Réflexions sur littérature et langue

Le jeune Mohamed Mbougar Sarr doit être félicité pour sa performance. Même s’il ne gagnait pas au final, c’était déjà un grand exploit de faire partie des sélectionnés d’un prix littéraire dans une langue qui n’est pas sa langue première.

J’ai tout récemment salué aussi la performance du jeune Mohammed Lamine Diop, qui a gagné le trophée d’un concours international de poésie en langue arabe.

Mbougar Sarr est un écrivain africain d’expression française. Lamine Diop est un poète africain d’expression arabe.

Moi, défenseur d’une littérature en langues nationales, j’aurais bien voulu que les proses ou les poésies de nos jeunes auteurs soient rédigées dans les langues africaines et traduites dans d’autres langues. Mais je sais que cela n’est pas possible pour tout le monde. On ne peut pas reprocher à un écrivain le choix d’une langue.

Cela, quelqu’un comme Cheikh Anta Diop le savait très bien. Instruits dans des langues étrangères, les intellectuels africains n’ont, disait Diop, aucune autre expression adéquate pour leur pensée. Il ajoutait que cela constituait le « problème dramatique » de la culture africaine, parce que « nous sommes obligés d’employer une expression étrangère ou de nous taire ». Et il est impossible de se taire pour quelqu’un qui éprouve le besoin de dire quelque chose.

Lamine Diop, bien que brillant en arabe, écrit quelquefois en langue nationale wolof. Mbougar a promis de se tester dans les langues nationales, peut-être en wolof ou en seereer. On verra bien. Le philosophe Souleymane Bachir Diagne a lui aussi travaillé à la production d’une pensée philosophique en wolof et à la traduction de concepts philosophiques dans cette langue. C’est rassurant.

Je reste convaincu qu’une littérature nationale doit se faire majoritairement dans les langues nationales. L’Histoire montre que les grandes civilisations ont souvent commencé par traduire les écrits provenant d’autres régions avant de produire elles-mêmes des œuvres dans leurs propres langues.

Le Senghor que j’aime, celui des années 1930, le savait tellement. Pas le Senghor à partir des années 1944-1945, après la Conférence de Brazzaville, dont je considère les orientations politiques comme beaucoup plus conciliantes avec les intérêts français.

Le Senghor de 1937 disait avec raison qu’« il ne saurait y avoir de civilisation sans littérature écrite qui l’exprime », avant de demander comment imaginer une littérature indigène qui ne serait pas écrite dans une langue indigène.

Ce plaidoyer en faveur d’une littérature nationale en langues nationales avait choqué les « évolués » venus en masse l’écouter à la Chambre de commerce de Dakar. Lui, considéré comme « indigène » parce qu’il n’était pas né à Dakar, Gorée, Rufisque ou Saint-Louis, prenait sa revanche ce jour-là sur les assimilés, devenant de ce fait la voix des ruraux et autres parias.

J’ai remarqué que le roman de Mbougar est classé dans la catégorie « romans français » de la sélection du Médicis. À côté, il y a la catégorie « romans étrangers », celle des romans traduits, où figurent notamment les œuvres d’Ahmet Altan, qui écrit en turc, et de Gabriela Cabezón Cámara, qui écrit en espagnol.

Qui sait ? Un jour, un roman de Mbougar, écrit en langue nationale, sera peut-être traduit et figurera dans la catégorie « romans étrangers ».

Un cas intéressant de cette saison des prix littéraires en France est le roman du Québécois Kevin Lambert, sélectionné lui aussi par le Médicis. Pour sa publication en France, son roman Querelle de Roberval a été adapté : certaines expressions typiquement québécoises ont été modifiées ou supprimées afin de le rendre plus accessible au lectorat franco-européen. Écrit en français du Québec, le texte a donc subi une sorte de « traduction » ou d’« arrangement » à l’intérieur même de la langue française.

C’est une des raisons qui font que j’aime le Québec. Cette province a conquis une forte autonomie linguistique vis-à-vis de la France. Aujourd’hui, au Québec, il existe notamment des VFQ, des versions françaises québécoises, pour certains films.

Au-delà même du Québec, la question se pose aussi pour la traduction des écrivains canadiens anglophones. Certains de leurs ouvrages ont fait l’objet de nouvelles traductions au Canada afin de mieux rendre les réalités nord-américaines.

Le roman de Mordecai Richler, Barney’s Version, avait d’abord été traduit et publié en France sous le titre Le Monde de Barney. Une nouvelle traduction, réalisée par les Québécois Lori Saint-Martin et Paul Gagné, a ensuite cherché à mieux restituer l’univers montréalais et canadien de Richler. Il y a une « régionalité » que la traduction rend parfois difficilement.

Les écrivains canadiens veulent pouvoir donner à lire leur propre réalité de l’Amérique. Nous devrions aussi, en tant qu’Africains, tout faire pour que l’image que la France, ou tout autre pays, se fait de l’Afrique change. Cela passe aussi par la littérature.

 

 

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Khadim Ndiaye est philosophe, historien et éditeur sénégalais. Membre du Collectif contre la célébration de Faidherbe, il travaille beaucoup sur les questions de mémoires et celles qui touchent au fait coloniale. Grand militant des langues nationales, Khadim est auteur de: "Le français, la francophonie et nous". Les analyses de ce disciple de Cheikh Anta Diop, élève de Boris Diop et de Souleymane Bachir Diagne sont sur Kirinapost.

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