Doudou Ba : « On apprend jusqu’à la fin de nos vies»

Dans la cour des grands bassistes Doudou Ba est en bonne place. Membre fondateur du groupe Keur-Gui, groupe jazz réputé dans les années 90, Doudou Ba a collaboré avec le Lemzo Diamono avant de s’exiler aux États-Unis. Au pays de l’oncle Sam, il va prendre une autre dimension, s’invitant grâce à son jeu corrosif et raffiné à la table des grands instrumentistes. C’est ce bassiste d’une dextérité rare et artiste reconnu qui a accordé à Kirinapost un peu de soutien temps si précieux pour parler…évidemment de basse, du Sénégal et de l’évolution de la musique.

Doudou Ba : « On apprend jusqu’à la fin de nos vies», Information Afrique Kirinapost

Doudou Ba continue d’écrire sa légende

  Kirinapost: Comment devient-on bassiste ?

Doudou Ba: Ah, ça (rires)…je ne peux parler que pour moi. Enfant, alors que je jouais plein d’instruments, notamment l’harmonica, mes amis et moi adorions le Xalam.On voulait leur ressembler comme font les enfants. Ndakhté, fan de Prosper Niang, a choisi de jouer la batterie et moi, comme jadorais aussi la guitare, je me voyais bien dans la peau du guitariste, mais Ndakhté me suggéra «boy, tu ressembles à Baye Babou, metstoi à la basse» en insistant.

Donc, c’est comme ça, par mimétisme, j’ai commencé à faire mon « Baye Babou. »

Tout de suite, j’ai accroché. J’ai aimé la discrétion de l’instrument et le fait de supporter tout le groupe derrière. En même temps, à l’époque, je me disais, la basse n’a que quatre cordes, ça doit être facile.

Donc j’étais enthousiaste de plonger dedans. Mais je me suis rendu vite compte, que c’était un leurre et qu’il n’y avait pas d’instrument facile. La basse ne déroge pas à la règle et est hyper compliquée. Il a fallu beaucoup travailler. Voilà comment je suis devenu bassiste. Au final, j’étais ravi de me fixer à la basse.

Kirinapost: Baye Babou ta influencé au début de ta carrière. Quels autres bassistes qui tont inspiré au cours de ton parcours ? Doudou Ba : Effectivement, quand javais 13 ans, jétais un fan absolu de Baye Babou. Cest lui qui est le premier bassiste à minspirer. Je faisais tout comme lui.

Vers 16-17 ans, j’ai rencontré un autre grand artiste, Moussa Diouf, il s’appelle. Un bassiste excellent, un surdoué, un immense musicien qui m’a appris énormément de choses. À son contact, j’ai rectifié et amélioré mon jeu. J’ai beaucoup progressé et j’ai pu développer plein de choses en le fréquentent.

Après Moussa Diouf, il y a bien évidemment les bassistes américains.

Par exemple, Jaco Pastorius qu’on a beaucoup copié et qu’on a beaucoup relevé. Il m’a beaucoup inspiré. Puis, il y a Marcus Miller. À une époque, je jouais comme lui. C’est dire s’il m’avait marqué.

Lorsque je jouais et que vous fermiez les yeux, vous aviez l’impression que c’est Marcus Miller qui était dans la pièce. J’en étais flatté, mais il fallait à un moment inventer son propre jeu et tracer sa route.

En fait, plus tu grandis et plus tu te dis, il faut que tu trouves ton identité quand même. Et voilà, ces deux-là, Jaco Pastorius et Marcus Miller, m’ont vraiment marqué. Bien sûr, il y a Stanley Clark aussi, qui nous a marqué, dans une moindre mesure.

Ensuite, il y a tous les bassistes camerounais, comme Guy Nsangué, Etienne Mbappé, qui m’ont plus ou moins tous inspiré dans mon parcours. Et un particulièrement quelques années plus tard, du nom de Richard Bona.

Je terminerai par Habib Faye. Tout le monde connaît le bassiste légendaire qu’il est devenu, mais Habib m’a beaucoup plus marqué par son côté « support ». C’était quelqu’un qui me poussait à aller de l’avant.

Il avait envie de voir le niveau des musiciens sénégalais s’élever et il n’arrêtait pas de plaider pour que les instrumentistes travaillent davantage. Il disait : « Le Sénégal doit avoir de grands bassistes et de grands musiciens comme les États-Unis, comme les grands pays de musique. Nous pouvons y arriver»

Habib a toujours été à nos côtés. Il nous aidait à nous améliorer, à nous perfectionner davantage. Ses conseils et cette présence continuent de nous influencer. Paix à son âme !

Doudou Ba : « On apprend jusqu’à la fin de nos vies», Information Afrique KirinapostKirinapost : Tu as joué avec Aminata Fall, la chanteuse Saint-Louisienne. Qu’est-ce que tu retiens d’elle ?

Doudou Ba: Aminata Fall, Paix à son âme, elle avait l’âge de notre grand-mère mais elle était épatante et bluffante. Aminata Fall est une diva au vrai sens du mot et son histoire est digne d’un film. Habitante de Guet Ndar à Saint-Louis dans le quartier des pêcheurs et devenir une des plus grandes voix Soul, Blues et Jazz du Sénégal, il fallait le faire. Elle n’avait rien à envier aux grandes chanteuses américaines. Si elle vivait aux États-Unis, elle aurait eu une reconnaissance mondiale. Nous avons eu la chance et l’honneur de travailler avec elle et de lui avoir permis de faire un album. Figurez-vous qu’avant de rencontrer Keur-Gui, elle n’avait jamais enregistré. On écrivait les musiques et elle se posait avec une facilité déconcertante. Grâce au producteur feu Mamadou Konté et à Keur-Gui, elle a laissé un album à la postérité.

Kirinapost: Keur-Gui justement à quand le retour ?

Doudou Ba : Keur-Gui, c’est une famille. Nous sommes une grande famille. À chaque fois qu’on se retrouve, on fait des jam. On a joué avec le groupe de Doudou (Konaré, le guitariste), lorsqu’on était à Dakar. Ensuite, on s’est retrouvé chez moi pour des jam…Pour le retour, tout le monde nous le demande mais ce n’est pas évident. Je suis basé aux États-Unis, mon frère Cheikh aussi…avant le Covid, pourtant on s’était réuni à Dakar et avions retravaillé certains morceaux et même joué quelques concerts. Les gens avaient beaucoup apprécié. Je crois que ce qu’on doit faire dans un premier temps, c’est de sortir les enregistrements qu’on avait réalisés à l’époque grâce aux encouragements de Habib Faye justement. C’est un album entier qui n’est jamais sorti. Il est temps de l’offrir aux nostalgiques, au nouveau public mais aussi à nos jeunes collègues musiciens pour leur montrer ce que l’on faisait à l’époque alors qu’on n’avait pas 25 ans…si il n’y avait pas Keur-Gui je crois qu’à mon arrivée aux États-Unis, je ne me serais pas adapté et serais incapable de m’intégrer à l’environnement musical américain particulièrement du jazz. Nous devons un grand coup de chapeau à mon frère Cheikh qui nous poussait à travailler le jazz alors qu’on n’ y croyait pas trop.

Kirinapost: Arrivé aux États-Unis, tu rencontres Bona. Peux-tu revenir sur la nature de vos relations?

Doudou Ba : Richard Bona et moi avons une relation de frère. Je n’ai pas de relation avec Bona la star, j’ai une relation vraiment familiale. Même mes sœurs le considèrent comme un membre de la famille. Lorsque son premier enfant est né alors qu’on devait aller jouer, c’est mon épouse qui faisait la Babysiter. Il dormait chez moi s’il le fallait ou c’est moi qui allait dormir chez lui pour garder le bébé. Il s’est mis au Cebbu Jën. C’était le rituel du dimanche. On se retrouve toujours dans la joie et la bonne humeur. Il me critique, s’il le faut moi aussi j’en fais autant. Et au-delà de tout ça, j’ai un grand respect pour sa carrière.

Kirinapost: Tu as travaillé avec beaucoup de grosses pointures de la musique aux États-Unis. Lesquelles t’ont le plus marqué ?

Kirinapost: Harry Belafonte bien sûr. Je commence par lui parce qu’il était une immense star mondiale quand on était enfant. À Dakar on le connaissait et l’admirions déjà. Quand je débarque quelques années plus tard aux États-Unis, je suis à mille lieux de penser que j’allais, non seulement le rencontrer mais devenir son bassiste pendant 10 ans, dont 5 (jusqu’à son décès) comme directeur musical. Harry Belafonte, je le cite toujours parce qu’il m’a ouvert après toutes les portes.

Ensuite, il y a Mike Stern. Formidable musicien qu’on admirait aussi étant jeune à Dakar lorsqu’il jouait avec Miles Davis. Me retrouver chez lui à faire des jam, le fréquenter, participer à ses projets était juste inimaginable.

Je peux citer également Regina Carter, légende du violon pour qui j’ai écrit des morceaux.

J’ai apprécié aussi le fait d’avoir travaillé avec Lionel Lokoué. Un des meilleurs guitaristes au monde avec lequel j’ai collaboré sur une application qu’il avait créée et dédiée à une large présentation de la musique africaine. Richard Bona, évidemment avec qui je Jam. Denis Chambers, qui fait partie des 5 plus grands batteurs contemporains, lui aussi ma marqué durablement. Il y en a beaucoup dautres, la diva Angelique Kidjo que je noublie pas, Leni Stern, la femme de Mike Stern pour qui jai écrit des morceaux et travaillé avec elle, sans oublier KJ Denhert, chanteuse folk jazz avec qui jai joué régulièrement.

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« Il nous faut absolument aider la jeune génération à élever le niveau. C’est le grand défi de la musique sénégalaise.» Doudou Ba

Doudou Ba : « On apprend jusqu’à la fin de nos vies», Information Afrique Kirinapost Kirinapost: À quand un projet personnel et un album Doudou Ba ?

Doudou Ba: Sortir mon propre album na jamais été une obsession. Jécrivais des morceaux, jécrivais beaucoup dailleurs, mais pour dautres, Regina Carter, pour Leni Stern, etc. Mais javoue que depuis quelques temps, lidée me trotte à la tête.

Kirinapost: Qu’est-ce qui te motive enfin ?

Doudou Ba : J’ai été motivé par les projets respectifs de mes frères Cheikh Ndoye, Alune Wade et Dr Samba. 3 bassistes extraordinaires, qui « représentent » bien et qui ont bien travaillé leurs instruments. J’ai vu et apprécié leurs différents albums… tout ça me motive. Donc je me suis lancé. J’ai commencé à écrire.

Kirinapost : On peut l’attendre pour bientôt ?

Doudou Ba: Je ne suis pas pressé. Je vais le faire tout doucement. J’aimerais que toutes les personnes avec lesquelles j’ai travaillé, et elles sont nombreuses, participent à ce projet-là. Donc, je vais prendre mon temps et bien le travailler. Patience, patience !

Kirinapost : Beaucoup de bassistes se sont mis aux instruments traditionnels comme le Ngoni, le Guimbri, le Hudd. Marcus Miller, Cheikh Ndoye, Alune Wade tous grattent maintenant un de ces instruments et il y a une vidéo de toi qui circule en train de jouer du Ngoni sur ta basse. Pourquoi cet intérêt subit pour de tels instruments ?

Doudou Ba: Écoute, je conseillerai à tout jeune apprenti musicien au Sénégal de commencer par un instrument traditionnel. Si cétait à refaire, jaurais commencé par le Xalam ou Ngoni. Malheureusement, à lépoque, on les snobait et on croyait que cétait réservé à une caste. C’est une fois en Amérique, que j’ai vraiment découvert la dimension de ces instruments. Le Ngoni Basse que j’apprends à jouer te donne une perspective incroyable. Il développe ton oreille. Ce sont des sensations uniques. Je ne suis pas étonné de voir Cheikh Ndoye s’y mettre jusqu’à confectionner d’ailleurs une déclinaison originale du Ngoni. Marcus aussi s’est mis au Guimbri de même que Alune Wade. J’ai même appris que Wooten avait commencé à prendre des cours de Ngoni.

Kirinapost : Tu es un grand habitué de Saint-Louis Jazz qui a démarré cette semaine, mais tu as émis des critiques récemment à l’endroit de son organisation et de son évolution. Peux-tu y revenir ?

Doudou Ba : J’ai une histoire particulière avec Saint-Louis Jazz. Michelle Nardi directrice du Centre culturel français de Saint-Louis au début des années 90, était fan du groupe Keur-Gui. Elle venait tous les week-ends nous voir jouer au Tamango Jazz à Dakar. Un jour ils nous dit : Je veux lancer un festival et vous viendrez jouer. Quand le festival a été mis sur pied, Keur Gui a ouvert la première et la seconde deuxième…donc deux années de suite. J’ai encore les coupures de journaux. C’est dire. Après le festival a pris son envol Zawinul, Jack De Johnette, Herbie Hancock tous sont passés à ce merveilleux rendez-vous. Malheureusement, ces dernières années, le niveau a baissé. La programmation et la gestion des musiciens étaient devenues plutôt chaotiques. Le paiement des musiciens qui tardent à arriver n’est pas acceptable. Je joue dans plusieurs festivals et à chaque fois que tu finis ton spectacle, avant même la fin de l’édition en cours, tu sais déjà qui sera là l’année prochaine. Ce ne sont pas des choses difficiles. C’est juste de l’organisation, du sérieux et de la rigueur. Des musiciens comme Cheikh Ndoye, Alioune Wade ou moi, peuvent beaucoup leur apporter, mais ont aussi une réputation à préserver auprès de nos nombreux amis musiciens qu’on pourrait aider à faire venir. Seulement, nous n’avons aucune garantie sur le respect des démarches. J’ai vu qu’il y a une nouvelle équipe qui arrive, nous les encourageons. J’ai appris que cette année, il y aura des concerts dans la journée. C’est une bonne nouvelle. Un festival ne doit pas se concentrer uniquement sur la scène centrale. Saint-Louis Jazz a déjà une renommée. Il faut tout faire pour qu’il retrouve son lustre d’antan. Son potentiel est énorme.

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Doudou Ba bassiste vit à New-York depuis plus de 30 ans

Kirinapost : Tu vies aux États-Unis mais avant de partir tu as joué au Sénégal avec pas mal de musiciens. Comment vois-tu le niveau de la musique sénégalaise ?

Doudou Ba : La musique sénégalaise est dans une situation assez complexe. Le grand défi, c’est la formation des musiciens de talent. Il y en a très peu dans la jeune génération. À part le pianiste Yéyé Faye et quelques rares autres, la plupart des bons musiciens sont originaires d’Afrique Centrale. Il y a quelques semaines, je suis venu à Dakar pour quelques concerts et parmi les musiciens qu’on m’a présentés pour m’accompagner, les plus talentueux étaient tous gabonais, togolais, béninois, etc. Ils ont un excellent niveau nos parents d’Afrique centrale grâce en partie à leurs églises, le gospel ect. Et c’est normal qu’ils dominent la scène dakaroise. La plupart des musiciens sénégalais que j’ai vu ne travaillent pas assez leurs instruments, ils n’ont pas les bases et se contentent de très peu. Ils ont un excellent niveau, nos parents dAfrique centrale, grâce en partie à leurs églises, le gospel, etc. Et cest normal quils dominent la scène dakaroise. La plupart des musiciens sénégalais que jai vus ne travaillent pas assez leurs instruments, ils nont pas les bases et se contentent de très peu.

Comme on dit, la musique ne ment pas, celui qui travaille, il y arrive. La musique, c’est du travail, c’est de l’apprentissage. On apprend toujours. On apprend jusqu’à la fin de nos vies.

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