Depuis quelque temps, j’entends monter au Sénégal des discours qui me préoccupent et me peinent. Des propos de rejet de l’étranger, des appels au repli sur soi, parfois même des tentatives de désigner certains groupes humains à la méfiance ou à la vindicte. Je peine à reconnaître, dans ces paroles, le pays où j’ai grandi, les valeurs que nous avons reçues de nos parents et de nos maîtres, et cette tradition d’hospitalité dont nous avons toujours tiré une légitime fierté.
Sénégalais vivant depuis plusieurs décennies hors de mon pays, mais demeuré profondément attaché à ma terre natale, je ne puis entendre sans réagir des discours qui me semblent tourner le dos à une part essentielle de notre histoire et de ce que nous sommes.
Avant l’État, le droit et les institutions, il y a l’être humain, sans lequel les trois premiers ne seraient rien. Non qu’il faille en méconnaître la nécessité, bien au contraire. Ils sont indispensables à l’organisation de notre vie collective et à la consolidation de « notre commun vouloir de vie commune ». Mais, pour importants qu’ils soient, l’homme les a précédés et les transcende. Depuis l’aube des temps, cet être n’a cessé de se déplacer, de franchir des frontières, de rencontrer d’autres humains et d’autres cultures. Il est, depuis toujours, ce migrateur aux longues jambes dont les déplacements et les rencontres ont contribué à façonner les civilisations et, partant, sa propre humanité.
Notre droit, naturel comme positif, et nos institutions portent encore l’empreinte de cette longue histoire de transmissions et d’héritages. Nos traditions ancestrales, nos coutumes, nos héritages spirituels et moraux, mais aussi l’influence gréco-latine sont autant de sources qui ont nourri notre patrimoine intellectuel, politique et juridique. Le français, par une vicissitude de l’histoire, est devenu notre langue d’éducation formelle, d’administration et de diplomatie. Il est aussi, comme le stipule notre Constitution, notre langue officielle. On sait ce qu’il doit au latin et au grec. Dans la langue grecque, le mot xénos désignait l’étranger, mais aussi l’hôte, celui que l’on accueille et avec lequel peuvent se nouer des liens d’amitié. De ce même mot est issu celui de xénophobie.
Voilà qui devrait nous faire réfléchir ! L’étranger pouvait aussi être cet hôte que l’on recevait avec attention, qui apportait avec lui la connaissance d’un ailleurs souvent ignoré et dont la présence enrichissait la cité.
Dans cette Athènes du Ve siècle avant notre ère, la compagne de Périclès, Aspasie, était une étrangère, une métèque originaire de Milet, en Asie Mineure. Ce mot grec, qui désigne celui qui a changé de demeure pour s’établir parmi les autres, nous est devenu familier grâce à la célèbre chanson de Georges Moustaki.
Cette leçon venue de l’Antiquité me ramène à une autre tradition, celle dans laquelle nous avons grandi, nourrie de ce dialogue interreligieux si fécond qui constitue l’une des richesses de notre société sénégalaise. Aux premières heures de l’islam, le prophète Mohammad, paix et salut sur lui, recommanda à certains de ses compagnons, persécutés à La Mecque, de chercher refuge en Abyssinie, auprès du Négus, un souverain chrétien réputé pour sa justice. Celui-ci leur accorda sa protection, bien qu’ils ne partageassent pas sa foi.
Notre Sénégal, cette terre de Teranga, où, enfant, j’entendais son président, dans ses adresses à ses compatriotes, saluer régulièrement les « hôtes étrangers qui vivez parmi nous », s’est construit dans cette même tradition d’accueil et d’ouverture. J’invite ceux que tentent aujourd’hui le repli à relire notre hymne national, dans lequel Senghor nous appelle à former, d’Est en Ouest et du Nord au Sud, « un peuple sans couture », avant d’élargir son regard à l’Afrique tout entière, dans son constant souci, loin des discours tapageurs et démagogiques, de la voir debout et rassemblée. Ce poète-président, qui avait fait de l’enracinement et de l’ouverture les deux exigences d’une même fidélité, nous a légué cette belle ambition de conjuguer, selon sa belle formule, « l’orgueil d’être différents et le bonheur d’être ensemble ».
En entendant ces discours haineux, comment ne pas penser à ces générations de Sénégalais qui, bien avant que notre pays ne parle de pétrole, de gaz, d’or ou de zircon, se sont arrachées à leur terre pour chercher fortune ailleurs ?
Au Congo, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, en Zambie et dans tant d’autres pays, ces compatriotes ont été accueillis, ont travaillé, parfois prospéré et contribué, depuis l’étranger, à faire vivre leurs familles et à construire notre pays, durement éprouvé par les sécheresses et les difficultés économiques.
Et comment pourrais-je ici ne pas penser également à Félix Houphouët-Boigny, formé au Sénégal et dont la première épouse était d’origine sénégalaise ? Pour bâtir ce qu’on a appelé le « miracle ivoirien », il sut s’entourer de compétences venues d’ailleurs, parmi lesquelles mon brillant et regretté tonton Mohamed Diawara, ancien élève du Lycée Faidherbe de Saint-Louis du Sénégal et Abdoulaye Sawadogo qui, au sein d’une équipe de conception et de combat, exercèrent d’importantes responsabilités aux ministères du Plan et de l’Agriculture.
Et chez nous ? Camara Laye a vécu parmi nous. L’inoubliable Diallo Telli, fraîchement diplômé de l’ENFOM, a exercé au Sénégal avant de devenir le premier secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine. Des écrivains, des historiens, des intellectuels, des artistes, des enseignants et des étudiants venus de différents horizons africains ont trouvé dans notre pays une terre d’accueil, de travail et de création. Nombreux sont également les anciens chefs d’État africains qui y ont trouvé refuge ou résidence après avoir quitté le pouvoir, et certains reposent aujourd’hui dans la terre accueillante de nos cimetières.
Notre histoire spirituelle elle-même témoigne de cette circulation des hommes et des idées. D’Ousmane dan Fodio, qui s’en alla jusqu’à Sokoto, à El Hadj Omar Tall, acteur majeur de l’islamisation du Sahel, de Cheikh Ahmadou Bamba, qui connut l’exil au Gabon, à Cheikh Ibrahima Niass, dont le rayonnement dépassa largement les frontières du Sénégal, combien de grandes figures ont porté leur enseignement au-delà de leur terre d’origine ! Nos frontières politiques n’ont jamais enfermé les itinéraires de la foi, du savoir et de la fraternité.
Pourquoi ces lignes aujourd’hui ? Elles étaient déjà en gestation lorsque que j’ai appris que mon jeune ami Mamadou « Momo » Cissé, journaliste, avait été convoqué par les autorités judiciaires à la suite de propos tenus sur un plateau de télévision. Sans connaître encore tous les éléments de cette affaire, je tiens à lui exprimer ma sympathie, mon amitié, mon affection et ma solidarité indéfectible. Je connais l’homme, la solidité de ses convictions, son éducation raffinée, son exquise courtoisie, son commerce agréable et son respect des autres. Le Momo Cissé que je connais et que j’apprécie, s’il s’est trompé ou s’est laissé emporter par la vivacité d’un débat, saura revenir à lui avec humilité et sérénité.
Mais si tel n’était pas le cas, que nul ne pense pouvoir l’intimider ou le faire reculer devant l’injustice, ni lui imposer le silence ou la complaisance face à ceux qui voudraient ériger l’insignifiance, l’outrance, la manigance, la suffisance et l’outrecuidance, sur fond de vacuité intellectuelle, d’ignorance et d’incurie, en nouveau référentiel de notre vie publique.
Arrêtons ces discours nauséabonds et revenons aux valeurs que nous ont léguées nos anciens. Lorsque nous voulons fustiger et pointer du doigt les étrangers qui vivent chez nous, pensons aux nôtres, étrangers chez les autres.
Que chacun, ici comme ailleurs, respecte les lois et les règlements du pays qui l’accueille, mais que jamais cette exigence légitime ne nous fasse oublier le respect dû à la personne humaine.
En ces jours de deuil, je pense à notre oncle Cheikh Hamidou Kane qui, dès 1961, à l’aube des indépendances africaines, écrivait dans L’Aventure ambiguë : « L’ère des destinées singulières est révolue et nul ne peut plus vivre de la seule préservation de soi ».
Qu’il repose en paix et que nous, encore vivants, pour le temps qui nous reste à vivre es to loipon, comme disaient les sages de l’Antiquité grecque, nous ayons la sagesse de préserver la paix, ce bien dont on ne connaît véritablement le prix que lorsqu’on le perd.
Qu’Allah protège note pays !
Vive le Sénégal et vive l’Unité africaine.








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