Reportage · Indépendant depuis le 9 juillet 2011, le plus jeune État au monde doit organiser ses premières élections générales le 22 décembre, dans un contexte politique extrêmement tendu. Frappé par le réchauffement climatique, le pays connaît par ailleurs des inondations permanentes dans l’État d’Unité où se trouvent des infrastructures pétrolières vieillissantes et des milliers de déplacé·es internes. La catastrophe sanitaire qui s’annonce reste pourtant largement ignorée. Source : Orient XXI

Une jeune fille marche sur l’une des digues de terre qui protègent Bentiu, une bouteille à la main. Autour d’elle, les eaux stagnantes témoignent d’un paysage transformé par des années d’inondations. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.© Marco Simoncelli
Une jeune fille marche le long de la digue, une bassine de linge posée sur la tête. Derrière elle, son petit frère traîne un bidon vide qu’il remplira avec l’eau stagnante qui s’étend au-delà du remblai. D’un côté s’alignent les tentes du camp de déplacés. De l’autre, à perte d’horizon, l’eau qui, depuis des années, ne se retire plus. Nous sommes à Bentiu, dans le comté de Rubkona, au cœur de l’État d’Unité, dans le nord du Soudan du Sud.
Ce qui est aujourd’hui devenu une installation permanente est sortie de terre en décembre 2013 à l’intérieur de la base de la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (Minuss), lorsque la guerre civile a éclaté, deux ans à peine après l’indépendance du plus jeune État du monde, proclamée le 9 juillet 2011. Des milliers de civil·es y ont trouvé refuge pour échapper à un conflit qui a fait plus de 400 000 morts et des millions de déplacé·es. Le Soudan du Sud demeure un État fragile, où les services publics sont presque inexistants et où la survie dépend largement de l’aide humanitaire. Aujourd’hui, plus de 140 000 personnes vivent encore ici, à Bentiu. Et des milliers d’autres arrivent régulièrement du Soudan voisin, chassées par la guerre qui y fait rage depuis trois ans. Pour beaucoup, il n’existe plus d’endroit où retourner : la guerre les a chassés une première fois, puis les inondations ininterrompues depuis 2020 ont englouti les villages et les pâturages qu’ils espéraient retrouver.
La digue est tout ce qui sépare le camp de la plaine inondée. Vue du ciel, la zone, accessible uniquement par avion pour des raisons de sécurité, ressemble à une île artificielle au milieu d’une région transformée en lac, où une grande partie du réseau routier disparaît sous les eaux plusieurs mois par an. Un peu plus loin, un débarcadère improvisé déborde d’activités. Des pirogues chargées de poissons accostent les unes après les autres. D’autres sont préparées par des hommes ruisselants de sueur qui les chargent de grands sacs remplis de longues guirlandes de petits poissons séchés destinés aux marchés des environs.
« La soupe sent parfois la pénicilline »
Simon Gatkuoth, un habitant du camp d’une quarantaine d’années, soulève une brouette de poissons. Son large front porte les gaar, les cicatrices horizontales traditionnelles qui marquent l’appartenance au peuple nuer, le deuxième groupe ethnique du pays. Il est arrivé ici en 2015, après un passage en Ouganda. « J’ai passé toute ma vie à fuir, entrant et sortant de cette nouvelle patrie que nous avions tant désirée », témoigne-t-il. En montrant l’étendue d’eau vers le nord, Simon affirme que cette dernière n’est pas propre et que les poissons qui y sont pêchés se vendent moins cher au marché. « Tout le monde sait qu’ils sont contaminés. C’est du “lueng” », dit-il, avant d’ajouter : « Quand on les cuisine, la soupe sent parfois la pénicilline. Mais nous n’avons pas le choix. Il faut bien manger. »
En langue nuer, le mot « lueng » désignait traditionnellement quelque chose de pourri ou d’avarié. Aujourd’hui, ce mot est utilisé pour parler de la contamination de l’eau et des sols. Simon regarde au-delà de la digue : « La pollution, c’est l’environnement dans lequel nous vivons désormais. » Il continue : « Autrefois, on évitait le “lueng”. Aujourd’hui, même si vous dites que quelque chose est empoisonné, les gens répondent : “de toute façon, je vais mourir un jour”. »
À une trentaine de kilomètres au nord se trouve l’Unity Oilfield, l’un des principaux sites pétroliers du Soudan du Sud, exploité depuis les années 1990. Bentiu se situe dans le bloc 2, considéré comme l’un des plus rentables du pays pour l’extraction pétrolière. C’est de là que part le Greater Nile Oil Pipeline, l’oléoduc de plus de 1 600 kilomètres qui rejoint Port-Soudan, dans le Soudan voisin. Le pétrole représente plus de 90 % des recettes de l’État et la quasi-totalité des exportations nationales. Pour beaucoup, à Juba, il incarne la richesse du pays. Pour ceux qui vivent ici, il fait simplement partie du paysage. Lire la ICI








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