Professeur à l’Université WPI (Worcester Polytechnic Institute), dans le Massachusetts, aux États-Unis, Mahamadou Lamine Sagna est une figure majeure des sciences sociales. Même ses «petites» réflexions sont attendues.

Mahamadou Lamine Sagna auteur de plusieurs ouvrages notamment « Amadou Mahtar Mbow, une légende à raconter », aux éditions Karan.
Mahamadou Lamine Sagna • Le débat sur la figure messianique que serait Ousmane Sonko, ma thèse est que certaines élites commettent une erreur d’analyse en refusant de comprendre les ressorts profonds qui conduisent un peuple à investir un leader d’une telle charge symbolique. Elles abordent souvent le phénomène à partir de catégories rationnelles, institutionnelles ou technocratiques, alors que les populations vivent une réalité historique, sociale et existentielle beaucoup plus profonde.
Lorsque des peuples connaissent durablement le chômage, la précarité, les inégalités, le sentiment d’humiliation, l’absence de perspectives ou la conviction que les institutions ne répondent plus à leurs aspirations, ils ne recherchent pas seulement un administrateur compétent. Ils recherchent une incarnation de l’espérance. Ils ont besoin d’une figure capable de donner un sens à leurs souffrances et de rendre pensable un avenir différent.
Dans ces circonstances, la figure du « messie » n’est pas une anomalie politique. Elle répond à une nécessité historique et humaine. Les populations désespérées ont besoin de croire que le changement est possible avant même qu’il ne devienne réalité. Elles ont besoin d’un visage, d’une voix et d’un symbole autour duquel rassembler leurs aspirations. Ce n’est pas une manifestation de naïveté ; c’est souvent une réaction à un déficit prolongé d’espérance.
Cette analyse rejoint d’ailleurs les travaux du sociologue allemand Max Weber sur le charisme politique. Weber distinguait trois formes principales de légitimité : la légitimité traditionnelle, fondée sur la coutume ; la légitimité légale-rationnelle, fondée sur les institutions ; et la légitimité charismatique, fondée sur la croyance collective dans les qualités exceptionnelles d’un individu. Pour Weber, le charisme apparaît souvent dans les périodes de crise, lorsque les mécanismes ordinaires de la vie politique ne suffisent plus à répondre aux attentes de la société.
Le peuple cherche alors une personnalité capable d’incarner l’espérance et de donner une direction nouvelle à l’histoire.
Cette nécessité devient encore plus forte lorsque le pouvoir en place est lui-même perçu comme une force omniprésente, voire omnipotente. Face à un président considéré comme contrôlant l’essentiel des leviers institutionnels, administratifs, médiatiques et sécuritaires, l’opposition ne peut se limiter à un programme ou à des propositions techniques. Elle doit aussi produire une contre-force symbolique capable de rivaliser avec la puissance d’incarnation du pouvoir.
De ce point de vue, la personnalisation de l’opposition n’est pas toujours le signe d’une faiblesse démocratique. Dans certaines séquences historiques, elle devient une nécessité politique. Lorsqu’un homme incarne l’ordre établi, un autre finit par incarner la possibilité du changement.
L’histoire politique est riche de ces confrontations entre figures symboliques qui dépassent largement les programmes et les appareils partisans.
Le Sénégal n’échappe pas à cette logique. Face à l’immense stature de Léopold Sédar Senghor, beaucoup ont estimé que seule une personnalité de la dimension de Cheikh Anta Diop pouvait porter une alternative crédible. Au-delà des divergences doctrinales, il s’agissait d’opposer à une figure historique une autre figure historique. La puissance du symbole répondait à la puissance du symbole.
De manière comparable, une partie de la population a perçu Macky Sall comme un dirigeant concentrant un pouvoir considérable. Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant qu’un leader apparaissant comme son principal contradicteur ait pu devenir le réceptacle d’attentes qui dépassaient largement le cadre habituel de la compétition électorale. Une partie du peuple ne voyait plus seulement un opposant ; elle voyait la possibilité d’une rupture historique.
C’est pourquoi je pense que les critiques adressées à la dimension messianique du phénomène passent souvent à côté de l’essentiel. Elles confondent la perception populaire d’un leader avec la réalité de ce leader.
Dire qu’un peuple investit une personnalité d’une espérance quasi messianique ne signifie pas que cette personnalité est un messie. Cela signifie simplement que cette personnalité est devenue le support d’un imaginaire collectif de transformation.
L’erreur de certaines élites est de considérer ce phénomène comme une irrationalité politique.
En réalité, il révèle souvent quelque chose de beaucoup plus profond : lorsque les institutions cessent de produire de l’espérance, les peuples cherchent cette espérance ailleurs. Ils la cherchent dans des récits, dans des symboles et dans des figures capables d’incarner leur désir de changement.
On pourrait même dire que ce que certains dénoncent comme du « messianisme » n’est souvent que l’expression populaire de ce que Weber appelait l’autorité charismatique. Ce n’est pas d’abord la personne qui crée le phénomène ; c’est la crise qui crée le besoin de la personne. Le leader charismatique n’existe que parce qu’une société en souffrance cherche en lui la promesse d’un avenir meilleur.
Ainsi, plus le désespoir est grand, plus le besoin d’une figure messianique devient fort. Plus les difficultés paraissent insurmontables, plus les populations éprouvent le besoin d’une personnalité qui leur permette de croire à nouveau en leur propre capacité d’agir sur l’histoire.
Cependant, une fois la mobilisation accomplie, le véritable défi commence. Car aucune nation ne se transforme durablement par le seul génie d’un homme.
La figure messianique peut ouvrir un horizon, réveiller une conscience collective et remettre un peuple en mouvement. Mais la transformation réelle repose toujours sur des institutions solides, des politiques publiques cohérentes, une vision stratégique et l’engagement collectif de toute une société.
En définitive, les peuples ont parfois besoin d’un symbole pour retrouver confiance en eux-mêmes. Ce besoin n’est ni une faiblesse ni une pathologie démocratique. Il est souvent le signe qu’une société cherche, à travers une figure politique, à renouer avec son propre destin historique. Le véritable enjeu n’est donc pas de dénoncer cette espérance, mais de la convertir en réalisations concrètes capables d’améliorer durablement la vie des citoyens. C’est à ce moment-là que le charisme doit céder la place à l’institution, et que l’espérance doit devenir gouvernance.
C’est également ce que nous enseigne, en filigrane, la réflexion de Max Weber sur le destin des grands mouvements politiques.
Par Mahamadou Lamine Sagna, Sociologue








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