NKRUMAH ET LA LUTTE DE CLASSE : « AFRICAN PERSONALITY », CONSCIENCISME ET PANAFRICANISME DANS LE CAPITALISME (PART II)

1960 est l’année du passage du Ghana au statut de république, Kwame Nkrumah en devenant le président. Soixante ans plus tard, il demeure en Afrique une référence majeure. Cependant, il y a cinq décennies déjà, le philosophe Paulin Hountondji avait lancé un appel : « L’échec de Nkrumah mérite d’être médité ». C’est à une compréhension de cet échec que veut, modestement, contribuer ce texte…(Part II) Source: cadtm.org

 

 Consciencisme et classes sociales

La dite idéologie, le consciencisme, dessine un horizon « socialiste », notamment en conséquence d’une fréquentation par Nkrumah de la théorie marxiste, des activistes marxistes noir·e·s aux États-Unis et en Grande-Bretagne – à l’instar du Trinidadien Cyril Lionel Robert James –, des marxistes de la sous-région ouest-africaine. Socialiste se proclame le parti de Nkrumah, le Convention People’s Party (CPP) dans son programme : « Le Nkrumaïsme, fondé sur le socialisme scientifique, a une valeur universelle. » Cependant ledit “socialisme” est néanmoins à considérer comme un syncrétisme, car le même programme parle d’ »une adaptation des principes socialistes aux données africaines. » Il est question pour le théoricien du consciencisme de ré-enracinement dans la supposée tradition sociale africaine, considérée comme communaliste : « Dans la société africaine traditionnelle, en effet, aucun intérêt ne pouvait être considéré comme déterminant ; les pouvoirs législatif ou exécutif ne soutenaient les intérêts d’aucun groupe particulier. Le but suprême était le bien du peuple tout entier. » Le consciencisme a donc pour but de « rendre à l’Afrique ses principes sociaux humanistes et égalitaires » (p. 96), de « reconstituer la société égalitaire » (p. 98). Néanmoins – comme cela apparaît déjà chez le théologien chrétien Blyden (manifestant un faible pour l’islam) – l’Afrique va « assimiler les éléments occidentaux, musulmans et euro-chrétiens présents en Afrique et les transformer de façon à ce qu’ils s’insèrent dans la personnalité africaine. Celle-ci se définit elle-même par l’ensemble des principes humanistes sur quoi repose la société africaine traditionnelle » (idem). Ré-enracinement qu’exprimait en 1961 un des principaux dirigeants du CPP, Kofi Baako (ministre de l’Éducation et de l’Information, puis de la Défense, 1961-1966), l’un des principaux promoteurs du “nkrumaïsme” : « L’Afrique était d’ailleurs prédestinée au Nkrumaïsme : la société traditionnelle est présentée comme une société “communautaire, c’est-à-dire socialiste” (K. Baako). M. Baako ajoute : « Nous portons les vêtements de nos familles, nous mangeons ensemble et nous partageons en général avec autrui. C’est cela le socialisme et si un livre sur le socialisme devait être écrit, il l’aurait été en Afrique longtemps avant que Marx n’en ait eu l’idée » ou un peu plus longuement : « La société africaine a toujours reposé sur la conscience des devoirs mutuels et l’individualisme n’a jamais fait partie de nos conceptions traditionnelles. L’égalitarisme et l’appartenance à une communauté ont été la base de la société africaine. Le socialisme a toujours été le trait essentiel de la société africaine, qui est fondée sur un point de vue spirituel (valeur de l’individu comme être spirituel) et un point de vue humaniste. Chaque individu est sacré et nous nous considérons tous comme ayant été créés de la même manière par le même Créateur […] Si nous sommes tous enfants de Dieu, alors étant frères et sœurs issus d’un même père, nous avons des devoirs mutuels, et la conscience du devoir de l’individu à l’égard de la société et à l’égard de tout autre être humain est la base même de tout socialisme ». Nous pouvons souligner en passant que ces propos, en plus des traces de monothéisme chrétien ou musulman d’origine extra-africaine orientale, expriment une flagrante ignorance des cultures, de la vie du monde rural européen (du Moyen Âge au début du XXe siècle), assez caractéristique du culturalisme différentialiste négro-africain, maladroitement, asymétriquement comparatiste. Étant en cela héritier non seulement du savoir colonial, mais aussi de l’urbanocentrisme, d’une espèce de honte moderniste à l’égard du monde rural historique européen/des cultures rurales européennes, dominant au sein de l’intelligentsia métropolitaine, européenne – ethnologues de l’ailleurs inclus·es –, se détournant généralement de la néanmoins riche production des folkloristes de l’Europe.

Certes, Le Consciencisme n’est nullement aveugle aux changements que le colonialisme a fait subir aux sociétés africaines, à l’instar du recyclage (“indirect rule”, gouvernement indirect colonial britannique), plutôt qu’une éradication, des hiérarchies traditionnelles – allant du roi à ses sujets, et à leurs esclaves –, des nouvelles hiérarchies sociales (modernes) parmi les colonisé·e·s. Ainsi, il y est question de tous ces colonisés (« cadres africains », « commerçants et négociants, des gens de loi, des médecins, des politiciens et des syndicalistes », « aussi des éléments à l’esprit féodal ») qui, bien avant l’indépendance, « formèrent quelque chose de parallèle à la bourgeoisie européenne […] une classe désormais associée au pouvoir social » (p. 87-88). Les intérêts sociaux, économiques, de ladite classe étant ainsi objectivement divergents de ceux des colonisé·e·s des autres classes sociales, les plus subalternes ; voire ils pouvaient leur être antagoniques. Malgré le changement qu’a constitué l’indépendance, cela n’avait pas été emporté avec le colonialisme (par la décolonisation).

Cependant, en dépit d’une certaine volonté de distinguer le conciencisme de la négritude senghorienne, se constate chez Nkrumah une certaine adhésion à l’idée d’une rationalité négro-africaine caractérisée par son non-antagonisme, que Senghor opposait à la supposée rationalité antagonique blanche/européenne – la lutte des classes pouvant être considérée comme une de ses manifestations. Selon l’un de ses proches collaborateurs d’alors, le marxiste (ayant cessé de l’être plus tard) nigérian Samuel Ikoku, le président Nkrumah « ne tenait pas suffisamment compte du rôle des classes » . Il mettait plutôt l’accent sur le peuple, la nation, dont les intérêts sont considérés comme devant finir, en période post-coloniale, par transcender ceux des classes sociales. Il est, dès lors, question dans Le Consciencisme du « soutien qu’il [le CPP] reçoit de la nation entière » qui « lui permet de songer avec réalisme à introduire des changements fondamentaux dans l’imbroglio social qu’a laissé le colonialisme » (p. 123). Le soutien de la « nation entière » fait référence au choix majoritaire/populaire (lors du référendum de janvier 1964) d’instaurer le monopartisme. La nécessité d’un régime de parti unique était justifié, entre autres, par l’idée qu’« un système parlementaire à plusieurs partis […] ne serait en réalité qu’une ruse pour perpétuer de façon sournoise la lutte inévitable entre les “nantis” et les “dépossédés” » (p. 123) – clivage considéré comme produit que sous le colonialisme. Autrement dit ce n’est pas l’existence objective de ces classes sociales – aussi embryonnaires fussent certaines d’entre elles – qui constituait un problème pour le consciencisme de Nkrumah, mais l’expression politique de leurs intérêts objectivement divergents, leur conflictualité pourtant reconnue en même temps comme « inévitable ». Le consciencisme contribuait ainsi, théoriquement, à la justification à postériori de l’instauration du monopartisme par les nouveaux États africains. Ceux-ci ayant généralement prétexté de la nécessité de préserver l’unité nationale, face à la supposée menace de dislocation nationale qu’était censée représenter la pluralité des partis politiques, supposés user et abuser du clientélisme ethnique/tribal. Bref, Nkrumah, à l’instar de ses pairs, plaquait sur la société post-coloniale la grille de lecture ethnologique d’une supposée société traditionnelle pré-coloniale, communaliste dans laquelle « aucun intérêt » n’était « considéré comme déterminant ». La gouvernance conscienciste devant ainsi revitaliser l’African personality.

Cette conception invalidant la lutte des classes dans les sociétés africaines post-coloniales était assez courante à l’époque, y compris chez celles/ceux – aussi rares soient-elles/ils parmi les élites négro-africaines et leurs ami·e·s extra-africain·e·s – qui n’adhéraient pas à quelque variante du culturalisme négro-africain (négritude, African personality, l’ « ujaama » du Tanganyikais puis Tanzanien Julius Nyerere, etc.). Il en est ainsi, par exemple, du principal conseiller économique (1957-1958) du Premier ministre Nkrumah, l’Antillais britannique noir, originaire de Sainte-Lucie, William Arthur Lewis, spécialiste de l’économie du développement – capitaliste s’entend (lauréat, plus tard, en 1979, du Prix de la Banque Royale de Suède, couramment dit Prix Nobel d’économie).

 

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