Le retour de Moscou en Afrique subsaharienne ?

« Le retour de Moscou en Afrique subsaharienne ? Entre héritage soviétique, multilatéralisme et activisme politique » est le titre de l’ouvrage d’Alexandra Arkhangelskaya qui revient sur les relations russo-africaines. De ce livre est issue cet extrait publié mis en ligne sur Cairn.info le 25/06/2014…ça date, mais renseigne parfaitement sur les enjeux actuels.

L’Afrique subsaharienne et la Russie sont liées par un long passé commun. Depuis peu, leurs relations suscitent un intérêt croissant étant donné l’activisme international des grands émergents qui constituent le groupe des BRICS et l’intensité des débats entre eux. Le fait que la Russie siège au Conseil de sécurité des Nations unies en plus d’être membre des BRICS impose de décrypter son rôle en Afrique alors que le groupe se positionne explicitement sur le continent. Nous proposons de revenir ici sur l’histoire et la nature des relations russo-africaines en insistant sur la vision russe du multilatéralisme, dans l’objectif de mieux comprendre sa politique étrangère actuelle et les principes qui la sous-tendent. Source: cairn.info/revue-afrique

L’étude des relations historiques et diplomatiques entre la Russie et l’Afrique permet de mieux comprendre la nature et les nouvelles caractéristiques du réengagement de la Russie sur le continent africain.

Russie-Afrique : brève histoire de relations anciennes

Les relations avec le continent africain remontent au Moyen Âge, lorsque pèlerins russes orthodoxes et chrétiens d’Afrique (essentiellement des Égyptiens et des Éthiopiens) se rencontrent en Terre sainte, tandis que les musulmans russes et africains se côtoient sur les sites sacrés de l’islam (Shubin, 2004). Plus tard, les marins et les explorateurs russes se rendent dans de nombreux pays d’Afrique, dont l’actuelle République démocratique du Congo (RDC), l’Égypte, le Maroc, la Somalie, l’Afrique du Sud et la Tanzanie. À la fin du xviiie siècle, la Russie ouvre deux consulats en Égypte, au Caire et à Alexandrie (GCRFE, 2013) et, en 1898, les autorités de la Russie tsariste établissent des relations diplomatiques avec l’Éthiopie et la République du Transvaal (actuelle Afrique du Sud). La même année, la Russie installe un consulat général au Maroc, à Tanger (Arkhangelskaya, Shubin, 2013).

Les contacts de la Russie avec l’Afrique subsaharienne se poursuivent après la révolution de 1917, sur une échelle plus restreinte au départ, essentiellement à travers l’Internationale communiste et les Africains venus suivre une formation politique dans l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Les relations officielles avec l’Éthiopie et l’Afrique du Sud sont rétablies pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque ces deux pays deviennent des alliés de l’URSS. Des liens plus étroits se développent à la fin des années 1950, au moment des indépendances africaines, Moscou renforçant son soutien aux mouvements anticolonialistes et aux nouveaux États indépendants (Arkhangelskaya, Shubin, 2013).

L’URSS appuie le Congrès national africain (ANC) et le Parti communiste sud-africain (SACP) en Afrique du Sud, le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), le Front de libération du Mozambique (FRELIMO) et l’Union du peuple africain du Zimbabwe (ZAPU). En 1960, à l’initiative de l’Union soviétique, l’assemblée générale des Nations unies adopte la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples colonisés, malgré l’opposition de certains grands États occidentaux ; 89 pays se prononcent en faveur du texte, neuf votent contre et neuf s’abstiennent : l’Australie, la Belgique, l’Espagne, les États-Unis, la France, le Portugal, la République dominicaine, le Royaume-Uni et l’Union d’Afrique du Sud (Anonyme, 2013). À l’exception de l’Australie et de la République dominicaine, tous ces pays ont été des puissances coloniales dans les années 1960

Au milieu des années 1980, l’Union soviétique signe des centaines d’accords avec les pays africains. Environ 25 000 Africains sont formés dans les universités et les collèges techniques soviétiques, dans de multiples domaines, et des milliers sortent des académies militaires et politiques de l’URSS. Ces programmes d’échanges et de formation avaient débuté dès les années 1950 (voir carte page 65).

Un grand nombre de dirigeants africains bénéficient à titre personnel du soutien et de la formation proposés par l’URSS, sans compter les 200 000 « experts » que les conseillers soviétiques ont formé. Les nombreux accords signés pendant cette période couvrent notamment 37 pactes d’assistance technique et économique et 42 accords commerciaux (Deich, 2003).

La fameuse « rivalité entre superpuissances » explique en partie la forme que prennent les relations entre Moscou et l’Afrique entre les années 1960 et les années 1980. Ce n’est bien entendu pas le seul facteur. L’URSS fait grand cas du soutien de l’opinion internationale. Pendant la guerre froide, elle ne va jamais considérer ses homologues africains comme des alliés « secondaires » et voit dans les mouvements de libération nationale l’un des fronts de la lutte mondiale contre l’impérialisme. C’est l’un des fondements idéologiques de la politique soviétique, ouvertement dirigée vers les pays dont les leaders revendiquent leur attachement à une forme de socialisme. C’est ainsi que le soutien à la libération nationale et aux luttes pour le progrès social figurent dans la Constitution soviétique comme l’une des principales finalités de sa politique étrangère (URSS, 1977).

Mais la situation change au tournant des années 1990, avec la « chute » de l’Union soviétique et d’autres mutations politiques et sociales. Cette nouvelle ère est marquée par la fermeture de neuf ambassades et de trois consulats russes sur le continent africain, de la plupart des missions commerciales et de 13 des 20 centres culturels – du Togo au Lesotho et du Burkina Faso à Sao Tomé-et-Principe (Arkhangelskaya, Shubin 2013). La plupart des projets d’aide initiés par l’Union soviétique sont clôturés, dont une aciérie à Ajaokuta, au Nigeria, pourtant pratiquement terminée à 98 % (Deich, 2003, p. 52 ; Shubin, 2004).

Pendant les années 1990, les relations entre la Russie et l’Afrique subsaharienne se réduisent comme peau de chagrin. L’effondrement de l’Union soviétique coupe pratiquement tous les liens et met fin à la mission idéologique de l’URSS pour la propagation du socialisme. La Russie est incapable de maintenir ses subventions aux régimes « clients » et l’Afrique recule dans ses priorités. Les relations avec certains États africains se tendent à la fin de l’année 1991, lorsque le président, Boris Eltsine, arrête toute aide étrangère et exige le remboursement immédiat des dettes impayées. Avec la reprise économique en Russie, mais aussi sous l’effet de l’ouverture d’esprit dont font preuve les nouveaux dirigeants, la situation va progressivement s’améliorer.

En 2006, Vladimir Poutine se rend en Afrique du Sud et au Maroc et, en 2009, Dimitri Medvedev effectue un voyage officiel en Angola, en Namibie et au Nigeria. Ces deux déplacements vont donner le signal de l’établissement de nouvelles relations bilatérales (voir carte page 65). Logique avec lui-même, puisqu’il prône régulièrement le renforcement de la place de la Russie dans cette région du monde, Dimitri Medvedev est accompagné d’une délégation de 400 hommes d’affaires et signe plusieurs accords économiques, dans le secteur des ressources minérales et de l’énergie nucléaire notamment (Ria News, 2009). Vladimir Poutine estime que si « à une époque, nous avons pu donner l’impression d’avoir perdu tout intérêt pour le continent africain, il est de notre devoir de rattraper le temps perdu. Nous avons quantité de projets et d’idées intéressants et de qualité pour développer notre coopération. La Russie [constate] sans jalousie que d’autres pays ont noué des liens en Afrique, mais elle entend bien défendre [ses] intérêts sur le continent » (Ria News, 2009 ; Kolesnichenko, 2009).

Depuis quelques années, la Russie s’intéresse de près à l’Afrique australe. Ainsi, de fréquentes réunions de la Commission intergouvernementale Afrique du Sud-Russie pour la coopération commerciale et économique (ITEC) ont lieu, qui portent sur des questions de fond – sachant que la Russie a établi des commissions de ce type également avec l’Angola et la Namibie (Ambassade de la Fédération de Russie, 2013 ; Alves, Shubin, Arkhangelskaya, 2013). De plus, avec l’aval des autorités des deux pays, un conseil d’affaires Afrique du Sud-Russie a vu le jour, qui permet aux milieux d’affaires d’ouvrir une nouvelle page dans leurs relations commerciales bilatérales (Ambassade de la Fédération de Russie, 2013).

L’élargissement, en 1998, du G7 (groupe des 7) au Groupe des 8 (G8) en y incluant désormais la Russie (même si elle ne participe pas systématiquement aux réunions des ministres des Finances) renforce sa confiance et signe son accession à un club économique « exclusif ».

L’Afrique figurant régulièrement dans les ordres du jour des sommets du G8, Moscou est incité à s’y intéresser de plus près. Lors du sommet de 2001, Vladimir Poutine soutient le Plan de Gênes pour l’Afrique, lequel prévoit que chaque État membre nommera un représentant pour l’Afrique, afin d’assurer la liaison avec les dirigeants africains et d’élaborer un plan d’action concret (Jordan, 2010). Le professeur Nodari Simonia, alors directeur de l’Institut des relations internationales de Moscou, sera le premier envoyé russe au sein de ce groupe, avant le professeur Alexey Vassiliev (2006-2011), directeur de l’Institut d’études africaines .

Alors même que ce nouveau statut redore le prestige international de la Russie, Moscou doit s’assurer que son entrée dans le club des anciens pays colonisateurs et exploiteurs de l’Afrique ne vient pas parasiter ses relations avec le continent, traditionnellement amicales. D’autant que la crise économique mondiale démontre l’inefficacité croissante du G8 et son obsolescence (Arkhangelskaya, Shubin, 2013).

Le cinquième sommet des BRICS, organisé en Afrique du Sud en mars 2013, conclut le premier cycle des réunions de ces pays et donne un nouvel élan aux relations Russie-Afrique. Bien que certaines sources russes (journalistes spécialisés et analystes notamment) présentent ces relations comme purement économiques, soulignant qu’elles visent à aider les entreprises russes et à obtenir des avantages réciproques, les échanges diplomatiques et politiques s’intensifient eux aussi, comme en témoignent les rencontres pendant ce sommet et dans d’autres enceintes multilatérales. Cet activisme des BRICS ouvre de nouvelles perspectives pour une amélioration à la fois qualitative et quantitative des relations russo-africaines.

Nouvelles priorités de la politique étrangère russe

La fin de la guerre froide fait naître l’espoir d’une véritable égalité entre États, libres de choisir leurs trajectoires de développement et leur degré d’implication dans les relations internationales. Mais le « nouvel ordre mondial » attendu (un concept qui est loin de faire l’unanimité) ne s’est pas concrétisé. Depuis le début du xxie siècle, l’économie s’avance toujours plus avant dans la mondialisation et crée de nouvelles locomotives de la croissance. Actuellement, le fait que l’architecture internationale unipolaire soit révolue fait pratiquement consensus. Des évolutions et des défis jusque-là négligés appellent des interventions urgentes. Parce qu’elle perdure, la crise financière mondiale a des répercussions sur tout le système de gouvernance mondiale (Arkhangelskaya, 2013) et les Nations unies n’ont malheureusement plus les capacités de réaction ni le pouvoir requis pour réguler la situation. Selon nous, le monde multipolaire actuel semble être un monde où chaque pays, débarrassé de toute idéologie, serait gouverné tout à la fois par la défense de l’intérêt national et une vision commune de l’intérêt général. Ce qui permettrait de poser les jalons d’un nouvel ordre mondial autorégulé, né des efforts conjoints de tous à respecter les règles du droit international.

Dans ce contexte, la Russie s’efforce d’intensifier une coopération susceptible d’amener l’ONU à s’adapter aux nouvelles réalités internationales. En tant que membre des BRICS, elle soutient la réforme du Conseil de sécurité, pour le rendre plus représentatif, mais sans compromettre son efficacité et son efficience ni toucher aux prérogatives des membres permanents actuels, notamment le droit de véto. Pour la Russie, le Conseil de sécurité devrait recevoir l’appui d’une grande majorité d’États membres de l’ONU (Actual Comment, 2013 ; ONU, 2013).

Le groupe des BRICS est composé de cinq pays en développement à forte croissance. L’acronyme « BRIC » est apparu pour la première fois dans une note des analystes de Goldman Sachs, en novembre 2001 (O’Neill, 2001), qui prédisait d’ailleurs que, à l’horizon 2050, ces économies dépasseraient celles des pays les plus riches (Wilson, Purushothaman, 2003). En décembre 2010, l’Afrique du Sud rejoint cette enceinte et les BRICs deviennent les « BRICS ». Aujourd’hui, ces pays rassemblent 3 milliards d’êtres humains (43 % de la population mondiale) sur 39,7 millions de kilomètres carrés (moins d’un tiers de la surface émergée de la planète) et affichent un produit intérieur brut (PIB) annuel de pratiquement 13 000 milliards de dollars (21 % de la production mondiale) (Arkhangelskaya, 2011). Répartis sur trois continents, chacun d’entre eux exerce une influence dans sa région et, plus généralement, à l’échelle mondiale.

La note de Goldman Sachs qualifiait les BRICS de grands pays en développement bénéficiant du rythme de croissance le plus soutenu (Wilson, Purushothaman, 2003). Le fait qu’ils possèdent un grand nombre de ressources naturelles essentielles pour l’économie mondiale leur confère un avantage. Deux grands traits les rapprochent : ce sont des pays en développement dont l’économie et l’influence gagnent en importance et ils s’efforcent tous de trouver un accord plus équitable et plus ouvert sur la gouvernance mondiale dans laquelle ils entendent bien jouer, avec d’autres, un rôle de premier plan.

L’ajout de l’Afrique du Sud traduit le regain d’attention de la communauté internationale vis-à-vis des préoccupations africaines. Le continent occupe une place centrale dans les problèmes économiques du monde. L’Afrique subsaharienne est une zone d’intérêts stratégiques pour les nouvelles puissances émergentes ; c’est pourquoi les relations avec les BRICS, à la fois en tant que nations et en association avec les pays africains, ont pris une telle importance dans la politique étrangère. L’Afrique du Sud est considérée comme une porte d’accès vers le continent (Scholvin, Draper, 2013 ; SAinfo Reporter, 2013). L’arrivée de ce pays dans le « club » des BRICS confirme, enfin, l’importance de l’Afrique dans les relations internationales en général et pour la Russie en particulier. Bien que la Russie n’ait pas été à l’origine de l’ajout du « S » à l’acronyme BRIC, elle a totalement soutenu sa candidature au forum des BRICS en 2011. L’Afrique du Sud peut ainsi renforcer son statut international et le rôle des « puissances émergentes » dans le nouvel ordre mondial, mais aussi conforter sa position de représentant du continent africain et attirer davantage d’investissements étrangers.

La place politique et économique de la Russie dans les BRICS est renforcée par sa participation active dans les organisations internationales (l’ONU, l’Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale) et dans de grandes alliances (le Mouvement des non-alignés, le Groupe des 77, le G20, la Coopération économique Asie-Pacifique – APEC – et le G8, sans oublier diverses organisations régionales en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique latine). Tout cela crée des occasions concrètes de « coparticipation » avec d’autres pays pour construire un monde multipolaire équitable et exercer une influence systémique sur les processus de décision dans un large éventail d’enceintes – mondiales, régionales, de création ancienne ou plus récente.

L’évolution des intérêts de la Russie au sein des BRICS reflète un changement de son engagement mondial, d’ordre à la fois stratégique et économique. Comme le souligne Andrei P. Tsygankov, professeur aux départements de sciences politiques et de relations internationales à la San Francisco State University (2009, p. 57), « en plus de son désir de capitaliser sur son avantage concurrentiel dans le secteur de l’énergie et de pénétrer les marchés occidentaux, la Russie estime que les anciennes méthodes visant à préserver la stabilité et la sécurité ont atteint leurs limites. Tout en maintenant une posture essentiellement défensive, elle considère qu’une stratégie plus affirmée permet une meilleure défense de ses intérêts nationaux ».

Bien que le monde soit entré dans une nouvelle ère de reconfiguration des équilibres géopolitiques – où les BRICS proposeront des solutions alternatives au système mondial en place – l’ordre du jour de ces pays, à court et à moyen termes, continuera de refléter leurs préoccupations intérieures communes et leur articulation avec les cadres internationaux de gouvernance.

Selon Vladimir Poutine et le ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie (MAEFR, 2013), les priorités de la politique étrangère en 2013 ont reposé sur les « principes de la démocratisation mondiale ». Ils s’opposent à l’hégémonie et à la politique du rapport de forces et prônent la paix, le développement mutuel, ainsi que la sécurité mondiale et régionale. La Russie estime que les conflits internationaux de toute nature doivent être résolus par un dialogue fondé sur la confiance et les avantages mutuels, l’égalité et la coopération. Selon le MAEFR, les principes directeurs sont « la primauté du droit international, l’égalité et l’indépendance des États ».

Ce nouveau cadre de la politique étrangère remplace celui qui avait été annoncé en 2008. Pour Vladimir Poutine, la Russie vise la mise en place d’un environnement propice au développement du pays et à la résolution des difficultés économiques et sociales (MAEFR, 2013b). Les principes de base de la politique étrangère russe restent les mêmes. Le cadre actuel s’attache aux instruments modernes de cette politique, parmi lesquels la diplomatie économique, le soft power (Chernenko, 2012 ; Makarychev, Latukhina, 2013) et une intégration prudente dans les espaces d’information mondiaux. Vladimir Poutine explique qu’« il s’agit, avant tout, d’ouverture, de prévisibilité, de pragmatisme et de poursuite des intérêts nationaux sans affrontements, dans le respect du rôle des Nations unies et du droit international » (RG, 2013).

Ce nouveau cadre tient compte des changements intervenus ces dernières années à l’échelle mondiale, notamment la crise financière, les « printemps arabes » et ses répercussions et l’accélération de la mondialisation. L’adoption de stratégies fondées sur le soft power marque un tournant notable dans la politique étrangère russe. Dans un rapport sur la refonte de cette politique, Alexey Dolinskiy (2013), docteur en sciences politiques, partenaire associé au Capstone Connections Consultancy et directeur de Ward Howell Talent Equity Institute, explique que la diplomatie du soft power poursuivie par les autorités s’appuie désormais sur la collaboration d’un large éventail d’acteurs, dont la société civile, les ONG, les entreprises et les médias. Elle privilégie par ailleurs les relations bilatérales par rapport à une aide octroyée sans conditions, cherchant ainsi à obtenir une certaine « reconnaissance » dans les pays bénéficiaires pour en retirer des avantages. Anastasia Markitan (2013), journaliste spécialisée, souligne pour sa part que la Russie n’a pas encore d’agence chargée d’acheminer l’aide internationale dans l’objectif d’améliorer les conditions de vie des populations et que ses initiatives soft power tendent à favoriser le secteur privé, les organismes sans but lucratif et le grand public. En l’absence d’une architecture traditionnelle de l’aide, mais avec leur multitude d’acteurs et la priorité accordée aux avantages bilatéraux, les stratégies soft power pourraient donc être vécues comme une projection de l’identité nationale sur d’autres pays et sur le reste du monde.

L’accélération de l’activité diplomatique russe vers l’Afrique

Au regard de ce qui précède, les rapports actuels entre la Russie et l’Afrique semblent positifs. La Russie a établi des relations diplomatiques avec tous les pays africains (le dernier en date, en 2011, étant le Sud-Soudan) et a ouvert 40 ambassades sur le continent – alors que Moscou accueille 35 ambassades de pays africains. La Russie a également des représentants au sein de l’Union africaine (UA) et des communautés économiques régionales – Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE).

Sa participation au groupe des BRICS a renforcé l’axe africain de sa politique étrangère, surtout après l’arrivée de l’Afrique du Sud. Arkady Dvorkovich, alors représentant du président russe dans ce groupe, et actuel vice–Premier ministre, a estimé qu’il s’agissait là « d’une évolution majeure pour les BRICS, parce que cette accession permet à un nouveau continent de rejoindre le forum, qui peut désormais s’enorgueillir de rassembler quatre continents – l’Afrique, l’Europe, l’Asie et l’Amérique latine – et leurs dirigeants » (Meyer, Pronina, 2011). Pourtant, au vu des intérêts africains de la Russie et de la coopération actuelle, il est difficile de comprendre pourquoi – à l’inverse d’un nombre grandissant de pays, dont la Turquie et le Viet Nam – la Russie n’a pas encore organisé de forum de haut niveau avec les dirigeants africains et n’envisage pas, pour l’instant, de le faire.

Comme l’a prouvé la conférence parlementaire internationale Russie-Afrique de 2010, la création d’un tel forum serait accueillie avec satisfaction par les pays africains. Il semble donc que le gouvernement russe doive se consacrer davantage au dialogue stratégique avec le continent et installer les conditions propices à des interactions dans différents domaines.

L’État russe doit s’engager à resserrer ses multiples liens avec l’Afrique, en ne se limitant pas aux visites officielles – même si l’on doit se garder de sous-estimer leur importance. La présence des plus hautes autorités au moment de la signature d’accords ne garantit en rien qu’ils soient appliqués. Selon l’ambassadeur du Nigeria en Russie, Assam Ekanem Assam, aucun des six accords signés à Abuja le 24 juin 2009 n’est devenu véritablement opérationnel (Assam, 2012). Parmi les multiples obstacles à l’implication des entreprises russes dans la politique commerciale extérieure, il y a l’ignorance des pratiques commerciales et des débouchés possibles au sein de l’administration et le manque de soutien officiel des deux côtés pour les initiatives commerciales. Les entreprises russes, même les plus grandes, ont du mal à trouver des niches en Afrique et ont besoin, en permanence, d’un soutien de l’État. Alors que le ministère russe des Affaires étrangères travaille avec les ministres en charge de l’économie pour offrir une aide diplomatique aux grands groupes nationaux en Afrique, cela ne constitue qu’un premier effort très insuffisant (MAEFR, 2011).

Sur un plan stratégique, les relations Russie-Afrique pourraient jouer un rôle déterminant pour contrer la propension dangereuse d’un pays ou d’un petit groupe de pays à vouloir dominer le reste du monde. Cela vaut aussi pour le système financier international, qu’il faut réformer de toute urgence.

La Russie a intérêt au maintien de la paix et de la sécurité en Afrique subsaharienne et collabore à cet effet avec les pays africains et l’UA. Elle participe à toutes les opérations de maintien de la paix de l’ONU (pour la seule année 2011, la Russie avait déployé des hommes en RDC, dans le Sahara occidental, en Sierra Leone, en Côte d’Ivoire, au Liberia et au Soudan (Deich, Korendyassov, 2011). Toujours en 2011, elle a formé 160 policiers de 18 pays africains aux opérations de maintien de la paix (MAEFR, 2011). Par ailleurs, la Russie a contribué au fonds pour la paix de l’UA : le 21 décembre 2012, Vladimir Utkin, ambassadeur de la Russie en Éthiopie et représentant russe auprès de l’UA, a cosigné un accord avec le commissaire de l’UA pour la paix et la sécurité, Ramtane Lamamra, par lequel la Russie abondait le fonds de l’UA à hauteur de 2 millions de dollars (MAEFR, 2013c).

Dans le climat actuel d’insécurité et d’instabilité, les relations entre pays et régions traduisent largement des préoccupations liées à des menaces réelles ou latentes. Suivant peut-être en cela l’exemple de leurs homologues occidentaux, certains diplomates russes parlent de « menaces transnationales » (comprenez les réfugiés, le terrorisme et le trafic d’armes et de drogues) originaires a priori d’Afrique et se propageant à d’autres pays, y compris la Russie (Sredin, 2001). Il est donc important de souligner les risques liés à des problèmes d’interprétation et les stéréotypes toujours nombreux qui faussent la perception que la Russie et l’Afrique peuvent avoir l’une de l’autre. Les médias africains présentent souvent les initiatives de la Russie sous un jour négatif – et réciproquement – ce qui n’incite pas à tisser des relations fructueuses à long terme.

Le « retour » de Moscou en Afrique subsaharienne a souvent été vécu comme le résultat de sa concurrence avec la Chine, elle aussi très active sur le continent (Deich, 2008). Or, cette vision des choses est erronée quand on sait notamment que la Russie et la Chine poursuivent souvent des intérêts divergents sur le plan économique. Ainsi, la Russie ne peut pas rivaliser avec la Chine, ni d’ailleurs avec n’importe quel autre pays, quand il s’agit d’exporter des appareils bon marché ou des chaussures, puisque dans les faits, elle les importe de Chine. En outre, la Russie ne connaît pas la même pression démographique que la Chine et n’a donc pas intérêt à favoriser des programmes de travail ou une émigration massive vers l’Afrique (Arkhangelskaya, Shubin, 2013b).

Le sommet des BRICS, ainsi que la visite d’État de Vladimir Poutine en Afrique du Sud, suivie par des déplacements en Russie du président sud-africain Jacob Zuma, en mai et septembre 2013, ont été l’occasion de renforcer les relations multilatérales et, surtout, d’avoir des discussions commerciales et économiques au niveau des responsables politiques. Les sommets des BRICS pourraient également offrir un cadre propice aux débats sur le développement en général. Cela pourrait permettre à la Russie de concrétiser ses ambitions géopolitiques sur le continent africain et, réciproquement, aux pays africains de trouver avec les BRICS de nouveaux qui les aideraient à faire entendre collectivement leur voix sur la scène internationale.

L’essor économique de la Chine et de l’Inde, nouvelles puissances mondiales, a profondément et rapidement fait évoluer les relations internationales et a entraîné un rééquilibrage radical du pouvoir, de l’Ouest vers l’Est. L’Afrique, que certains pays étrangers perçoivent comme une nouvelle frontière, devient par conséquent un terrain de confrontation entre les anciennes et les nouvelles puissances (Vassiliev, 2003 ; Shubin, 2004). En agissant sur le double front de la diplomatie bilatérale et du multilatéralisme, à travers le forum des BRICS, la Russie doit trouver sa place sur le continent alors que toutes les cartes sont à garder. Entre la Chine, qui cherche à diversifier ses investissements dans les ressources naturelles, la Russie, dopée par l’envolée des matières premières, et le Brésil, qui récolte les fruits d’un réformisme économique pragmatique, ces trois pays du groupe des BRICS constituent de sérieux concurrents pour toutes les multinationales occidentales soucieuses d’investir et de se développer à l’international. De son côté, l’Afrique du Sud – véritable « poumon économique » de l’Afrique – a renforcé ses relations économiques avec la Chine, l’Inde et le Brésil, tout en développant ses propres activités sur le continent. L’émergence de ces nouvelles « puissances du Sud » sur la scène internationale et leur engagement grandissant sur le continent africain prouvent sans ambiguïté que les relations Nord-Sud cèdent le pas à des relations Sud-Est, voire à des relations Afrique-Sud-Est. Pour l’Afrique subsaharienne, l’attention accrue des BRICS a suscité un regain d’intérêt des partenaires commerciaux traditionnels occidentaux, qui redoutent probablement de perdre des avantages stratégiques et économiques acquis de longue date, au profit de ces nouvelles puissances (Arkhangelskaya, 2013b ; Arkhangelskaya, Shubin, 2013).

Mais un certain nombre d’obstacles continuent de freiner le développement des relations Russie-Afrique. Il en va ainsi de la méconnaissance réciproque entre entités gouvernementales et commerciales russes et leurs homologues africains, et de l’ignorance que peuvent avoir les premières quant aux conditions prévalant sur le continent et, pour les secondes, de ce que les partenaires russes ont à offrir.

La Russie devrait donc prendre un certain nombre de mesures concrètes. Elle devrait mettre en œuvre les projets conjoints ayant fait l’objet d’accords avec les États africains, à l’instar du projet ANGOSAT pour la construction du premier satellite de communication de l’Angola – sachant que la concrétisation de ces projets pourrait renouveler les priorités russes en vue du développement de l’Afrique. Plus il y aura de projets achevés, plus la masse critique requise pour assurer la réussite des opérations les plus complexes sera importante et plus les domaines de coopération entre la Russie et ses partenaires seront vastes.

Ensuite, elle devra favoriser et appuyer les échanges entre communautés d’affaires, qui sont au cœur de relations plus durables. Il faut pour cela avoir un processus de prise de décisions à l’échelon gouvernemental aussi simple que possible afin de nourrir l’esprit d’initiative des entreprises.

Mais, avant que tous ces efforts ne se concrétisent et ne se développent, l’État russe doit se doter d’une politique étrangère qui tienne véritablement compte des intérêts des entreprises russes. Si l’on observe des évolutions positives en ce sens, le processus reste très lent. Et, malheureusement, l’Afrique subsaharienne ne fait toujours pas partie des priorités de la politique étrangère russe.

Mais le regain d’intérêt des entreprises russes pour le continent a prouvé à quel point la Russie et l’Afrique avaient besoin l’une de l’autre. La Russie offre de vastes débouchés pour les matières premières africaines mais aussi pour toute une gamme de biens et de produits fabriqués en Afrique subsaharienne. Dans le même temps, l’activité de la Russie sur le continent renforce la position des pays africains vis-à-vis de leurs autres partenaires, les plus anciens et les plus récents. Les relations russo-africaines semblent placées sous de bons auspices : des déclarations d’intérêt ont été prononcées et d’importants accords bilatéraux signés. Le tout est de savoir comment tout cela va se concrétiser sur le terrain.

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