Lettre à un ami sur le naufrage du « Joola » (Par Boubacar Boris Diop)

En décembre 2002, c’est-à-dire 3 mois après la tragédie du Joola, le romancier Boubacar Boris Diop adressant dans Le Monde Diplomatique cette longue lettre à un ami sur le naufrage du bateau. Le célèbre écrivain et Prix Neustadt 2022, écrira plus tard, toujours autour du Joola, Bàmmeelu Kocc Barma (EJO) en 2017 et la version française: Un tombeau pour Kinne Gaajo (Philippe Rey) en 2024.

Lettre à un ami sur le naufrage du « Joola » (Par Boubacar Boris Diop), Information Afrique Kirinapost

conçu pour 550 passagers, le bateau Joola ¬ qui reliait Ziguinchor, en Casamance, et Dakar ¬ en transportait près de 2 000 personnes.

 Boubacar Boris DiopDécembre 2002

Lettre à un ami sur le naufrage du « Joola »,

Depuis la fin du mois de septembre 2002, nous recevons de partout des messages de sympathie. Il m’en est arrivé de tout près, comme le tien, mais aussi de Trinidad et d’Athènes. J’aimerais, à travers toi, Diadié, répondre à des amis tels que Yanne et Beata, Louis, Noémie et Zohra. Tu as su trouver des mots émouvants pour parler de notre tragédie du 26 septembre dernier. Je me demande cependant ce qu’il peut bien en être resté, plusieurs semaines après, dans l’esprit d’un étranger. Notre époque est ainsi faite : à force d’entendre des inconnus gémir sous les décombres, très loin de chez nous, nous ne nous y arrêtons même plus. Souviens-toi : conçu pour 550 passagers, le bateau Joola ¬ qui reliait Ziguinchor, en Casamance, et Dakar ¬ en transportait 1 220. Ou peut-être même près de 2 000, selon des informations de presse non démenties. Il y a eu 65 survivants. Les calculs peuvent être vite faits à partir de ces données, mais nul ne veut s’y risquer. Plus qu’un secret d’Etat, le nombre exact de victimes du naufrage est un tabou.

Cela dit, un petit bout de phrase dans ta lettre m’a fait sourire de gêne et d’agacement. Tu écris en effet : « Je pensais que cela pouvait se produire partout en Afrique, sauf au Sénégal. » C’est que tu as, à ton insu, retourné le couteau dans notre plaie. Pour nous aussi, de telles choses ne pouvaient arriver qu’aux autres. La modestie ne nous a jamais étouffés. Si le réveil a été brutal, c’est que nous nous sommes laissé bercer pendant trop longtemps par notre délire de grandeur.

Ainsi, le 19 mars 2000, nous n’avons pas seulement demandé à l’ancien président Abdou Diouf de bien vouloir se laisser battre. Nous avons aussi exigé qu’il accepte sa défaite avec panache. Il nous fallait en somme gagner deux fois, avec le vainqueur et avec le vaincu. Diouf s’est prêté avec noblesse à ce jeu cruel. Son fameux coup de téléphone à Abdoulaye Wade, le gagnant, valait plus par une certaine posture démocratique que par son contenu. Il nous a permis de dire au monde : voyez comme nous sommes épatants, nous autres Sénégalais !

Moins d’un an plus tard, les funérailles de Leopold Sedar Senghor ont une fois de plus attiré l’attention sur nous de manière très flatteuse : chacun s’est alors souvenu que notre pays, décidément inclassable, a eu pour premier président un intellectuel de tout premier ordre, même si son action politique reste controversée. On a également évoqué avec respect son abandon volontaire du pouvoir.

Est-il besoin de te le rappeler ? Rien ne nous a fait perdre autant la tête que nos exploits sportifs en Asie, en juin 2002 : le match d’ouverture d’un Mondial de football a quelque chose d’un peu anormal. Tout en étant, dans un certain sens, en dehors de la compétition, il en est l’essence même. C’est avant tout un duel, un combat singulier. Sous les yeux de la planète entière, nous avons pris notre revanche sur l’ancien colonisateur. Et au fil des victoires, nous avons poussé à chaque aube de longs cris d’allégresse. Le nouveau président nous avait promis le bonheur. Est-ce que ce n’était pas les lendemains qui chantent, ça ?

La saison était en vérité faste pour toutes les chimères. Jamais un pays pauvre n’a été aussi riche en aéroports, autoroutes transcontinentales, universités du futur et autres ranchs californiens. Il y avait juste un petit problème : toutes ces réalisations étaient imaginaires (1). Sur la lancée de la Coupe du monde de football, plus rien ne devait résister à notre volonté d’aller de l’avant. Quand des petits « fumiers » se sont mis à parler de famine, des spécialistes sont venus du Maroc pour leur clouer le bec. On nous a fait rêver, schémas savants à l’appui, de pluies artificielles. Et puisque le pays réel manquait d’eau, la télévision a déchaîné, avec des images d’archives, de furieuses tornades tropicales.

Nul n’était dupe, mais le système fonctionnait à merveille. Nous avons toujours cru pouvoir échapper, de façon plus ou moins magique, au pire. Le drame du Joola a été un brutal coup d’arrêt à ces rêveries absurdes. Nous commencions, cher Diadié, à nous demander si, par goût du changement, nous n’avions pas confié le pouvoir à des mains dangereusement inexpertes. Au lieu des chantiers promis, le régime de Wade ne savait que construire en secret des cimetières de fortune entre Dakar, Ziguinchor et Banjul. Nous le voyions avec effarement gérer, non pas de nouveaux emplois, mais des centaines de cadavres jetés pêle-mêle dans des conteneurs. Jamais l’écart entre nos fantasmes et la réalité ne nous a paru aussi humiliant et difficile à supporter.

Et que dire des errements qui ont empêché de sauver tant de vies ? Le naufrage a eu lieu à 23 heures dans une zone où sévit depuis vingt ans la rébellion du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC). Jusqu’à 8 heures du matin, aucune autorité civile ou militaire n’a pu être contactée. Il est vrai que le ministre de la pêche a été informé dans la nuit. Il a avoué benoîtement par la suite n’avoir rien pu faire, faute de connaître le numéro de cellulaire de son collègue des transports ! Il ne l’a pas ajouté, mais on a compris qu’il s’est rendormi, ce qui est bien humain. Pour une situation qui ne prête guère à rire, on a souvent frôlé le ridicule.

L’armée a été accablée par l’opinion de critiques d’une rare violence. Au Sénégal, le fait est si nouveau qu’il mérite réflexion. Nous avons toujours eu le plus grand respect pour une armée qui n’a jamais disputé le pouvoir aux civils. La catastrophe a mis en évidence de troublantes carences en son sein. Elle a surtout terni la réputation de professionnalisme qui lui a valu d’être de toutes les missions de paix de l’ONU et de l’Organisation de l’unité africaine. En une nuit, le laxisme a fait plus de morts que des années de rébellion. Le Collectif des familles des victimes exige d’ailleurs ¬ fait exceptionnel ¬ le limogeage du chef d’état-major général des armées.

Le président Abdoulaye Wade a très tôt admis que le naufrage n’était pas un accident. Au lieu d’incriminer les éléments naturels, il a décidé de nous prendre à rebrousse-poil. Tu me permettras de résumer librement ses propos, sans même craindre de les déformer. « Vous êtes cupides et légers, nous a-t-il jeté à la figure, vous n’avez pas de respect pour la vie des autres, honte à vous qui aimez tant tricher ! » Et ¬ le croiras-tu, vieux frère ? ¬ nous avons, malgré la douleur et la rage, intensément frémi de joie. Je ne sais si l’expression a un sens, mais j’ai bien envie d’appeler cela du populisme à rebours. Nous voulions être rudoyés, et un président attentif à nos moindres désirs n’y est pas allé de main morte. Notre peuple, si prompt à la vantardise, a découvert le 26 septembre les vertus de l’autoflagellation collective. Il s’y est livré avec excès mais non, semble-t-il, sans sincérité. En vérité, le sentiment dominant chez nous après ce naufrage a été la honte. Lorsqu’on croit frôler les cimes, il est dur de devoir s’avouer que l’on est en train d’errer, comme tant d’autres, au bord de l’abîme. Sous ses grands airs, notre démocratie cachait des tares d’une désolante banalité.

Le Joola n’a pas seulement cassé l’image construite par quelques-unes de nos réelles réussites. Il les a fait regretter et leur a même donné un goût plus amer. En abusant du slogan « Le Sénégal qui gagne », nous n’avons pas pensé au choc en retour. Nous étions, sans le savoir, sur le point de réaliser un autre exploit : battre, avec notre unique bateau, le record du Titanic.

Les deux avions s’enfonçant dans les Twin Towers resteront à jamais l’emblème du 11 septembre. Notre drame sera, lui, associé à ces pirogues que l’on a vues, sur l’île de Karabane, virevolter autour du bateau déjà dangereusement incliné pour le surcharger encore plus de marchandises et de passagers. Il pleut sur Karabane, et les images de la vidéo amateur sont d’autant plus saisissantes qu’elles sont floues et tremblotantes. On est presque, après tout, au coeur des ténèbres. Une femme en bleu, toute trempée de pluie, traverse une véranda qui évoque étrangement quelque jungle lointaine. La jeune femme disparaît ensuite en un éclair, avant même qu’on ait le temps de comprendre ce qu’elle fait là. Quand la mort rôde déjà ainsi, il n’y a rien à comprendre, sauf que le désastre annoncé par les signes sera bel et bien une nouvelle tragédie africaine. C’est-à-dire, en définitive, une colossale catastrophe naturelle causée par la bêtise des hommes. Aucun discours ne pourra faire oublier cette évidence : ce qui est arrivé, Diadié, est dû à l’insondable incompétence de nos dirigeants.

Lettre à un ami sur le naufrage du « Joola » (Par Boubacar Boris Diop), Information Afrique Kirinapost

Joola ( 22 septembre 2022- 22 septembre 2026) 24 ans déjà !

Près de 1 500 morts, un bateau au fond de l’Atlantique avec sa cargaison et des centaines de corps en engloutis, c’est un sacré fardeau pour notre mémoire. Notre dignité est de le porter. Ce naufrage est avant tout une leçon d’humilité. Nous pouvons en faire un bon usage à condition qu’il ramène notre président sur terre. Un pays ne peut rester suspendu, comme en apnée, aux lumières supposées ou réelles d’un seul être humain. Cela nous infantilise et risque aussi de nous livrer un jour, pieds et poings liés, aux plus fâcheuses aventures.

Romancier et journaliste sénégalais, auteur de Doomi golo, éditions Papyrus, Dakr, 2004 et de Les Petits de la guenon, Editions Philippe Rey, Paris, 2009.

(1) Lire Anne-Cécile Robert, « Le Sénégal attend le grand changement », Le Monde diplomatique, février 2002.

 

 

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