En 2016, paraissait Afrotopia. Un essai dans lequel le penseur Felwine Sarr explorait une utopie. Celle des devenirs africains. Dix ans plus tard, La Fabrique du Présent sonne comme un prolongement, une suite, c’est ce que dit l’auteur de cette réflexion autour de la société idéale et harmonieuse, conçue pour souligner les défauts et les injustices du monde réel.

Hommage à Ndary Lo, artiste du mouvement pour illustrer La Fabrique du Présent
«L’Afrique n’a personne à rattraper. Elle ne doit plus courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera choisi. Son statut de fille aînée de l’humanité requiert d’elle de s’extraire de la compétition, de cet âge infantile où les nations se toisent pour savoir qui a accumulé le plus de richesses, de cette course erénée et irresponsable qui met en danger les conditions sociales et naturelles de la vie. Sa seule urgence est d’être à la hauteur de ses potentialités.» Ce n’est pas dans la Fabrique du Présent mais bien dans Afrotopia. Felwine Sarr mettait déjà en évidence la nécessité pour l’Afrique de tracer sa route en s’appuyant sur son imaginaire et sa cosmogonie.
Citant l’économiste et ancien ministre, Telivel Diallo, qui souhaite voir une économie politique de la dignité, l’auteur séduit par cette idée, tente de trouver des outils que l’économie contemporaine offrait afin qu’un tel objectif puisse etre atteint.
« Mon ami l’intellectuel guinéen Telivel Diallo me disait lors d’une conversation à Conakry que le capitalisme se concevait comme une économie politique de la prospérité, le socialisme comme celle de l’égalité, et qu’il lui semblait que pour les pays africains l’urgence était d’édifier une économie politique de la dignité. Depuis, cette idée fait son chemin et je me suis demandé quels étaient les outils que l’économie contemporaine offrait pour atteindre un tel but et comment, au sein des sociétés africaines, nous pourrions faire de cette exigence une priorité. La dignité est ce qui ne saurait faire défaut à toute vie. Elle est le soin et le respect qui lui sont dus afin qu’elle ne soit pas amputée, qu’elle vaille la peine d’être vécue, qu’elle s’épanouisse et atteigne sa plénitude. De manière concrète, il s’agit de créer les conditions économiques, politiques, écologiques et sociales afin que tous les individus accèdent aux moyens d’une vie décente » se demande Felwine Sarr.
Une économie de la dignité. Le concept est fort séduisant surtout venant d’un ancien ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (2012-2015) devenu paysan reconverti dans l’économie sociale et solidaire.
Cependant comme l’atteindre quand tout semble inaccessible ? Quand la mondialisation de l’Occident collectif dicte ses régles ? Heureusement que l’avènement et la montée en puissance des BRICS qui annonce un monde multipolaire, donne de l’espoir. Avant de voir aussi loin et prétendre être digne de la dynamique du Sud Global, regardons les actions concrètes que nos pays peuvent mener.
L’action publique a un rôle fondamental à jouer tant la déstructuration de la société est profonde. Pourtant, rappelle Felwine Sarr, l’Afrique porte en son sein, dans sa culture, ses traditions et ses coutumes de quoi faire société, mieux encore, faire société harmonieuse.
Convoquant l’économiste et philosophe indien Amartya Sen dans sa théorie des capabilités, Felwine Sarr, croît que les « individus dotés des potentialités (santé, éducation, mobilité) doivent transformer ces dernières en fonctionnements (être en bonne santé, être éduqué, être mobile. Cela se fera par la mise à disposition par les États, sur leurs territoires, de facteurs de conversion (hôpitaux, écoles, routes) qui permettent la transformation de ces capabilités en fonctionnements.»
Il dira ailleurs que « toute transformation sociétale profonde est soutenue par une révolution des comportements qui à la fois produit le changement et le rend durable.»
Toute la question est finalement de savoir à quelle fin l’Afrique doit-elle se développer. Le philosophe Roger Garaudy dans sa critique du développement à l’occidental a rappelé que l’Occident s’est surtout posé la question du Comment et pas assez celle du Pourquoi. C’est ce qui a conduit à la destruction de l’environnement, la pollution et toutes ces derives scientifiques qui menacent l’existence. Pour Garaudy « devenir maîtres et possesseurs de la nature» comme le souhaitait Descartes, a mené à toutes les dérives. À partir de là, l’avertissement dans Afrotopia revient en pleine figure :« nous n’avons personne à rattraper.»
L’économie de la dignité est à notre avis le plus important. Accès à l’eau, accès à la nourriture, accès à l’éducation, mettre en avant, cohabiter avec la nature, valoriser le vivant, seraient déjà un pas de géant pour l’Afrique.
L’Afrique, dans cette fabrique du présent, a le devoir de se réapprovisionner à la source de son histoire. Ce temps où la femme était le pilier de la société.
Il est vrai, comme le souligne l’auteur, que l’on avait demandé aux femmes de surseoir à leurs préoccupations liées à leur condition devant l’urgence de lutter contre l’impérialisme et le néocolonialisme.
Aujourd’hui, il est plus que temps de leur redonner cette place centrale dans la vie de nos nations. Pas une place à l’occidentale mais la place qu’elles occupaient jadis dans les chaînes de décision. L’ Afrique a eu des reines, des princesses et des dirigeantes charismatiques et aguerries à travers les siècles.
« Cette question est non seulement prioritaire, mais nodale[….]En plus de l’impératif éthique de dignité, d’égalité et de justice dont elle est porteuse, son traitement permettra aux sociétés humaines de faire des bonds qualitatifs structurels en matière de prospérité et d’harmonie sociale. Il s’agit ici d’une œuvre de refabrication d’un présent qui commence par une déstructuration des structures mentales, normatives, symboliques, économiques et juridiques, à un autre palier, renoncer à attendre patiemment que la greffe prenne ou soit rejetée, mais entreprendre de réinventer les formes de leurs modes d’organisation politique et ancrer celles-ci dans leur histoire et leurs dynamiques culturelles. Il s’agit pour elles de produire des formes représentatives, délibératives et participatives qui s’inspirent du meilleur de leur cultures politiques endogènes, mais aussi des meilleures pratiques de l’histoire institutionnelle du monde.»
C’est le cas de la palabre. Lieu de rencontre et d’échange par excellence.
«Cette palabre est génératrice de compromis et d’ententes provisoires qui respectent les spécificités et l’altérité. Le compromis implique une utopie concrète: la promesse de reprendre la discussion (comme promis).»
Dés lors, il est urgent de repenser notre modèle en profondeur. Les recettes miracles n’existent pas. Pourtant soulignent Felwine Sarr «les policymakers du continent africain consacrent beaucoup d’énergie à apprendre comment ceux qui s’en sortent ont fait pour y arriver, avec l’idée qu’une fois percé le secret de l’alchimie, on accédera aux vertes prairies de la terre promise du développement.»
À l’arrivée, dire que ces politiques développementistes sont un échec dans la quasi-totalité du continent africain ces soixante dernières années est un euphémisme. C’est une politique catastrophique !
Même si l’on s’obstine à penser que cet échec est dû à une mauvaise application de la recette du développement, il est peu sûr qu’un respect strict de leur plan assure le progrès. La voie du développement sera endogène et ce n’est point du populisme.
Pour Felwine Sarr, il faut interroger en profondeur le diagnostic et la prescription des médecins qui se tiennent au chevet du patient « Afrique ».
La révelation sur la dette cachée du Sénégal, les résultats plus ou moins satisfaisants du Plan de Redressement Économique et social (PRES) qui a permis au pays d’honorer ses engagements, de payer les salaires, de réduire les prix des hydrocarbures et les denrées de premières nécessité sont assez éloquents. Il s’agit dés lors, plus que jamais, de trouver les solutions endogènes et arrêter de répéter les schémas venus d’ailleurs.
La notion d’économie symbiotique théorisée par l’ingénieure en agriculture et spécialiste du développement durable Isabelle Delannoy, est nécessaire selon Sarr.
L’économie symbiottique est une économie dont le métabolisme n’affecte pas négativement les ordres sociaux, environnementaux et relationnels. Il s’agit d’un modèle économique régénératif qui affirme la possibilité de développer une relation symbiotique (c’est-à-dire de croissance mutuelle) entre des écosystèmes naturels et une activité humaine intense; et ce dans tous les domaines de l’économie » écrit l’auteur. C’est une voie à creuser !
En tout cas, qu’il s’agisse d’économie ou de démocratie, le résultat est identique.
« Frantz Fanon, avant de décéder en décembre 1961 à Bethesda, dans un texte dont l’urgence nous interpelle encore, prévenait les nations africaines récemment décolonisées ou en voie de l’être contre le risque de rater l’émancipation véritable en singeant les dispositifs institutionnels créés par et pour l’entreprise coloniale. Après les chocs qui ont déstructuré les nations africaines, le mimétisme institutionnel relève pour Fanon d’une reconstruction fautive qui devait être évitée. Les damnés de la terre (1961) se présentent comme un avertissement aux nations décolonisées contre la solidification des nouvelles institutions en parodie des anciennes. C’est à cette parodie institutionnelle que nous assistons dans de nombreux pays, lorsque la démocratie est vidée de son sens.»
En définitive, La Fabrique du Présent est un ouvrage qui vient à son heure. Il est à verser dans la grande corbeille des propositions soumises aux acteurs et surtout aux décideurs politiques. L’impératif éthique de dignité, d’égalité et de justice qur souligne Felwine Sarr tout au long de sa Fabrique du Présent est incontournable.
Le livre de Felwine Sarr sort peu de temps avant le décès de l’immense penseur Edgar Morin qui invitait déjà les africains à rester africains.
«Que les africains préservent leur culture, leur sens de la communauté qui leur est traditionnel.Qu’ils intègrent ce qui est positif de l’occident mais surtout qu’ils continuent de faire vivre leur identité profonde ne serait-ce que ce sens de la fraternité. L’Afrique possède un trésor et une richesse qui doivent être prospectés dans ce brouillard qui menace l’avenir.»










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