ÉDUQUER OU PÉRIR : « ON A TROP SOUFFERT » DISENT LES ENSEIGNANTS AU CAMEROUN

« Eduquer ou périr », « On ne nait pas tout fait » prévenait Joseph Ki-Zerbo pour l’Afrique, pourtant…depuis le 21 février 2022 de nombreux enseignants camerounais ont lancé un mouvement de grève en refusant de dispenser leurs cours, une « opération craie morte ». En cause immédiate, les arriérés dus par l’Etat camerounais aux enseignants du service public éducatif d’environ 181 milliards de francs CFA comprenant rappels, avancements, allocations familiales, autres primes. Quant au fond, leurs vingt revendications portent sur la revalorisation de leur statut ou tout au moins l’arrêt de la dévalorisation de celui-ci, concernant les conditions générales de leur existence et l’exercice de leur métier (salaires, indexation, transports, logements, recherche, formation)

Les services publics et l’offre de biens collectifs ont beaucoup pâti de la conjonction de plusieurs logiques détérioratives massives depuis les années 1980-1990 : la montée en puissance du capitalisme de libéralisation tous azimuts qui a progressivement décoté l’ensemble des biens publics et leurs fournisseurs statutaires dans le monde ; les grandes politiques de privatisations oligarchiques et d’austérité sociale (captation de gains, collectivisation des pertes) ; le renoncement aux politiques volontaristes de transformation qui ont accentué, généralisé l’avidité des classes prédatrices privées et publiques, méprisantes à l’endroit des services publics essentiels et leurs cadres.

Les difficultés de l’éducation, de la condition des enseignants, de la qualité des contenus, plus ou moins marquées selon les contextes nationaux et les compétitions politiques s’inscrivent dans le contexte d’un capitalisme de rentes tropicales où les débouchés de la jeunesse sortie des écoles sont plus certainement le chômage et l’exploitation que l’ascension sociale pour la majorité des diplômés.

L’éducation et ses professionnels subissent conséquemment une dévalorisation sociétale à la mesure de l’utilité matérielle perçue de leurs enseignements, une dévalorisation qui se construit autant dans les rapports sociaux quotidiens qu’au sein même des administrations (rackets de primes, subalternisations, …).

Les formes plus ou moins éthiques de survie ou d’adaptation de nombre d’enseignants à une économie généralisée de la débrouille et de la corruption (commerce des places, des épreuves d’examens, absentéismes, marchés illicites, …) ont bouclé la boucle d’un désintérêt politique, élitaire, social.

Et pourtant les leçons de l’histoire comme celles des Etats aujourd’hui présentés comme des réussites du développement contemporain, Japon, Chine, Corée du Sud, Cuba, Brésil, … sont limpides dans la priorité que ces pays et expériences nationales ont accordée à l’éducation et à la recherche.

Que personne ne s’y trompe, ainsi que le disait l’historien burkinabé, dès lors qu’« on ne nait pas tout fait » ce sera bien « éduquer ou périr » et chacun devra y prendre sa responsabilité.

©Seyllou | AFP
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Martial Ze Belinga est un économiste et sociologue camerounais. Son travail porte spécifiquement sur l’épistémologie de l’histoire africaine, les préjugés et les silences qui biaisent la compréhension du passé de l’Afrique et des diasporas africaines. L'art et la culture tiennent une place centrale dans son travail. À ce titre il est l'auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels: "Au-delà de l’inculturation. De la valeur propositionnelle des cultures africaines". Pour l'économie, ses travaux ont beaucoup porté sur la monnaie notamment le FCFA. il est l'auteur entre autres de: "Afrique et mondialisation prédatrice". Expert associé au comité scientifique international de l’UNESCO pour l’Histoire générale de l’Afrique, Belinga est éditorialiste et avait lancé le site Afrikara dédié à l'histoire, la culture et l'avenir du monde noir. Il a été par ailleurs sélectionné parmi les 20 « Experts » représentatifs de la diversité (Club XXIe siècle, France)

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