À QUI APPARTIENT DIARY SOW?

« C’est un inestimable bien que de s’appartenir à soi-même » ( Sénèque)

C’est vrai qu’on y pensait tous à Diary Sow, qu’on priait, jusque sur les réseaux sociaux, pour qu’on la retrouve, pour qu’elle revienne. En 20 jours, elle est devenue la personne la plus wanted de France et du Sénégal, cette jeune fille idéale, auréolée de son jeune parcours d’excellence .Miss Sciences 2017, 2 fois lauréate du Concours Général Sénégalais en 2018 et 2019, elle obtient après son baccalauréat en 2019,une bourse qui lui a permis d’intégrer une classe préparatoire au sein du lycée Louis Le Grand à Paris, physique, chimie et ingénierie. Chaque année, ce sont 2390 étudiants boursiers étrangers dont 14% venant du continent Africain qui intègrent les prépas. 73% des étudiants en France déclarent avoir été affectés par la crise liée à la Covid-19, au niveau psychologique.( sondage IPSOS pour la Fédération des associations générales étudiantes).

Le 4 Janvier dernier, après les vacances de Noel, Diary ne se présente pas à la reprise des cours et ne donne plus signe de vie.S’en suivent l’ouverture, à Paris, d’une procédure pour Disparition inquiétante , et au Sénégal, la mobilisation de tous, relayée en France par la Diaspora et les étudiants qui s’organisent en brigades.

Ce mouvement d’un peuple, cet élan du coeur est superbement Sénégalais. Diary est l’enfant brillante, exemplaire dans son parcours scolaire et de vie. Elle est l’enfant du Sénégal ! Elle porte en elle l’espoir du lendemain… un peu trop. Elle est présentée à la jeunesse, en particulier féminine, comme l’emblème d’une Promesse d’Avenir… un peu trop !

Le 24 janvier dans la soirée, on peut lire dans la presse Sénégalaise : « Diary Saw retrouvée et remise entre les mains des autorités Sénégalaises de Paris. Elle serait entre de bonnes mains. »

À qui appartient Diary?

Diary n’est ni un objet, ni une délinquante. On ne la remet pas aux autorités. Diary a 20 ans, elle est majeure, libre de ses mouvements. Sa vie lui appartient. Les études, ce n’est pas la prison, même si dans les Prépas, ça y ressemble. La bourse dite d’excellence, la médiatisation de ses diplômes, leur remise protocolaire  au plus haut niveau, par le Président Macky Sall, se sont refermés sur Diary comme un piège.

Elle « portait tous les espoirs de son pays » (journal Le Parisien, reportage:dans les pas d’une jeune-femme qui portait tous les espoirs de son pays ). Quel poids sur ses épaules.Comme si avant elle c’était le désert. Comme si avant elle, Tidjane Deme n’avait pas été Major à Polytechnique Paris ou mieux puisqu’on parle de femme, comme si Rose Dieng n’avait pas été la première africaine à intégrer X. Les exemples sont abondants. Et le pire est que cette jeune femme n’avait rien demandé de tout ceci.

À Paris, le lycée Louis le Grand c’est le must et aussi l’exigence féroce d’une prépa, l’individualisme exacerbé, l’esprit de compétition érigé en kit de survie, la solitude hostile et la peur d’échouer. Diary est une battante. Pouvait-elle s’attendre à cette grisaille sur sa vie, cette expérience humaine démoralisante, cet isolement carcéral, cette geôle en plein Paris ? À qui en parler? comment se plaindre, ou douter, ou seulement faire un break, lorsqu’on est l’ambassadrice du Sénégal au lycée Louis le Grand. Cette communication autour de la « meilleure élève » du Sénégal, une première assurément, a fait des dégâts insoupçonnés.

Paris est une ville magnifique, par son architecture, son histoire, son atmosphère, ses spectacles, concerts, expos, musées, restaurants, zincs, terrasses, rencontres cosmopolites. Mais c’est aussi le métro, le stress, l’angoisse, la course, la vitesse, la pluie, le froid, la vie chère, la mauvaise humeur, le chacun pour soi… la solitude.

Interviewée par une chaine Sénégalaise il y a 5 mois sur sa vie d’étudiante, Diary évoquait une intégration pas facile, en raison d’une différence de culture. La mbouroise évoquait la Téranga Sénégalaise quasi inexistante en France et dans les pays occidentaux. Elle évoquait les us et coutumes uniques du peuple Sénégalais. Grandir dans une société ou on ne s’appartient pas totalement en raison de l’organisation de la vie familiale et communautaire, et se retrouver dans une capitale symbole de liberté mais aussi d’individualisme, n’est pas évident. Cela crée toute sorte de conflit interne et de questionnement surtout lorsque l’on est inpréparée et avons aucune personne pour écouter nos souffrances.

« Ce n’est pas facile, quand on sort d’un pays aussi accueillant, aussi joyeux, aussi vivant de se retrouver dans un milieu ou vraiment c’ est la précipitation qui règne , la frénésie, presque la course contre la montre.C’est la 1e chose qui m’a choquée, je me demandais pourquoi tout le monde courait toujours, pourquoi il n’y avait pas un moment de libre, pourquoi les gens ne prenaient pas le temps de se poser, de discuter autour d’un thé ou bien sous l’arbre à palabre, c’est une grosse différence en tous cas. » (soir d’info, 10 /08/2020 IGFM.SN)

Dans la lettre de Diary, dévoilée par son parrain et mentor Serigne Mbaye Thiam, ministre de l’eau, elle explique ce que n’est pas son absence « Je ne me cache pas, je ne fuis pas, je n’ai pas disjoncté à cause du confinement ou de la prépa […] ceux qui cherchent une explication rationnelle à mon acte seront déçus puisqu’il n’y en a aucune. »

  « Fugue? un mot bien péjoratif pour une  QUÊTE SI PROFONDE »

Il faut laisser Diary tranquille, libre de choisir son chemin, de mener sa vie de jeune femme, qui ne se résume pas à ses études. Diary a le temps de faire ses choix, ses expériences, de disparaître des projecteurs pour se trouver. Même s’il est difficile, après une exposition médiatique à outrance, de dire plus tard lorsque des ennuies surviennent : « laissez-moi tranquille ». Autre leçon à méditer…

Diary est écrivaine; Son 1er livre publié en 2020 intitulé « Sous le visage d’un ange » plante des personnages dont elle dit qu’ils « ne dévoilent que la part qu’ils veulent montrer au monde ».

Interviewée par Papa Alioune Sarr pour l’émission « belles lignes » le 12/08/2020, Diary évoque le départ, le voyage d ‘Allyn, le personnage féminin principal du livre et dit : »Ce voyage oui est une révolution qui vient à point nommé car elle a mûri son départ, longuement réfléchi à ce qu’elle devait faire, et comment elle allait faire. »

Elle cite la phrase qui selon elle résume le mieux Karim, le personnage principal masculin du livre: « Je ne saurais avoir honte de ce qui me rend heureux. »

La jeune femme a écouté un « désir irrépressible, irraisonné et profondément irrationnel« , elle dira « laissé assez d’indices pour qu’on sache que je partais de mon plein gré. »

Diary a fait comme le Petit Poucet du conte de Perrault, quand il a subi l’abandon dans la forêt par ses parents, la séparation alors qu’il avait tant besoin d’amour pour grandir. Il a laissé des indices pour retrouver sa maison, mais il a dû attendre, traverser la forêt, trouver les ressources pour survivre, et se retrouver dans la maison de l’Ogre .

Le prix à payer pour sa liberté fut lourd, pour se découvrir, pour devenir « le héros de sa vie » ( Se libérer de la blessure d’abandon , Valérie Beaufort, 2020)

Comme le Petit Poucet, Diary va maintenant recueillir le fruit de ses victoires après toutes les épreuves qu’elle a affrontées. C’est la fin de l’enfance, de l’ignorance, de la dépendance. C’est une renaissance!

« Il y a quelque chose de plus grand pourtant que d’appartenir au monde, c’est de s’appartenir à soi même. »

(Victor Hugo- choses vues 1887-1900)

Diary Sow s’appartient à elle-même .

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Isabelle Duguet est une femme de droit. Native de Biarritz elle est devenue citoyenne de l'ile de Ngor au Sénégal. Dit comme cela, vous montre déjà le personnage. Femme du monde, amoureuse de la nature et de la mer, Isabelle est aussi une militante pour la diversité culturelle. Avocate au long cours et ancienne bâtonnière de Bayonne, elle porte sa profession comme un engagement chevillé au corps. Elle pose sa plume sur les clichés, les idées reçues ici et la, entre la France et le Sénégal. Avec elle, le droit, le militantisme, la mer et la liberté ne seront pas bien loin.

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