Russie : Comment l’économie s’adapte aux sanctions (par Jacques Sapir)

Alors que les commentaires publiés dans la presse sur la situation de l’économie en Russie sont plus ou moins catastrophistes mais essentiellement sur des sources occidentales, la véritable question qui se pose est de savoir comment, et à quelle vitesse, l’économie russe pourra s’adapter à la situation actuelle. Source: Les-Crises

Au-delà des mesures prises pour conjurer les effets à court terme des sanctions, mesures qui ont été relativement efficaces au point que certaines de ces mesures sont aujourd’hui assouplies, se pose en effet la question de savoir comment la Russie va s’adapter à une rupture plus ou moins importante avec les économies occidentales. Cette question n’a, pour l’instant, pas de réponse. Mais, on voit se mettre en place des stratégies d’adaptation qui indiquent que les choses pourraient bouger dans les prochains mois, voire les prochaines semaines. Deux exemples sont ici intéressants et méritent d’être analysés.

1 – Le cas d’Avtoframos (Renault-Moscou)

Le premier cas est celui de l’usine Avtoframos créée à la fin des années 1990 par Renault suite à un accord avec la municipalité de Moscou. Renault, qui avait investi environ un demi-milliard d’euros dans la création de cette entreprise, a donc décidé de transférer gratuitement l’usine à la municipalité. Mais, contrairement à AvtoVAZ (qui se trouve à Togliattigrad), qui a été cédé à l’État pour un rouble symbolique et où Renault a le droit de revenir dans les six ans, l’usine de Moscou, qui est l’une des entreprises automobiles les plus modernes et technologiquement avancées de Russie, passe sous la juridiction russe de manière complète et irrévocable. Cette usine, située dans la banlieue de Moscou au Sud-Est de la ville à proximité du « port du Sud » sur la Moskova, à côté mais distinctes de l’ancienne usine automobile « Moskvitch », et que je connais pour avoir, avec l’un de mes thésards, suivi de près sa construction, employait environ 6000 personnes et produisait des modèles Dacia soit des « Logan », des « Sandéro », ou des « Duster », mais aussi un modèle Renault, la « Fluence ». La production avait dépassé les 160 000 exemplaires par an.

Le maire de Moscou, Sergueï Sobianine a annoncé, sur son blog le 16 mai, vouloir relancer la production, une production qui se ferait sous le nom de Moskvitch, une marque célèbre du temps soviétique, et faire de cette usine un nouveau fleuron industriel de Moscou[3]. L’idée décrite dans le blog est de chercher de nouvelles coopérations avec des firmes japonaises, chinoises ou malaisiennes (Proton ou Perodua) afin de disposer des composants (25%) qui étaient encore issus de l’étranger dans la production d’Avtoframos. Si une coopération directe avec des firmes japonaises est peu probable, du fait du régime de sanctions prises contre la Russie, la situation apparaît plus favorable dans le cas d’entreprises chinoises ou d’entreprises de la Malaisie, un pays qui se refuse à appliquer les sanctions et avec lequel la Russie vient justement de signer un grand accord pour la livraison de semi-conducteurs[4].

Cette idée est-elle réaliste ? Sans doute, mais elle impliquera que la municipalité de Moscou s’engage largement dans la gestion de la firme et lui apporte un soutien financier important dans les mois de transition. Si la nouvelle société « Moskvitch » veut s’inscrire dans la durée, elle devra soit s’allier à une société étrangère de taille internationale, soit se doter rapidement, mais cela impliquera de nouveaux coûts, d’un bureau d’étude et de conception lui permettant de concevoir et produire des véhicules nouveaux. L’histoire est donc loin d’être écrite. On peut penser que la solution la plus raisonnable serait de rechercher rapidement une alliance avec un grand groupe (chinois ?) mais on ne peut exclure la volonté de la municipalité de Moscou de relancer « Moskvitch » comme une firme réellement nationale.

L’exemple d’Avtoframos est donc une bonne illustration des choix difficiles que devront faire les autorités russes dans les semaines à venir. Au-delà de la réaction d’orgueil national, compréhensible dans le contexte actuel, la relance de capacités de production appartenant à des groupes occidentaux qui se retirent de Russie, doit s’intégrer dans un plan de développement industriel à long terme, un plan qui doit intégrer des coûts importants de mise en œuvre. Or, pour l’instant un tel plan, du moins une telle vision globale, fait défaut.

On voit bien ce que la Russie pourrait retirer du véritable « changement de paradigme » dans la politique économique et monétaire de la Russie que défendaient les collègues de l’Institut des Prévisions Économiques de l’Académie des Sciences de Russie[5]. Mais, en dehors de la mise en place d’un programme de ce type on peut craindre que les efforts et l’argent de la Russie ne soient dépensés dans des tentatives non coordonnées, contradictoires et brouillonnes.

2 – La mode russe bénéficiaire des sanctions ?

Le retrait de Russie de plusieurs marques internationales dans l’habillement (Zara, Uniqlo, H&M notamment) a beaucoup marqué les esprits. Pourtant, le président de Magic Group, M. Alexander Peremyatov qui est aussi expert du Conseil russe des centres commerciaux, estime qu’il y a peut-être un moment unique pour l’essor de l’industrie domestique du vêtement et de la mode[6]. Mais cela ne peut être réalisé qu’en s’appuyant sur les réalisations de la culture et du design nationaux, le soutien total du fabricant russe et la promotion de la marque Made in Russia.

De fait, le départ des détaillants de mode internationaux et des grandes firmes de prêt-à-porter, avec ses conséquences pour les centres commerciaux russes, s’éternise. Leurs magasins sont fermés, mais l’espace commercial n’est pas libéré, tandis que la plupart des entreprises ne paient pas de loyer et de frais de fonctionnement ou ne paient qu’un montant limité. En incluant les fermetures pendant la pandémie, la part des espaces vides dans les centres commerciaux au total atteint les 30 %. Il en découle que les revenus et la fréquentation des centres commerciaux ont chuté. Les propriétaires de centres commerciaux, qui peuvent être des investisseurs mais aussi des municipalités, espèrent le retour de ces marques qui étaient avant la guerre très populaires auprès du consommateur russe et dont beaucoup d’entre elles ne sont pas opposées à poursuivre leurs activités sur le marché russe.

Mais ces espoirs s’estompent chaque jour dans la mesure où l’on se rend compte que la guerre va durer. Les centres commerciaux se sont déjà précipités à la recherche de nouveaux locataires – importateurs d’articles de mode et fabricants russes. Aujourd’hui, même les plus petites entreprises russes reçoivent une invitation à louer des espaces, de plus, dans les meilleurs centres commerciaux. Jamais auparavant un fabricant national n’avait eu une telle chance.

Cette situation ne signifie pas que les centres commerciaux n’ont pas d’avenir aujourd’hui et qu’il faut arrêter de travailler avec des entreprises nationales. Au contraire, on peut parler d’un tournant où les centres commerciaux peuvent complètement changer de visage, devenir une vitrine des réalisations de l’industrie de la mode russe et non une vitrine de la mode et des tendances culturelles occidentales. Cela s’est déjà produit en Chine ou en Corée, où en quelques années seulement les marques internationales ont été délibérément évincées par les fabricants locaux. Ce tournant doit aussi se comprendre dans la montée d’un sentiment très nationaliste au sein même des classes moyennes-supérieures des grands centres urbains, sentiment qui est largement sous-estimé dans les pays occidentaux, en réaction à ce qu’elles perçoivent comme une démarche « anti-russe » dans les sanctions occidentales[7].

C’est l’idée défendue, entre autres par Alexandre Peremyatov, qui entend se faire le héraut d’une « re-nationalisation » de la mode et des structures de consommation en Russie. Il essaie ainsi de promouvoir l’idée d’identité nationale dans la culture et les affaires sur le marché russe depuis de nombreuses années, et ces derniers mois, il a été activement impliqué dans le processus de remplacement des locataires étrangers dans les centres commerciaux par des marques et des entreprises russes[8]. Pour cela, il entend développer des « foires » et événements dans les centres commerciaux mettant en avant des firmes et des designers russes, mais aussi proposer des implantations plus durables à ces entreprises au travers des magasins sous les marques Slava et Yarmarka dans quatre villes : Moscou, Saint-Pétersbourg, Iekaterinbourg et Blagovochtchensk. Un cinquième magasin ouvrira d’ici quelques semaines à Saint-Pétersbourg.

Les problèmes ici sont doubles : les entreprises russes de design et prêt-à-porter sont en général de petite taille et n’ont pas la capacité de négocier des accords avec les centres commerciaux, raison pour laquelle Alexandre Peremyatov veut les rassembler en un groupe de pression capable de mener des négociations commerciales avec efficacité. Mais il doit aussi affronter un autre problème. Ces entreprises n’ont en général par les moyens d’investir dans des capacités de production leur assurant une compétitivité raisonnable. Ici, il faudra une aide directe ou indirecte de l’État, peut être sous la forme d’une modification des structures bancaires afin de faciliter le prêt pour investissement.

On comprend bien qu’il ne s’agit pas seulement de créer un « écosystème » favorable au développement du design et du prêt-à-porter, mais d’orienter les structures financières afin qu’elles soutiennent directement l’activité entrepreneuriale. La Suite ICI: les-crises.fr/russie-comment

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