L’État belge a vendu un chef-d’œuvre volé du patrimoine nigérian… pour 240 euros

L’État belge a vendu aux enchères une tête de bronze volée au Nigeria dont la valeur est estimée à plusieurs millions d’euros. Le Nigeria réclame sa restitution, mais le Flamand qui l’a achetée pour la somme ridicule de 240 euros, refuse de s’en défaire si le pays africain n’y met pas le (gros) prix. Cette affaire résume à elle seule toutes les failles de la politique belge en matière d’objets d’art pillés. Source: Lars Bové pour lecho.be

L’État belge a vendu un chef-d’œuvre volé du patrimoine nigérian… pour 240 euros, Information Afrique Kirinapost
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Tout part de la ville nigériane de Jos, où un cambriolage très violent a failli coûter la vie à un gardien. En 1987, une bande de voleurs fait main-basse sur plusieurs pièces maîtresses d’un grand musée du pays qui abrite des objets remontant jusqu’à la préhistoire. Dans le butin: une tête creuse, grandeur nature, en bronze. L’œuvre est l’une des dix antiquités majeures de l’histoire du pays. Datée de plus de cinq siècles et découverte lors de fouilles en 1938 à Ife (dans le sud-ouest du Nigeria), elle vaut des millions d’euros. Ces « têtes d’Ife », chefs-d’œuvre du patrimoine culturel africain, sont très prisées par les voleurs et les collectionneurs, comme le révèle une liste du Conseil international des Musées (ICOM).

Le Nigeria signale immédiatement le vol à Interpol, l’organisation internationale de police criminelle, et à l’Unesco, l’organisation des Nations unies chargée du patrimoine mondial. Une communication décrivant les objets volés est diffusée dans le monde entier.

Ventes publiques

Il faut cependant attendre trois décennies pour que la tête de bronze réapparaisse à Londres il y a cinq ans, lors d’une tentative de vente aux enchères initiée par un Flamand. Un expert découvre sa provenance illégale. La police londonienne procède à sa saisie et avertit l’Unesco. Des experts du Nigeria viennent pour une inspection à Londres. Son authenticité ne fait aucun doute.

“Le Nigeria refuse de payer quoi que ce soit pour se réapproprier l’œuvre.

Comment un chef-d’œuvre du patrimoine nigérian a-t-il pu aboutir ainsi dans les mains d’un de nos compatriotes? Le plus simplement du monde: en l’achetant lors d’une vente publique organisée par… le Service public fédéral Finances. En clair, par l’État belge. L’acheteur a décroché cette pièce, d’une valeur de plusieurs millions, pour 240 euros à peine.

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Le SPF nous apprend que la tête de bronze a été vendue, le 14 novembre 2007, sous la dénomination de « lot d’art africain », pour 200 euros (plus 20% de frais). « Il s’agissait de pièces à conviction qui nous avaient été transmises par le tribunal de première instance à Bruxelles », précise Francis Adyns, le porte-parole du SPF Finances.

L’acheteur s’avère être un antiquaire de Flandre-Orientale. On retrouve son nom sur un reçu de vente aux enchères de 2007. Ce n’est rien de plus qu’un morceau de papier avec une note manuscrite indiquant que le lot lui a été légalement vendu aux enchères. La facture de la vente aux enchères montre que l’antiquaire a acheté le lot par l’intermédiaire de son entreprise, fermée depuis plusieurs années. Sur la facture, on lit que l’homme a acheté deux autres pièces, comme une guitare acoustique pour 72 euros.

Choqués

Après la saisie de l’œuvre, l’antiquaire flamand refuse de la restituer au Nigeria, sauf si ce dernier y met le prix. Il exige la somme colossale de 5 millions d’euros. « Nous avons été choqués par cette proposition », nous déclare Babatunde Adebiyi, conseiller juridique de la National Commission for Museums and Monuments du Nigeria, qui a négocié ensuite (en 2019), mais en vain, avec l’antiquaire et son avocat.  Mis à part les frais de transport, le Nigeria refuse de payer quoi que ce soit pour se réapproprier l’œuvre. « Même si le Belge a ramené finalement son prix à 1% de la valeur estimée, soit 60.000 dollars, le Nigeria ne veut pas créer de précédent, pour éviter que d’autres pays africains ne soient contraints à payer de telles sommes. »

Le Flamand savait-il ce qu’il achetait à l’époque? Le doute reste de mise. 

Pour analyser l’authenticité d’une telle pièce, un expert a besoin au moins d’une semaine. De plus, il pouvait partir du principe que l’œuvre n’avait pas été volée puisqu’elle était vendue par l’État. « Nous contestons le fait qu’il s’agirait d’un acheteur de bonne foi », rétorque Adebiyi. « C’est un collectionneur réputé. Il savait ce qu’il achetait et aurait dû vérifier si l’œuvre n’avait pas été volée. Il ne l’a pas fait. Alors que le Nigeria a déjà signalé la tête comme volée en 1987 et que les  »bronzes d’Ife » figurent sur la liste rouge internationale des objets qui ne peuvent être échangés. Restituer l’œuvre ne lui coûterait rien. Il veut simplement s’enrichir au détriment du Nigeria. »

En janvier 2020, la secrétaire britannique à la Culture Helen Whately a promis à son homologue nigérian Alhaji Lai Mohammed que les Britanniques aideraient à rapatrier la tête de bronze. On ne sait pas comment le gouvernement britannique a l’intention de le faire. « Pour les autorités britanniques, il s’agit d’une affaire civile opposant le Nigeria et l’antiquaire. Mais intenter un procès au Royaume-Uni nous coûterait trop cher », estime Adebiyi. « Quant à la Belgique, elle ne veut pas intervenir parce qu’au moment de la vente publique elle n’avait pas encore signé la Convention de l’Unesco (de 1970) sur le trafic illicite de biens culturels ». Notre pays ne l’a fait qu’en 2009, deux ans après la vente. « Mais un État est-il habilité à vendre un objet qu’une victime a déclaré volé? », rétorque Adebiyi. « Et estimez-vous que l’acheteur a plus de droits que le propriétaire originel? Non, la norme morale dans tous les pays du monde est de le rendre à la personne qui l’a perdu. »

Qu’est-ce qui se serait passé en cas d’objets du patrimoine culturel belge? Le Code civil stipule que les objets de nos musées appartiennent au « domaine public (artificiel) » et ne peuvent jamais aboutir en mains privées. Ainsi, en 2020, un musée néerlandais a restitué des statuettes qui ornaient le retable de l’église de la cité hennuyère de Boussu, alors que leur vol remontait déjà à 1914.

D’autres pays se sont montré de meilleure volonté que la Belgique. Une autre œuvre volée dans le musée nigérian de Jos a été restituée par la Suisse après son identification lors d’une vente aux enchères à Zürich. Et le Metropolitan Museum of Art (MET) américain a remis au Nigeria trois œuvres qui étaient parties illégalement du pays. Ainsi, cette année, le Nigeria devrait se voir restituer plus de 1.500 œuvres de la part de musées étrangers, dont de nombreuses en provenance d’Allemagne.

Pour l’heure, malgré de multiples démarches menées par le Nigeria, notamment auprès de l’Unesco, le dossier n’avance pas. L’antiquaire flamand n’a pas répondu à nos messages.

« Nous invitons toutes les parties concernées à trouver une solution convenant à chacune d’elles », nous déclare la porte-parole de l’Unesco, Clare O’Hagan. En mai, l’affaire reviendra en mai devant la commission de conciliation de l’Unesco.
Ni la ministre des Affaires étrangères, Sophie Wilmès (MR) ni le SPF Affaires étrangères n’ont souhaité commenter cette affaire.

Catacombes

Comment expliquer que l’État belge ait pu mettre en vente publique un chef-d’œuvre issu d’un cambriolage en Afrique? À l’époque, c’est le tribunal de première instance de Bruxelles qui avait remis au SPF Finances la tête de bronze nigériane. Il l’avait fait au titre de « pièce à conviction » à l’issue d’une saisie.

« C’est nouveau pour nous », déclare Babatunde Adebiyi, conseiller juridique de la Commission nationale nigériane des musées et monuments. Les Nigérians ont toujours entendu dire que la tête de bronze est apparue ici comme un « objet perdu ».

Nos recherches menées auprès de la justice bruxelloise n’ont rien donné.  Il est possible que le chef-d’œuvre nigérian ait ainsi été exhumé des catacombes du palais de justice de Bruxelles après y avoir accumulé la poussière pendant des années, parmi les millions de pièces à conviction de vieux dossiers judiciaires, dont seuls une étiquette ou des scellés policiers trahissent parfois encore la provenance.

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