Quatre ans après le génocide contre les Tutsi au Rwanda, l’initiative « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » voit le jour. Une dizaine d’écrivains africains étaient à ce rendez-vous ; parmi eux, il y avait Boubacar Boris Diop. Il écrit ce livre mémorable, Murambi, le Livre des Ossements (2000), dans ce contexte bien particulier. Le romancier met à la disposition des victimes et des témoins sa plume et son sens de l’écoute afin de mettre sur papier leurs aventures accablantes.En ce sens, Murambi est un miroir qui reflète la nature horrifique que fut le génocide contre les Tutsi au Rwanda de 1994. Le présent travail effectue un retour analytique sur le début de l’œuvre, notamment à travers le personnage de Michel Serumundo dans la partie : « La Peur et La Colère ».

Performance à Kigali pour la commémoration des 20 ans du génocide des Tutsi au Rwanda, le 7 avril 2014 au stade Amahoro. © Ben Curtis/AP/SIPA
« La Peur et La Colère», dans cette partie qui ouvre le roman, il est question de l’instabilité à Kigali et au Rwanda en général, qui a suivi la tragique mort du président Habyarimana. L’extrait met en œuvre un certain nombre d’éléments ayant précipité le début du génocide et des massacres. Entre messages de haine, peur, méfiance et désir de vengeance, le narrateur plonge le lecteur dans la façon soudaine dont Kigali et le Rwanda sont devenus des théâtres de massacres.
Dès lors, comment ce passage met-il en exergue la propagande qui constitue la racine du déroulement du génocide ?
Identifier la cible
Michel Serumundo quitte sa vidéothèque pour rentrer chez lui à Nyakabanda. En cours de route, il se rend compte que la situation et le climat social du pays ont changé. Il ignore à cet instant que Juvénal Hyberiamana vient de mourir à la suite de l’accident de son avion et que le génocide pointe à l’horizon. D’ailleurs Serumundo remarque: « Sur le chemin de la gare routière j’ai entendu des sirènes hurler et j’ai pensé qu’il y avait encore un incendie dans les bas quartiers de la ville » ( Diop: 2000: 9).Cependant, la présence de la garde présidentielle et des soldats qui contrôlent les identités, démontre l’urgence du moment.
Serumundo se rend compte lors du contrôle des pièces que l’origine ethnique des personnes est le détail le plus important. « La première chose qui les intéresse, c’est de savoir si vous êtes censé être Hutu, Tutsi ou Twa » (p.10). A ce stade, les soldats cherchent à identifier l’origine ethnique des gens contrôlés. Cette stratégie permet de neutraliser la cible, (ici les Tutsi) avant de l’abattre. Florent Piton éclaire bien ce point quand il écrit: « le rôle des cartes d’identité permettant, pendant le génocide des Tutsi du Rwanda, d’identifier les cibles des massacres est bien connu » (Piton : 2019: 2). La mention de l’origine ethnique sur la pièce d’identité a bien débuté durant la période coloniale. Cette stratégie permettait de semer la division entre Hutu et Tutsi afin de mettre en œuvre la politique coloniale.
La remarque de Serumundo permet de mettre en exergue comment cette stratégie est déterminante dans la perpétration des massacres contre les Tutsi.
Serumundo, inconscient à cet instant de la situation du pays, tente de discuter avec les soldats à qui il «propose» des films de guerre qui pourraient les intéresser. Pour les soldats, l’heure n’est pas à la discussion mais plutôt à poursuivre leur tâche: distinguer les cibles avant les attaques: « j’ai compris plus tard qu’ils m’avaient pris pour un fou. J’ai senti en m’éloignant leurs regards intrigués sur moi » (p.11). La situation qui règne dans le marché de Kigali est inédite. Elle le pousse à questionner de plus près les sirènes et cela l’inquiète davantage. Une inquiétude qui est plus présente à la suite de son expérience auprès de Radio Rwanda.
«C’est seulement lorsque des soldats, très nerveux, ont bloqué notre car devant Radio-Rwanda que j’ai deviné qu’on n’était pas un jour comme les autres. Le chauffeur qui roulait à très vive allure a dû freiner à mort devant le barrage. Aussitôt, des soldats ont surgi de partout, les yeux fous. Ces idiots étaient vraiment prêts à nous tirer dessus» (p.12).
Des mots tels que «fous», «nerveux», «idiots» forment un champ lexical de la peur et de l’horreur. Ce point est renforcé par l’expression “prêts à nous tirer dessus”. Le narrateur introduit déjà le début du génocide, marqué par des tensions, et la formation des barrages quelques temps avec la disparition tragique du général Hyberiamana.
Le début des hostilités : La politique de la Peur
D’une façon progressive, le narrateur étale les arguments de la terreur qui prévalent dans ce début de turbulence. Dans la voiture où Michel Serumundo se trouve, il remarque la colère dans les yeux des passagers discutant de l’événement tragique ayant coûté la vie du président. Il demande ce qui se passe. Il note en cette occasion: « le type m’a foudroyé du regard. il a semblé soudain furieux contre moi »(p.12). Ce personnage en question tente déjà d’anticiper sur la construction d’un possible narratif pour justifier l’accident, il ne veut pas que cela arrive.
« Ils disaient que ça allait être la fête pour les miliciens. Mon sang s’est glacé. Les miliciens Interahamwe. Ces types qui n’ont qu’une seule raison de vivre : tuer des Tutsi. Quelqu’un a déclaré qu’il avait vu la boule de feu tomber du ciel. C’est un message de Dieu, a assuré le monsieur. Savez-vous que l’avion est tombé sur le gazon de son jardin. (…) Dieu, cet homme ! Tous les chefs d’État du monde le respectaient. Ce sont des jaloux, a ajouté un autre» (pp 12-13).
Le narrateur passe par un discours indirect pour introduire l’argument de la propagande : « Ils disaient que ça allait être la fête pour les miliciens ». A ce stade, le but ultime de l’émetteur de ces mots est de susciter la peur chez le voisin Tutsi.
C’est ce que confirme Serumundo en affirmant que son sang s’est glacé, car il est conscient de la barbarie que les miliciens sont capables de faire. De fil en aiguille, le narrateur plonge dans le vif du sujet : l’élément déclencheur du génocide. Dans cet extrait, tout argument laisse entendre que les Tutsi sont les responsables de l’accident de Juvénal Hyberiamana. À partir de là, en les accusant, ils mettent aussi en œuvre une politique de vengeance non justifiée. Ceci est bien explicite dans cet extrait: « Tous les chefs d’État du monde le respectaient. Ce sont des jaloux, a ajouté un autre »(p.13).
Serumundo réalise enfin que depuis son départ du marché, toutes les circonstances qu’il a rencontrées ne sont pas à l’œuvre du hasard. Il ignore un grand détail. Il remarque en ce sens que: “ apparemment j’étais le seul à ne pas savoir que l’avion de notre président, Juvénal Hyberiamana, venait d’être abattu en plein vol par deux missiles, ce mercredi 6 avril 1994 » (p.13).
Cet événement majeur a précipité le génocide. Les miliciens et les extrémistes Hutu ont enfin un moyen pour justifier leurs actes. La peur envahit Serumundo. À travers lui, on peut aussi lire la peur et l’inquiétude chez tout Tutsi à cet instant-là. Le Rwanda est sur le point d’embarquer dans une tragédie. La peur du chauffeur depuis la radio Rwanda joint la présence de la garde présidentielle et de la gendarmerie partout dans Kigali. Serumundo dit en cet égard : “on dirait une ville, en état de siège”(p.14).
À son retour chez lui, la mise en place des barrières et la situation de sa femme installent l’environnement d’instabilité qui va régner en ce début de génocide. En voulant aller chercher son fils absent, son épouse lui fait remarquer ceci: “ la radio vient de dire que tout le monde doit rester chez soi” (P.15). Là, on découvre tout de suite le rôle des médias durant le génocide.
Ce début de trouble permet aussi de montrer que le génocide était un génocide de proximité où le tueur ou l’ennemi n’était jamais loin. Parmi les voisins, certains avaient une haine pour les Tutsi sans doute à la suite, d’un différend ou incident désagréable. Le génocide ouvrait la porte à la vengeance. « Chaque interahamwe a probablement sa liste de petits copains Tutsi à liquider» (p.15). À travers cette remarque de Serumundo, on peut aller encore plus loin. Durant le génocide, il y avait aussi la politique de la liste de mort. Des listes dans lesquelles les miliciens repertoriaient leurs cibles, c’est-à-dire les familles Tutsi à exterminer. Cet extrait aussi montre le caractère de vengeance qu’avait le génocide. Le groupe de mots “Petits copains Tutsi”, montre bien que les miliciens savaient bien qui attaquer. Leurs cibles étaient d’abord et avant tous les Tutsi qu’ils connaissaient le mieux. Les voisins sont soudain devenus ennemis. Chez Sermundo, la méfiance venait de son voisinage qui avait déjà coupé la conversation avec sa Séraphine.
Le génocide s’est déroulé dans un contexte assez particulier. 1994 était aussi l’année de la Coupe du Monde aux États-Unis. Elle retenait davantage l’attention du monde. En plus, des conflits en Afrique ont été souvent banalisés, et le génocide contre les Tutsi au Rwanda ne faisait pas exception. « la Coupe du Monde de football allait bientôt débuter aux États-Unis. Rien d’autre n’intéressait la planète. Et de toute façon, quoi qu’il arrive au Rwanda ce serait toujours pour les gens la même vieille histoire des nègres entrain de se taper dessus »(p.16) dit Serumundo à son épouse.
Tout laisse entendre ici, loin des projecteurs de la Coupe du Monde et de ses buts et belles actions, le Rwanda va sombrer dans une terrible aventure. Les victimes vont souffrir et mourir dans un silence sans une véritable attention du monde. Le narrateur insiste sur les stéréotypes faites sur l’Afrique. « la même vieille histoire des nègres entrain de se taper dessus » montre que pour l’opinion, le génocide fait partie de cette coutume qui “veut” que les « Africains » se tuent entre eux. Une autre forme de représentation du Continent qui façonne le discours colonial et impérialiste.
L’attitude de l’Afrique vis-à-vis du génocide constitue un autre fléau de la généralisation d’un narratif qui tend à banaliser les conflits dans le continent. Serumundo ne manque pas l’occasion de souligner cette posture « africaine»dans un contexte où le Rwanda bascule dans une guerre sanglante. Il souligne à cet égard: « les Africains eux-mêmes diraient, à la mi-temps de chaque match : “ils nous font honte, ils devraient arrêter de s’entre-tuer comme ça. »(p.16).
Ici, le narrateur utilise le discours direct pour rapporter les paroles des « Africains ». Ce procédé narratif permet d’insister sur le caractère vivant et persistant d’un tel point de vue à chaque fois qu’un conflit éclate en Afrique. C’est toujours l’autre qui est l’enfer et qui porte le flambeau de la honte. Donc son sort n’accable personne.
En décrivant des scènes de morts tragiques et de la violence insupportable découlant des conflits, Serumundo tire la conclusion suivante. Il dit:
« j’en souffrais sans me sentir vraiment concerné. Je ne me rendais pas compte que si les victimes criaient aussi fort c’était que pour que je les entende, moi, et aussi des milliers de gens sur la Terre, et qu’on essaie de tout faire pour que cessent leur souffrance. Cela se passe toujours si loin, dans des pays à l’autre bout du monde. Mais en ce début d’avril 1994, le pays de l’autre bout du monde, c’est le mien» (p.16).
Ainsi, quand la guerre est loin de soi, les expériences accablantes des victimes ne semblent pas peser très lourd. Serumundo réalise ce fait. Cependant, quand la boule a tourné et que l’autre bout du monde est devenu son pays, il a compris qu’aux victimes, une simple assistance ne suffit pas. Son Rwanda devient l’autre bout du monde, et les Tutsi, les victimes dont les cris et les souffrances sont tombés dans les oreilles et sous les yeux d’un monde coupable, sourd et aveugle.
Sermundo et sa famille sombrent dans un climat de peur. L’ampleur des événements est telle que leur propre maison semble ne plus être un lieu sûr. En réalité, pour lui et sa famille, la première menace vient de leurs voisins. « Les volets des voisins étaient hermétiquement clos. Ils écoutaient cette Radio des Milles Collines qui lance depuis plusieurs mois des appels aux meurtres insensés. C’était nouveau cela jusqu’ici, ils avaient ces émissions stupides en cachette »(p.17).
« Ainsi la Radio des Milles Collines: qualifiée d’instrument d’un génocide » a non seulement incité à la haine mais a également fourni aux assassins les noms, adresses de leurs victimes et des méthodes pour les tuer, désignant les Tutsis comme des « cafards ». Son rôle a été considérable dans le massacre de plus de 800 000 Rwandais en seulement trois mois.» (France Info, PODCAST. Les infox de l’Histoire : « 1994, RTLM, la radio des Mille Collines : l’instrument du génocide au Rwanda » – franceinfo consultè le 3 juin 2026.)
On comprend donc la peur qui anime Sermundo quand il découvre que ses voisins écoutent cette radio de propagande. Ce qui montre que le génocide est là, comme le souligne Serumundo, est le fait que ces émissions de propagande soient largement suivies. Ces voisins deviennent, à cet instant-là, ses premiers ennemis dont il fallait se méfier. Le Rwanda n’est plus le même pour lui et sa famille. Désormais, être un Tutsi dans ce lieu est un crime.
Le sang va bientôt souiller son pays, et sa vidéothèque ne va peut-être plus jamais rouvrir. La mort du président est une preuve suffisante pour les miliciens hutus de mettre en pratique leurs stratégies de violence.
Serumundo en conclut d’ailleurs: « de toute façon, cette fois-ci les assassins avaient un prétexte en or : la mort du président. Je n’osais pas espérer qu’ils se contenteraient d’un peu de sang ».(p.17).Serumundo sait déjà le génocide a commencé et du sang va couler partout dans le Rwanda. Partout où se trouverait un Tutsi, ou peut-être un Hutu modéré. C’est le début des massacres, des viols, etc.
Cette entrée en matière et début de l’œuvre est un miroir. Elle met en lumière la propagande qui a conduit à la haine et à la peur entre Rwandais. Ce point peut être décelé à travers les références à la RTLM et son rôle dans la mise en scène des messages de haine et aux appels à attaquer les Tutsi. En outre, d’autres éléments tels que le contrôle des pièces d’identité, la formation des barrages, la garde présidentielle et la gendarmerie montrent la soudaineté avec laquelle Kigali et le Rwanda sont devenus hostiles et instables. En ce sens, la propagande permet d’identifier la cible, puis de dérouler la machine de massacres contre les Tutsi.
Travaux Cités
Sources primaires :
Diop, Boubacar Boris. Murambi, le livre des ossements: roman. Zulma, 2020. Z a.
Sources secondaires
Florent Piton, « Le papier conjure-t-il la menace ? Cartes d’identités, incertitude documentaire et génocide au Rwanda », Sociétés politiques comparées, 48, mai/août 2019, http://www.fasopo.org/sites/default/files/varia2_n48.pdf
« Podcast. Les infox de l’Histoire : “1994, RTLM, la radio des Mille Collines : l’instrument du génocide au Rwanda” ». franceinfo, 23 juin 2025, https://www.franceinfo.fr/replay-radio/les-infox-de-l-histoire/episode-7-1994-rtlm-l a-radio-des-mille-collines-l-instrument-du-genocide-au-rwanda_7332375.html. consulté le 3juin 2026.
Genocide perpétré contre les Tutsis les chiffres: L’Organisation des Nations Unies (ONU) retient un bilan global de plus d’un million de victimes, incluant une majorité de Tutsis.








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