Révélée par l’auteur compositeur Ouza en 1996, Ramatoulaye Shula Ndiaye, alors âgée de 14 ans, a bien grandi. Entre temps, elle a fait le tour du monde avec Youssou N’Dour qui l’engagea comme choriste e entamé une carrière en solo qui la fait voyager pas mal. Après un léger break pour preparer de nouvelles aventures, revoilà la dame à la guitare et à la voix si particulière avec un nouvel album et une nouveau nom de scène. Il faut dire désormais Shula Ndiaye Danny Gueye. Un héritage de sa défunte «mère courage» disparue en 2020. En prélude à la sortie de l’album, Kirinapost a rencontré l’idylle de Rufisque et valeure sûre de la musique sénégalaise. Au menu: son nouvelalbum, ses combats en faveur de l’environnement, le développement de sa ville Rufisque et son féminisme…entretien avec une artiste à la tête bien faite.

De Ouza à Youssou N’Dour, jusqu’à ses débuts en solo, il y a quelques années, Shula Ndiaye Danny, trace une carrière solide.
Kirinapost: Shula, tu es sortie des radars un moment. Qu’est ce qui t’as poussé à adopter une telle démarche avant de revenir avec un nouvel album er un nouveau nom de scène Shula Ndiaye Danny ?
Shula Ndiaye Danny : Ce silence apparent n’en était pas vraiment un ; c’était plutôt un temps de repli nécessaire, d’introspection et de gestation profonde. Sortir des radars, c’est parfois le prix à payer pour se reconnecter à son essence artistique et humaine. J’avais besoin de me poser pour mieux écouter les pulsations de mon environnement, nourrir mon inspiration et bâtir des projets qui ont du sens, loin du bruit et de la précipitation. La création authentique demande du temps, de la patience et un retour aux sources.
Quant au nouveau nom de scène, c’est un hommage à ma mère, Danny Gueye, que beaucoup appelaient « Mère Courage » (1950-2020). C’est avant tout un acte d’amour et de profonde gratitude. Elle m’a transmis cet héritage d’amour, de dignité et de résilience qui guide mes pas chaque jour.

Un nouvel album plein de maturité
Kirinapost: Tu présentes bientôt un nouveau projet, peux-tu nous en parler ? Comment as-tu travaillé ?
Shula Ndiaye Danny : Ce nouveau projet s’inscrit dans la continuité de ma quête d’un son afro-folk singulier et ancré, notamment à travers le projet SÉNÉGAL JÀMM REKK, les deux singles « Jàmmi Reew » et « Jàmmi Reew (Remix) », ou encore mon second album NEKINE en phase d’enregistrement, prévu d’ici deux ans si Dieu le veut. Cette fois, j’ai travaillé dans une démarche de co-création et de maturité, en m’entourant d’une équipe solide, comme entre autres le grand musicien, directeur artistique et arrangeur Hilaire Chaby-hary, et l’énergie collective du Ramatou Band. Le travail a consisté à marier nos sonorités traditionnelles avec des arrangements modernes, en portant un message fort d’unité et de paix.
Kirinapost : La ville Rufisque occupe une grande place dans ta carrière. Malheureusement elle est aussi victime de l’avancée de la mer et la dégradation climatique. Ces combats sont toujours au coeur de ton art ?
Shula Ndiaye Danny : Plus que jamais. Rufisque, c’est ma source, mon ancrage et le berceau de mon histoire, comme je l’ai partagé dans mon manifeste « La cour de Rufisque, l’histoire derrière ma musique ». Voir ma ville affronter l’avancée de la mer et les ravages de la crise climatique me brise le cœur, mais cela renforce aussi ma détermination. L’art a ce pouvoir unique de porter ces cris d’alerte, de raconter la résilience de nos populations et d’éveiller les consciences. Mes combats pour l’environnement et la dignité de mon peuple irriguent directement ma musique. Notre programme Ubuntu L’Art s’Engage nous permettra, dans sa 3e édition, de prévoir une activité de reboisement de cocotiers tout au long de certaines zones gravement touchées pour démarrer ; ensuite, nous mènerons d’autres actions de sensibilisation et d’entraide afin de soutenir concrètement les populations affectées par ce phénomène au niveau local, en collaboration avec les autorités locales.
Kirinapost: Autre chose qui occupe une place prépondérante dans ta trajectoire est la culture Lébou.
Shula Ndiaye Danny : La culture léboue est le socle de mon identité artistique. C’est un univers riche en spiritualité, en rythmes, en codes et en philosophie de vie. Elle insuffle cette force tellurique à mes mélodies et guide ma manière d’habiter la scène. Porter cet héritage, c’est faire le choix de la vérité et de la transmission.
Kirinapost : Tu es passée entre les mains de deux grandes légendes de la musique sénégalaise Ouza et Youssou N’Dour. Qu’est-ce ce que tu appris chez l’un et chez l’autre ?
Shula Ndiaye Danny : Travailler aux côtés de ces deux immenses monuments a été une école de la rigueur et de l’excellence. Chez Ouza, j’ai appris le courage, l’engagement viscéral de l’artiste dans la cité et la liberté de ton. Chez Youssou N’Dour, j’ai absorbé la maîtrise de la scène, l’exigence professionnelle absolue, la gestion d’une équipe et cette capacité unique à faire voyager la musique sénégalaise aux quatre coins du monde tout en restant profondément ancré chez soi.

Depuis ses 15 ans, Shula parcourt le monde…
Kirinapost: Connaître le succès très tôt, à 15 ans pour toi, est-ce un handicap ou un avantage ?
Shula Ndiaye Danny : C’est incontestablement à double tranchant, mais je le vois avant tout comme un formidable accélérateur d’apprentissage. Commencer si jeune m’a confrontée très tôt aux réalités et aux exigences du milieu artistique. Cela m’a forcé à grandir vite, à développer une carapace, mais aussi à comprendre que le succès n’est qu’une étape. C’est ce qui m’a préparée, avec le recul et la maturité d’aujourd’hui, à aborder ma carrière avec beaucoup plus de sagesse et d’ancrage.
Kirinapost: Tu parles beaucoup de Khar Mbaye Madiaga. Qu’est-ce qu’elle représente pour toi ?
Shula Ndiaye Danny : Khar Mbaye Madiaga est une icône absolue, un modèle indépassable de grâce, de maîtrise vocale et de dignité artistique. Elle représente la gardienne d’un temple culturel, une femme qui a su imposer son art avec une puissance rare. Elle m’inspire par son authenticité et par lla noblesse avec laquelle elle a porté la voix des femmes et de notre tradition. Elle a certes quitté ce monde — que le Tout-Puissant l’accueille dans Son paradis céleste (Amine) —mais ses illustres œuvres sont intemporelles. Je lui rendrai d’ailleurs un vibrant hommage dans le projet de productions musicales et littéraires que je prépare, intitulé « Touches Féminines » (Féemu Jigeen Ci Waar Wi), qui met à l’honneur le regard féminin sur l’art, prévu en 2028 s’il plaît à Dieu.
Kirinapost : À propos de Touches Féminines, aujourd’hui les femmes réussissent de façon remarquable dans l’entreprenriat, et dans les études. Elles sont directrices, ministres, même premier-ministre. Beaucoup de combats ont été menés pour arriver à cette situation. Quels sont ceux de 2026 ?
Shula Ndiaye Danny: C’est une excellente question, car les victoires d’hier et d’aujourd’hui — qu’il s’agisse de l’accès aux hautes fonctions, de l’éducation ou de la formation — sont le fruit de combats menés par des pionnières. Mais le combat de 2026, à mes yeux, passe aussi par la transmission culturelle et la mise en lumière de nos mémoires.
C’est précisément le sens de mon initiative Touches Féminines (le regard féminin sur l’art) : un projet qui associe un livre et un travail musical pour valoriser et reprendre le répertoire des grandes divas de la musique sénégalaise et africaine à la sauce Afro-Folk Acoustic.
Le combat d’aujourd’hui, c’est de redonner toute leur place à ces voix de femmes qui ont façonné notre patrimoine, souvent dans l’ombre, et de veiller à ce que l’histoire de notre art retienne leurs œuvres et leur force. En portant leur répertoire et en affirmant notre vision artistique, nous perpétuons une chaîne de transmission essentielle. C’est une manière de bâtir la paix, de revendiquer notre souveraineté culturelle et de montrer que la voix des femmes résonne avec puissance à travers les générations.

Toujours engagée en faveur des causes environnementales notamment l’avancée de la mer à Rufisque son terroir
Kirinapost : Le milieu de la musique est-il un secteur exemplaire en terme de discrimination ?
Shula Ndiaye Danny : Le milieu de la musique se veut souvent progressiste, avant-gardiste et universel, mais la réalité est beaucoup plus nuancée. Ce n’est malheureusement pas un secteur totalement exemplaire.
Derrière la magie de la scène et la liberté apparente de la création, les stéréotypes ont la vie dure. En tant que femme, chanteuse, guitariste et porteuse de projets, on remarque vite que la route demande une exigence redoublée pour imposer sa vision artistique, sa direction musicale et sa légitimité aux manettes. Les barrières invisibles, la sous-représentation des femmes aux postes clés de la production ou de la technique, et les préjugés sur ce qu’une artiste « doit » ou ne doit pas incarner existent encore.
Pour autant, les lignes bougent grâce à l’audace de celles qui refusent de se laisser enfermer dans des cases. À travers mes initiatives comme NEKINE ou Ubuntu L’Art s’Engage, je crois profondément que notre rôle d’artistes est de bousculer ces lignes par l’excellence, le travail et la transmission. La vraie exemplarité ne se décrète pas, elle se construit en ouvrant des portes pour que la talent prime sur le genre, de Dakar aux scènes internationales.

Un nouvel album pour un nouveau départ et un nouveau nom de scène
Kirinapost : « Mère courage», l’hommage à votre maman est poignant. C’est ce genre de féminisme que tu incarnes ?
Shula : Comme je l’ai dit plus haut, cet hommage à ma mère, Danny Gueye, que beaucoup appelaient « Mère Courage » (1950-2020), est avant tout un acte d’amour et de profonde gratitude. Elle m’a transmis cet héritage d’amour, de dignité et de résilience qui guide mes pas chaque jour.
Si l’on appelle « féministe à l’africaine »: une femme qui puise sa force dans ses racines, dans la sagesse de ses aînées et qui mène ses combats avec dignité, ancrage et détermination, alors oui, je me reconnais totalement là-dedans. Nos mères et nos grand-mères ont été des piliers inébranlables dans nos foyers et dans nos sociétés, souvent sans faire de bruit mais avec une puissance immense.
Mon engagement et ma musique ne cherchent pas à importer des modèles extérieurs ; ils s’enracinent dans notre histoire, dans la mémoire de ces femmes d’exception qui ont bâti notre résilience au quotidien. C’est cette force-là que je porte et que je célèbre à travers mon art.








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