La sagesse politique à l’épreuve du démocracide

La rivalité politique au Sénégal a basculé dans la fripouillerie, les coups de force et la mauvaise foi. Notre vitrine démocratique a volé en éclats, s’enlisant dans les bas-fonds de l’iniquité et de l’obscénité pendant que ceux qui s’y complaisent se vautrent allègrement dans ses torrents de boue et de gadoue.

Nul besoin de retours sur les dégâts d’un feuilleton politico-judiciaire à relents de scandale sexuel qui éclabousse l’opposant radical au pouvoir, Ousmane Sonko qui à son tour dénonce aves ses partisans une machination politique orchestrée au sommet de l’État pour l’anéantir et qui n’en finit pas de heurter les consciences. Une atmosphère clivante et manichéenne qui plombe tout débat serein dans ce pays. Même si des solidarités virtuelles se dessinent entre interlocuteurs mis en situation sociale d’énonciation, elles signalent dès leur annonce un conflit latent avec d’autres solidarités, avec des solidarités opposées, avec aussi des solidarités intermédiaires déchirées entre l’opposition, les fastes du pouvoir et le partage.

La déliquescence s’impose en norme

Qu’en sera-t-il des militants et électeurs écœurés et déboussolés par cette déliquescence qui s’impose à eux comme une norme ? Et pourtant ce sont ceux- là mêmes qui s’agitent  de part et d’autre qui se sont opposés au troisième mandat brigué par le Pdt Wade en investissant la rue en 2012 pour faire respecter les valeurs démocratiques et permettre par leur mobilisation citoyenne l’instauration d’une seconde alternance avec le Chef de l’État actuel au pouvoir. Effet boomerang où ingratitude d’État?  Le pouvoir des mouvements citoyens et de la société civile âprement gagné dans la rue s’effrite inexorablement sous les coups de boutoir d’une autorité centrale qui ne tolère aucune dissidence.

C’est un peu de tout ça qui leur sort par les pores de la peau avec la répression érigée en règle. C’est même assez étonnant, comment ne peut-on pas aimer du tout les gens de la rue quand ils vous ont tout donné ? S’ils ne font pas de la politique dans la rue, ni sur les trottoirs ou autres tribunes médiatiques, où la feront-ils ? Il ne leur reste plus que deux endroits, parfaits intermédiaires : le caniveau et les geôles de la tyrannie.

À ce titre, un constat paraît assez unanime, l’ère du second mandat a placé les luttes et les solidarités en posture de résistance plus que de progression ou de conquêtes de nouveaux droits. La démocratie paraît reculer, être en danger, et ne pas tenir ses promesses d’égalité politique et de garantie des libertés. Les pratiques  autoritaires se multiplient ; pendant ce temps, celles et ceux qui contestent l’ordre établi subissent de plus en plus la violence de l’appareil répressif de l’État.

Quand la violence est allée si loin qu’aucune discussion ne peut plus être envisagée entre les parties, dans ce cas, il ne reste plus d’autre alternative que la victoire d’un camp sur l’autre ou l’interposition d’un pouvoir qui réduit les adversaires au silence. Or cela, c’est la mort de la politique.

La haine fait partie de ces passions tristes qui opposent les uns aux autres les individus, elle est sans doute inévitable. Mais, si son expression s’étend dans l’espace public et est confortée par nos leaders d’opinion et notre élite intellectuelle, si elle devient l’un des principaux éléments qui animent la vie sociale et contraignent les décisions politiques, elle devient un danger. Même les piliers traditionnels crédibles de la médiation se révèlent sous un jour nouveau. On les prend pour des ancres auxquelles on peut s’accrocher par gros temps. On leur fait confiance. Ils sont prévisibles. Ils rassurent. Et puis voilà que sans crier gare ils se mettent à dériver, emportés par d’invisibles courants sous-marins qu’ils cachaient au fond d’abysses noirs. Les voila qui ne résistent plus à leur fractures souterraines.

Ramener la sagesse au coeur de la politique

Comment comprendre cette recrudescence de la répression et ce rétrécissement des espaces d’expression démocratique ? Et face à cela, que faire ? Cela revient à poser la question de la « sagesse politique ». S’il y a une prudence politique, fondée sur la prévoyance et l’intelligence des situations, l’un des points d’application de cette prudence est la capacité d’anticiper les conflits, d’en réduire la fréquence et l’intensité. Car l’alternative entre violence et discussion reste au cœur des conflits politiques. Cela veut dire, entre autres, que le conflit peut imposer la recherche d’un compromis mais aussi le rendre de plus en plus difficile, voire impossible.

Si la politique a affaire aux conflits, ce n’est donc pas seulement pour les mener, ni même pour les régler, c’est aussi pour les prévenir. C’est pour ne pas donner leur chance à la violence et aux violents. La logique de l’ordre démocratique impose à tous les hommes publics, quels que soient leurs sympathies et leurs antipathies, de manifester leur considération à l’égard de ceux qui leur sont opposés dans le combat politique ou idéologique.

La sagesse est aujourd’hui une nécessité parce qu’elle affranchit les hommes et les femmes, et reconnaît la «valeur d’être » de chacun dans un débat serein. Elle rétablit la solidarité et permet de maîtriser les velléités de domination du pouvoir.

Mais si la sagesse est si nécessaire, pourquoi le sage est-il détruit par la force? Pourquoi l’autorité du sage perd-elle devant la force de l’homme de pouvoir? Pourquoi l’idée de domination se propage t-elle plus vite que l’idée de sagesse? Le paradoxe qu’il faut soulever est le suivant: dès qu’une société mise sur la force, les autres sociétés se défendent par la force ou meurent. La force est donc une maladie du lien social qui se répand à la vitesse de l’éclair. La force oblige les autres à employer la force…

Le pouvoir du refus comme dernier recours

À moins que naisse une conscience universelle, il nous reste l’usage de notre droit au refus. Considéré souvent comme un acte négatif, voire même immoral, le refus peut être un choix conscient et réfléchi, une décision que nous prenons pour protéger nos valeurs, nos limites ou notre intégrité. Nous avons tous le droit de dire « non » à quelque chose qui ne nous convient pas ou qui ne correspond pas à nos objectifs de vie. En refusant, nous affirmons notre propre pouvoir et notre propre identité. Le refus peut également être une source de force intérieure et de résilience. Alors, n’ayons pas peur de dire « non » aux dérives démocratiques.

Le refus peut être une expression de notre liberté individuelle et de notre propre sagesse. Le dénouement heureux de la crise politique que nous traversons est entre les mains du premier des Sénégalais. A lui de voir si sa perpétuation au pouvoir vaut le basculement dans l’horreur. L’homme politique qu’il incarne doit être au-dessus de l’idéologie et porter des idées d’humanité et de justice qui font qu’il n’ait point besoin de se cacher sous des prétextes, préceptes ou nuances.

C’est un homme qui dépasse ses intérêts propres et les intérêts partisans pour guider la nation vers ce qui l’élève dans les différents champs de son existence à travers un État servant et non prédateur. Voilà l’élixir d’immortalité. C’est celui qui permet d’habiter les cœurs et les esprits. C’est entrer dans l’histoire par la porte positive en honorant sa parole et en prenant en compte les intérêts des populations.

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Khady Gadiaga est une communicante de profession. Elle a capitalisé 25 ans d'expérience professionnelle dans différentes entreprises où elle a respectivement occupé les postes de Product Manager, Directrice Commerciale et Marketing, notamment dans les secteurs de l'industrie médicale et textile en Europe et en Afrique. Ancienne directrice du marketing du Festival Mondial des Arts Nègres (FESMAN) de 2005 à 2010, elle a coordonné et orchestré le volet communication et marketing de ce grand rendez-vous culturel. Khady est passionnée de culture, des grandes idées et des mots, elle met sa plume au service des causes justes, parmi lesquelles, la paix et la concorde et la liberté. À ce titre, elle a été directrice de la rédaction, à Debbo Sénégal. Cette ancienne étudiante en Langues étrangères Appliquées à l'économie et au droit à University of Nice Sophia Antipolis, est aujourd'hui Directrice générale à Osmose (Agence de communication Globale) et depuis 2011, met en pratique sa riche expérience en qualité de Consultant expert Sénior en accompagnant les organisations du secteur privé, public et institutionnel en terme de conseils, de coaching et de suivi-évaluation de projets et programmes. Les chroniques de cette dame de aux centres d'intérêts éclectiques, sont désormais sur Kirinapost.

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