Sénégal : Sonko à l’Assemblée, une chance institutionnelle — et la dette, une bataille souverainiste à ne pas sous-traiter

L’installation d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale est désormais presque actée, après la démission d’El Malick Ndiaye le 24 mai 2026. Le leader de Pastef quitte donc l’opposition frontale pour endosser la deuxième fonction de l’État sénégalais. Les commentateurs s’y perdent, les éditorialistes de la presse parisienne crient à la « crise institutionnelle », et certains milieux financiers agitent le spectre d’une instabilité propice à une intervention forcée du FMI. Pourtant, à y regarder de plus près, cette recomposition du paysage politique sénégalais pourrait bien représenter, pour la première fois depuis notre indépendance, une opportunité historique d’équilibrer réellement les pouvoirs. La séquence politique : un retour qui dérange les schémas convenus.

Depuis 1960, la République sénégalaise souffre d’un mal structurel connu : l’hyperpresidentialisme. L’Assemblée nationale a trop souvent été perçue comme une chambre d’enregistrement des volontés de l’exécutif. Le parti Pastef domine très largement l’Assemblée nationale depuis les législatives de novembre 2024. Avec 130 sièges sur 165, Pastef dispose d’une majorité absolue et confortable face aux 35 sièges de l’opposition.

Un équilibre des pouvoirs enfin possible

Cette configuration, loin d’être une menace, est une opportunité inédite. Sonko à la tête du Parlement, c’est un contre-pouvoir légitime, élu, populaire, qui ne dépend plus de la bienveillance présidentielle pour exister. La question centrale est désormais : comment le président Faye pourra-t-il gouverner et faire adopter des réformes, alors que Sonko reste le leader incontesté de Pastef, parti majoritaire à l’Assemblée nationale ? Cette question, loin d’être une impasse, est précisément le signe que la séparation des pouvoirs commence à produire ses effets.

Pour la première fois, l’Assemblée pourrait être le lieu où se forgent de vraies lois, issues d’un rapport de force entre exécutif et législatif. Des propositions de loi concrètes s’imposent dans ce nouveau cadre :

• La suppression ou la réforme des fonds politiques, dont l’opacité a longtemps nourri les pratiques clientélistes et la corruption institutionnelle.
• L’encadrement strict du droit de dissolution de l’Assemblée, sachant que le président Faye ne pourra pas dissoudre l’Assemblée avant novembre 2026, soit deux ans après le début de la législature. Cette contrainte constitutionnelle devrait devenir une règle permanente : mettre fin au cycle pernicieux des dissolutions à répétition qui destabilisent la vie politique et coûtent cher aux contribuables.
• Un renforcement des prérogatives de contrôle parlementaire sur les engagements financiers de l’État, notamment sur la dette et les conventions avec les partenaires extérieurs.

Que Pastef se sente trahi par son propre président est une donnée politique réelle. Entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, le scénario d’une cohabitation endogène est apparu de moins en moins improbable à mesure que la tension montait. Mais cette tension n’est pas un dysfonctionnement : c’est la démocratie qui s’éveille. Le Parlement redevient le gardien du programme pour lequel les Sénégalais ont voté. C’est cela, la démocratie représentative dans toute sa plénitude.

La dette : structurer soi-même avant de se faire imposer les conditions des autres

Le second grand champ du débat porte sur la dette et le FMI. Ici aussi, les analyses dominantes manquent de rigueur — ou de courage.

La « structuration de la dette » n’est pas un aveu de faiblesse. C’est un outil de gestion souveraine que tout État responsable doit exercer. Le FMI restructure ses propres portefeuilles de prêts. La BCEAO ajuste ses mécanismes de refinancement. La BOAD module ses lignes de crédit. La Banque ouest-africaine de Développement et son président Serge Ekué ont joué un rôle clé dans une stratégie alternative de financement, depuis que la nouvelle équipe Faye-Sonko a décidé de trouver des ressources pour rembourser les créanciers privés sans passer par le FMI.

La question n’est donc pas si la dette doit être structurée, mais par qui et selon quelles conditions.

La voie FMI : des liquidités au prix fort. Avec un besoin de financement de 6 075 milliards de FCFA en 2026, une dette publique évaluée à 132 % du PIB selon le FMI, et un service de la dette prévu à 5 500 milliards de FCFA, le Sénégal fait face à un mur de refinancement. Certains analystes plaident pour un programme de type ECF/EFF du FMI. Mais ce programme viendrait avec des conditions bien connues : ajustement budgétaire graduel, convergence du déficit de 7,8 % du PIB en 2025 vers 3 % d’ici 2027-2028, rationalisation des dépenses — notamment les subventions énergétiques. Ce sont ces subventions qui protègent les ménages sénégalais les plus vulnérables de la flambée des prix de l’énergie. Les céder à la demande du FMI, c’est faire payer la crise de la dette aux populations qui en sont les moins responsables.

La voie souverainiste : exigeante mais crédible. Le ministre sénégalais des Finances a rappelé que le pays a réussi en 2025 à mobiliser 5 700 milliards de FCFA « sereinement, et malgré le contexte difficile, défavorable, sans l’accompagnement des partenaires classiques ». Ce résultat n’est pas anodin. Il démontre que la capacité de financement du Sénégal repose sur une base plus large que ce que le discours de la dépendance veut bien admettre. En 2025, ce sont les banques régionales qui ont financé l’endettement sénégalais, fournissant plus de 4 000 milliards de FCFA.

La BCEAO a d’ailleurs abaissé son taux directeur de 3,25 % à 3 % en mars 2026, ce qui devrait libérer des liquidités supplémentaires dans le système. Ce mouvement, conjugué à l’appui de la BOAD, illustre que l’architecture financière régionale peut jouer un rôle de stabilisation sans les conditionnalités destructrices des institutions de Bretton Woods.

Ce que le gouvernement doit construire, c’est un plan de gestion active et souveraine de la dette, articulé autour de trois piliers :

1. La diversification des sources de financement : marché régional UEMOA, eurobonds ciblés, partenariats bilatéraux avec les pays du Golfe et d’Asie, mobilisation de la diaspora.
2. Le reprofilage des échéances sur le marché régional, en allongeant les maturités pour desserrer le mur de refinancement 2026-2028, sans avoir à accepter les conditionnalités du FMI.
3. Un plan économique ambitieux, adossé aux recettes pétrolières et gazières désormais effectives, capables d’améliorer les ratios de soutenabilité par la croissance plutôt que par l’austérité.

La révélation de la dette cachée : un acte de souveraineté, pas une catastrophe

Il faut le rappeler avec force : c’est la dette cachée laissée par le régime Sall, systématiquement ignorée du FMI et de la BCEAO, qui a conduit la nouvelle équipe à devoir se financer autrement. L’annonce courageuse du gouvernement sur les 5 000 milliards de dette dissimulée n’a pas créé la crise — elle l’a révélée. Et la transparence, même douloureuse, est la condition première de toute solution crédible.

Ceux qui utilisent cette révélation pour décrédibiliser la trajectoire souverainiste de Sonko font un contresens politique et économique. C’est précisément parce que le gouvernement a osé dire la vérité sur les chiffres publics que les créanciers régionaux lui font encore confiance aujourd’hui.

Une crise à la hauteur d’une ambition historique

Le Sénégal traverse une phase de recomposition politique et financière sans précédent depuis les indépendances. Sonko à la tête de l’Assemblée nationale, c’est la promesse d’un législatif enfin debout face à un exécutif trop longtemps tout-puissant. La dette, quant à elle, n’appelle pas la capitulation devant le FMI, mais une gestion souveraine, planifiée et diversifiée.

Les deux défis sont liés. Ce que le peuple sénégalais a voté en 2024, c’est un projet de rupture avec les pratiques d’une gouvernance postcoloniale faite de dépendances consenties. La vraie crise institutionnelle ne serait pas que Sonko préside l’Assemblée — ce serait que le Sénégal renonce, une fois de plus, à se gouverner lui-même.

 

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