Comment les ressources africaines ont financé la naissance de l’AFD ?

Le volet africain de l’appel du 18 juin 1940.

Lorsque l’on parle aujourd’hui de l’Agence Française de Développement (AFD), on pense généralement à une institution chargée de financer des projets de développement, de lutte contre la pauvreté ou de transition écologique. Pourtant, son histoire est beaucoup moins connue. L’institution qui est devenue l’AFD est née en pleine Seconde Guerre mondiale.

Alors que la France libre du général de Gaulle manquait cruellement de ressources financières pour mener le combat contre l’Allemagne nazie, c’est dans ce contexte que l’ancêtre de l’AFD voit le jour.

Cette histoire rappelle que les colonies africaines, et particulièrement l’Afrique équatoriale française, ont joué un rôle décisif dans la survie financière de la France libre.

Après l’armistice de juin 1940, la Banque de France, les réserves monétaires et les principales institutions financières françaises sont sous le contrôle du régime de Vichy.

Réfugié à Londres, le général de Gaulle lance l’appel du 18 juin et invite les Français à poursuivre la lutte. Mais une armée ne combat pas sans financement.

Pour résoudre ce problème, la France libre crée en décembre 1941 la Caisse centrale de la France libre (CCFL), véritable banque de la France combattante. Lorsque de Gaulle lance son appel, la France libre ne dispose ni de banque centrale, ni de trésor public, ni de ressources propres significatives.

Ce sont alors les territoires africains ralliés qui fournissent une grande partie de la base matérielle de la résistance française. Les exportations de matières premières africaines procurent des devises précieuses, les administrations coloniales versent leurs recettes à la France libre, tandis que les réserves d’or et les actifs détenus dans les territoires africains renforcent la crédibilité financière de la Caisse centrale de la France libre.

En d’autres termes, l’Afrique ne contribue pas seulement à l’effort militaire par ses soldats ; elle contribue aussi à la création de l’instrument financier qui deviendra, plusieurs décennies plus tard, l’Agence française de développement. Brazzaville est alors à la fois une capitale politique, militaire et financière de la France libre.

À la Libération, la CCFL devient la Caisse Centrale de la France d’Outre-Mer (CCFOM). Selon les termes rappelés par l’actuel directeur général de l’AFD, il s’agit alors de « rendre aux colonies ce qu’elles nous ont donné » (…).

La nouvelle institution est chargée de financer des infrastructures, le logement social, l’accès au crédit ou encore l’électrification dans les territoires d’outre-mer. Avec les indépendances africaines, elle devient en 1958 la Caisse Centrale de Coopération Économique (CCCE), puis élargit progressivement son action à de nombreux pays du Sud.

À l’occasion du Sommet de la Terre de Rio, elle adopte en 1992 le nom de Caisse Française de Développement (CFD) avant de devenir officiellement, en 1998, l’Agence Française de Développement (AFD).

Cette généalogie institutionnelle invite à une réflexion historique souvent absente des récits officiels. Bien entendu, l’AFD contemporaine n’est plus la Caisse centrale de la France libre. Mais il demeure un fait historique : l’institution est née grâce aux ressources mobilisées dans les colonies qui avaient choisi ou été amenées à soutenir la France libre au moment où celle-ci était financièrement fragilisée.

À l’origine de l’AFD se trouvent donc aussi les contributions (contraintes) des territoires africains colonisés, de leurs travailleurs, de leurs matières premières, de leurs devises et de leurs réserves.

Le coût économique de l’appel du 18 juin pour les colonies africaines demeure difficile à chiffrer précisément, mais il fut considérable à l’échelle des économies coloniales de l’époque.

Les ressources transférées vers l’effort de guerre représentaient vraisemblablement plusieurs années de recettes d’exportation pour certains territoires et mobilisaient une part importante de leur production.

Pourtant, cette histoire reste souvent reléguée au second plan, au profit d’un récit national centré sur la seule métropole et sur les figures héroïques de la Résistance. Ce silence contribue à marginaliser les apports décisifs des colonies dans la survie politique, militaire et financière de la France libre.

Il rappelle aussi un paradoxe historique : l’institution aujourd’hui présentée comme l’un des principaux financeurs du développement durable et de la solidarité internationale trouve son origine dans un système colonial qui a mobilisé, et souvent prélevé, des ressources africaines au service de la reconstruction de la puissance française et de la lutte contre le nazisme.

Reconnaître cette histoire permet de rappeler qu’à l’origine de cette institution existe également une dette historique envers l’Afrique, dont les ressources ont contribué à rendre possible sa naissance.

Lire: https://www.novethic.fr/actualite/finance-durable-1/finance-durable/isr-rse/a-l-origine-de-la-seconde-guerre-mondiale-a-l-aide-au-developpement-l-incroyable-genese-de-l-agence-francaise-de-developpement-149176.html

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Martial Ze Belinga est un économiste et sociologue camerounais. Son travail porte spécifiquement sur l’épistémologie de l’histoire africaine, les préjugés et les silences qui biaisent la compréhension du passé de l’Afrique et des diasporas africaines. L'art et la culture tiennent une place centrale dans son travail. À ce titre il est l'auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels: "Au-delà de l’inculturation. De la valeur propositionnelle des cultures africaines". Pour l'économie, ses travaux ont beaucoup porté sur la monnaie notamment le FCFA. il est l'auteur entre autres de: "Afrique et mondialisation prédatrice". Expert associé au comité scientifique international de l’UNESCO pour l’Histoire générale de l’Afrique, Belinga est éditorialiste et avait lancé le site Afrikara dédié à l'histoire, la culture et l'avenir du monde noir. Il a été par ailleurs sélectionné parmi les 20 « Experts » représentatifs de la diversité (Club XXIe siècle, France)

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