Il a orchestré le massacre des manifestants en Iran. C’était également un philosophe qui a écrit des ouvrages sur Kant. Les écrits d’Ali Larijani, le plus haut responsable de la sécurité de la République islamique, révèlent une personnalité insaisissable et aux multiples facettes. Source : Les Crises

Même en occupant des fonctions gouvernementales, il n’a jamais renoncé à sa grande passion : la philosophie. Maître de conférences à l’université de Téhéran et spécialiste de la pensée de Kant sur les mathématiques et les sciences a écrit plusieurs ouvrages et articles sur la philosophie.
En juin 2009, des émeutes ont éclaté à l’université de Téhéran pour protester contre les résultats truqués de l’élection présidentielle qui s’était tenue au milieu du mois. Au moins 12 personnes ont été tuées. Ali Larijani, alors président du Parlement iranien, a immédiatement condamné la violence des forces de sécurité à l’encontre des étudiants. Il s’est même rendu sur plusieurs des sites où des étudiants avaient été attaqués et s’est interrogé sur la manière dont des jeunes avaient pu être agressés dans leurs dortoirs au milieu de la nuit. Il a déclaré que la loi devait être respectée et que le ministre de l’Intérieur devait assumer la responsabilité de ces événements.
Dix-sept ans plus tard. Lorsque des troubles ont éclaté en Iran en janvier, menaçant le régime peut-être plus que tout autre événement, l’ayatollah Ali Khamenei a contourné l’autorité du président et s’est tourné vers Larijani, alors à la tête du Conseil suprême de sécurité nationale. Cette fois-ci, aucune hésitation.
Larijani est largement considéré comme l’architecte du succès de la répression brutale menée cette année, mise en œuvre avec une efficacité impitoyable. Selon diverses estimations, entre 7 000 et 36 500 civils ont été tués, ce qui a conduit les États-Unis à lui imposer des sanctions personnelles. Larijani a rejeté la responsabilité sur les manifestants eux-mêmes, affirmant qu’ils étaient des terroristes agissant sur les ordres d’Israël.
Après l’assassinat de Khamenei lors des frappes israélo-américaines au début de la guerre, Larijani est largement considéré comme l’homme le plus puissant d’Iran, celui qui détient l’autorité suprême en matière de sécurité nationale et de politique étrangère. Il n’a pas été choisi pour succéder au Guide suprême, non seulement parce qu’il n’est pas son fils, mais aussi parce qu’il n’est pas un religieux, condition indispensable pour occuper ce poste. Pourtant, c’est lui qui devrait guider le nouveau guide à chaque étape, alors que ce dernier prend ses fonctions dans une période particulièrement complexe.
Larijani affiche un parcours presque incroyable. En quarante ans, il a gravi les échelons pour occuper des postes clés dans tous les centres de pouvoir de la République islamique. Il a été officier supérieur des Gardiens de la révolution, ministre de la Culture, responsable de la propagande, président du Parlement, candidat à la présidence et, depuis l’année dernière, secrétaire du Conseil de sécurité (fonction qu’il avait déjà occupée il y a quelques années). Il incarne à lui seul l’essence même du régime iranien.
Larijani peut sembler n’être qu’un rouage impitoyable de plus dans la machine, du genre de ceux que les régimes sombres produisent à la chaîne. Mais il n’est pas seulement cela. Même s’il a occupé des fonctions gouvernementales pendant des décennies, il n’a jamais renoncé à ce qui semble être sa plus grande passion : la philosophie. Ce politicien au sang-froid est également philosophe, maître de conférences en philosophie à l’université de Téhéran et spécialiste de la pensée de Kant sur les mathématiques et les sciences ; il a écrit pas moins de six ouvrages de philosophie et de nombreux articles.
J’ai passé cette dernière semaine alors que la guerre fait rage, plongé dans les écrits de Larijani, autant que faire se peut, étant donné que l’Internet iranien était en grande partie coupé, les sites universitaires et même le site personnel de Larijani étant bloqués. J’ai découvert un esprit brillant qui parvient à concilier, comme peu d’autres, une vie contemplative et une vie d’action, ce qui n’est pas une mince affaire. Dans ses écrits, Larijani tente de défendre les prémisses fondamentales de sa vision religieuse extrême du monde en utilisant les règles de la philosophie occidentale, et il avance souvent des arguments qui invitent véritablement à la réflexion.
La lecture de son œuvre est une expérience déconcertante. D’un côté, se dessine le portrait d’un homme pragmatique qui n’hésite pas à adresser des critiques acerbes aux autorités de son pays, qui aspire à une société moderne et développée, et qui s’exprime dans des écrits portant sur la liberté d’expression et la démocratie. De l’autre, se détache clairement la figure d’un musulman « fondamentaliste », comme il se définit lui-même, qui prône la primauté de l’idéologie religieuse.
Larijani estime que la véritable guerre ne porte pas sur les biens matériels, mais sur l’esprit. Il met en lumière les maux du monde occidental et leur tend un miroir, un miroir qui peut parfois nous mettre au défi, et qui suscite parfois un profond dégoût.
Ali Larijani, âgé de 67 ans, est issu d’une famille qui a été décrite comme l’équivalent iranien de la famille Kennedy. Son père était un haut dignitaire chiite. Son frère aîné, le Dr Mohammad Javad Larijani, a été un proche conseiller de Khamenei en matière d’affaires étrangères. Mohammad Javad a étudié les mathématiques à l’université de Californie à Berkeley, a fondé un centre de physique théorique en Iran et a été le premier à obtenir l’autorisation d’introduire Internet dans son pays. Son deuxième frère, Sadiq Larijani, dirige le système judiciaire iranien depuis une décennie et occupe depuis 2018 le poste de président du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, un puissant organe gouvernemental. Le plus jeune frère, Bagher Larijani, a précédemment occupé les fonctions de vice-ministre de la Santé et de recteur de l’Université des sciences médicales de Téhéran. Ali Larijani lui-même a épousé Farideh, fille du disciple le plus proche de l’ayatollah Ruhollah Khomeini, Morteza Motahhari, l’un des principaux idéologues de la Révolution islamique.
« On voit l’empreinte de cette famille dans le système judiciaire, en politique et dans le domaine des sciences », explique à Haaretz le professeur Mehrzad Boroujerdi, spécialiste de l’Iran à l’Université des sciences et technologies du Missouri.
Il est intéressant de constater que les « Kennedy » iraniens ont tous un profil d’intellectuels. Même Sadiq, qui est un religieux, est diplômé en philosophie occidentale ; il a écrit des ouvrages sur la philosophie du langage, la philosophie morale et la philosophie analytique, et a traduit des travaux des philosophes Karl Popper et Geoffrey Warnock.
Ali Larijani a obtenu une licence en mathématiques et en informatique à l’Université technologique de Sharif, l’établissement le plus réputé dans ce domaine en Iran. Il s’est ensuite réorienté vers des études en master et doctorat de philosophie, et a consacré sa thèse à la philosophie des mathématiques d’Emmanuel Kant. Il a par la suite publié trois ouvrages sur Kant, ainsi que des livres sur la philosophie politique et la gouvernance, sans compter de nombreux articles universitaires parus dans des revues persanes.
Le choix de Kant par Larijani peut être examiné à la lumière du choc des civilisations dont est issu le dirigeant iranien. En 1979, pour la première fois dans la période moderne, une théocratie, système de gouvernement fondé sur les lois religieuses, a vu le jour. Les partisans de la révolution ont cherché à présenter l’islam comme une idéologie à part entière, à même d’offrir une alternative philosophique viable au monde moderne, et de nombreux intellectuels ont joué un rôle central pour définir la vision du monde de la République islamique.
Selon cette vision, la civilisation occidentale avait atteint son point de rupture, et était aux prises avec des problèmes tels que l’aliénation et la solitude. La seule solution, selon cette vision, consistait à abandonner l’égoïsme et l’humanisme occidentaux, à renoncer à son scepticisme et à déraciner l’arbre « pourri » de la modernité elle-même.
La tension entre ces deux facettes de sa vision du monde a accompagné Larijani tout au long de sa vie : d’un côté, c’est un pragmatique qui reconnaît l’importance de la science, de la technologie et de l’économie, et qui aspire à une société moderne ; de l’autre, c’est un fondamentaliste.
« L’Iran n’est pas seulement un État caricatural dirigé par les ayatollahs », explique Boroujerdi. « On y mène des débats approfondis sur des sujets intellectuels. Les Iraniens s’efforcent de comprendre la place de la tradition et ce qu’ils peuvent apprendre de l’Occident. Les diplômés universitaires sont tenus de lire les textes fondamentaux de la philosophie occidentale. »
« En Iran, on considère qu’il faut connaître la philosophie occidentale pour comprendre et faire progresser la philosophie islamique », explique le professeur, ajoutant que même le chef de la révolution de 1979, « Khomeini lui-même, a étudié Platon et Aristote. Sa conception du chef religieux est une variante du roi-philosophe de Platon. »
Pour autant, la décision de Larijani de centrer ses recherches spécifiquement sur Kant ne va pas de soi. La pensée critique de Kant est annonciatrice des Lumières, et sa philosophie est associée à la laïcité et s’oppose clairement au fondamentalisme. Kant est le philosophe le plus important du mouvement auquel s’est opposée la Révolution islamique. Larijani a choisi de se pencher sur son œuvre et d’obtenir en quelque sorte son aval.
« Larijani a suivi une formation de mathématicien, et chez Kant, il existe un lien entre les mathématiques, la morale et la théologie », explique Ofra Rechter, du département de philosophie de l’université de Tel Aviv. « Seuls quelques chercheurs ont abordé ce lien. Dans l’un de ses premiers textes, qui n’intéresse que les philosophes des mathématiques, Kant a répondu à la question de savoir si la certitude en théologie est possible au même titre qu’en mathématiques. Il a soutenu que oui. »
Un exemple intéressant du travail de Larijani est un article dans lequel il s’interroge sur la nature de la démonstration mathématique : qu’est-ce qui fait qu’une suite d’arguments constitue une « démonstration », et quel est le lien entre l’intuition et la démonstration mathématique dans la philosophie de Kant ?
« Dans son article, Larijani cherche à montrer que la différence entre un argument philosophique et une démonstration mathématique ne réside pas dans l’argument lui-même, mais dans les hypothèses, c’est-à-dire dans les axiomes à partir desquels on procède », explique le Dr Rechter. « Il prend part à un débat d’interprétation et franchit une nouvelle étape. Il part d’une affirmation communément admise et tente de démontrer qu’il en découle l’affirmation que les chercheurs qui la défendent souhaitent rejeter, à savoir que l’intuition joue également un rôle dans la reconnaissance des axiomes mathématiques. »
À partir de là, Larijani aborde l’une des questions centrales de la philosophie des sciences, connue sous le nom de « problème de la démarcation », dans le but de clarifier quelle devrait être la relation appropriée entre les institutions religieuses et la recherche universitaire. Ce problème trouve son origine dans la difficulté de distinguer sans ambiguïté les théories scientifiques des théories non scientifiques, y compris dans le cas de certaines descriptions religieuses qui, selon les philosophes, devraient être soumises à la critique scientifique. La solution acceptée étant que seules les affirmations fondées sur l’observation empirique sont scientifiques, et que par conséquent les affirmations métaphysiques (celles qui traitent de la nature de la réalité, de l’existence de Dieu et du lien entre le corps et l’âme) sont intrinsèquement des absurdités dénuées de sens. Le philosophe autrichien de renom Karl Popper a proposé une autre réponse : le critère permettant de déterminer le statut scientifique d’une théorie réside dans sa capacité à pouvoir être vérifiée, mais aussi réfutée.
Larijani s’est penché sur le « principe de réfutation » de Popper. Selon lui, ce principe n’implique pas que les théories non réfutables soient dénuées de sens. « La question posée par Popper n’était pas “Pourquoi y a-t-il un sens ou une importance ?” ni “Qu’est-ce qui est vrai ou acceptable ?” », a déclaré Larijani lors d’une de ses conférences, « mais plutôt de tracer la ligne de démarcation entre les systèmes théoriques des sciences empiriques et tous les autres systèmes. »
Selon Larijani, la métaphysique, tout comme la science, exprime à sa manière la quête humaine de la vérité. Il s’agit simplement de vérités relevant d’autres domaines. « L’accent mis sur le problème de la démarcation et sur la théorie de la méthode de Kant permet à Larijani de tenter de réconcilier les institutions religieuses et les universités, et ainsi de soustraire l’enseignement supérieur à l’emprise des institutions religieuses centralisées en Iran





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