Du rapport néocolonialiste de certains acteurs de l’industrie musicale occidentale

Je voudrais humblement rappeler à certains producteurs occidentaux et propriétaires de labels que connaître la musique africaine et son histoire ne fait pas de vous des Africains.

On peut lire tous les livres de Sartre et de Simone de Beauvoir, lire André Malraux, écouter Joe Dassin et Johnny Hallyday, manger des baguettes, porter un béret et visiter la tour Eiffel : cela ne fait pas de vous un Français.

On peut manger du sushi, porter un kimono, ou avoir une collection de sabres japonais, crier Banzai toute la nuit, cela ne fait pas de vous un Japonais.

Il en va de même pour l’Afrique. La connaissance d’une culture, aussi approfondie soit-elle, ne vous donne pas le droit de parler au nom de celles et ceux qui la vivent.

On peut être effectivement un pont entre deux cultures mais sans jamais penser que en tant que pont vous êtes le pays et le centre du globe.

Votre savoir peut mener à un dialogue, une collaboration et un échange. Mais il ne vous confère pas une autorité supérieure à celle des artistes africains sur leur propre musique, leur histoire et leur vécu.

D’où la nécessité des musiciens africains d’arrêter de confier leurs mixages aux occidentaux.

Comment voulez vous créer votre son si vous le confiez aux autres?

Être un musicien africain, c’est porter une identité à part entière. C’est une manière de vivre, de ressentir et de transmettre la musique, ancrée dans une histoire, des langues et des expériences du monde.

Ceci étant dit, je tiens à préciser que mon propos vise avant tout les rapports néocolonialistes que l’on retrouve encore dans l’attitude et les pratiques de certains acteurs de l’industrie musicale occidentale à l’égard des musiques africaines.

Je ne parle pas des relations entre artistes venus d’horizon divers et qui partagent dans le respect. Un cas précis : Jean-Philippe Rykiel et sa collaboration avec des grands artistes africains.

Rykiel est un immense musicien français qui a accompagné de nombreux artistes africains, et particulièrement des sommités comme Youssou Ndour.

Son travail n’est plus à présenter, encore moins à juger. Les professionnels l’ont déjà reconnu et les mélomanes l’ont consacré.

Il n’y a pratiquement aucun Sénégalais qui ne connaisse Jean-Philippe Rykiel, car lorsqu’on a écouté Youssou Ndour, on a forcément, à un moment ou à un autre, écouté Rykiel.

Mais au-delà de son immense talent musical, il y a quelque chose de fondamental dans son rapport aux musiques africaines.

Jean-Philippe Rykiel n’est pas un fétichiste de la musique africaine. Il ne l’aborde ni en ethnologue ni en anthropologue venu observer, disséquer ou s’approprier une culture qui ne serait pas la sienne.

Rykiel est avant tout un musicien. Il joue. Il écoute. Il ressent. Il transmet des émotions, des sentiments, une sensibilité et une maîtrise technique exceptionnelles. Et surtout, lorsqu’il joue, il respecte la source de ce qu’il joue.

Il commence par l’écouter, la comprendre et la respecter dans son essence. Ensuite, il la restitue et la traduit dans son propre langage intérieur et musical, sans jamais prétendre en devenir le propriétaire.

C’est là toute la différence. Rykiel ne vient pas pour prendre. Il vient pour donner, pour partager et pour rendre, sans déposséder personne.

Il ne cherche pas à confisquer une identité musicale, à s’ériger en autorité sur une culture ou à expliquer aux Africains ce que devrait être leur propre musique.

Il entre dans une relation de création, d’échange et de respect.Et c’est précisément ce que j’appelle une véritable collaboration artistique.

Récemment, Jean-Philippe a produit et arrangé un superbe album d’un groupe de musiciens guinéens que j’ai eu l’honneur d’enregistrer et de mixer. Lui et moi avons également facilité le travail de mastering en Angleterre.

Cette expérience m’a une nouvelle fois permis de mesurer la profondeur de son engagement musical et la qualité de son approche artistique.

Je tiens donc à être parfaitement clair : ma critique ne vise ni les musiciens occidentaux en général ni les collaborations entre artistes africains et occidentaux.

Elle vise une certaine posture de domination culturelle, cette vieille habitude qui consiste à considérer les musiques africaines comme des territoires à explorer, à exploiter, à expliquer et parfois à s’approprier.

Jean-Philippe Rykiel est, à mes yeux, l’un des plus beaux exemples de cette intelligence musicale, de cette humilité et de ce respect.

La collaboration n’est pas le problème. Le problème commence lorsque la collaboration devient une forme de dépossession, d’acculturation culturelle.  Et c’est précisément ce que je dénonce plus haut.

Ps: Tenue bii sama rakk ku baax Alioune Diagne bu Résidence Thiokho Rufisque moo ko ñaw.

« Cette tenue a été confectionnée par mon cher petit frère Alioune Diagne, de la Résidence Thiokho à Rufisque. »

 

 

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Pape Armand Boye est producteur et directeur du département audio de LaBoutique Studio, une structure réputée au Sénégal et en Afrique. Ingénieur du son de formation, il est devenu un acteur clé dans le développement de l'industrie musicale et culturelle du continent. Ses analyses sur les devenirs africains sont sur Kirinapost.

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