CEUTA : LA MISE EN SCÈNE DE LA CRISE MIGRATOIRE (Par Nicolas Maxime)

Nicolas Maxime • ​On a assisté hier, dans la presqu’île espagnole de Ceuta (colonie espagnole en territoire marocain), à ce que la société du spectacle actuelle peut produire de plus cynique : la transformation d’un drame humain et géopolitique en théâtre médiatique.

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Ceuta, territoire marocain colonisée par l’Espagne, au coeur de la mise en scène

Des milliers de jeunes hommes se sont amassés au même instant pour franchir la grille ou tenter la traversée par la mer en contournant les digues frontalières, où plusieurs personnes ont déjà trouvé la mort par noyade.

Pourtant, lorsque l’on prend la peine de poser un diagnostic lucide sur les faits, le récit d’une « invasion » ou d’une « submersion migratoire » s’effondre. Car on se rend vite compte qu’il s’agit probablement d’une manœuvre géopolitique cynique.

​Il faut immédiatement se poser la bonne question : qui peut croire une seule seconde qu’un tel afflux de personnes, concentré sur quelques heures et ciblant le même point de passage, relève du pur hasard ?

​La frontière marocaine est l’une des plus surveillées du continent. Depuis des années, l’Union européenne sous-traite la garde de ses frontières à des régimes extérieurs (du Maroc à la Turquie), leur versant des milliards d’euros pour jouer les portiers de l’Europe. En s’enfermant dans cette sous-traitance sécuritaire, l’UE s’est livrée pieds et poings liés à un chantage géopolitique permanent.

Tout porte à croire que ce qui s’est passé hier n’était pas un accident mais un acte délibéré du Maroc pour exercer une pression sur l’Espagne et l’UE. ​Le Maroc se sert de la pression migratoire comme d’un moyen de chantage diplomatique d’une efficacité redoutable. En ouvrant et refermant le robinet au gré de ses intérêts stratégiques, Rabat rappelle à l’Europe que sa sécurité frontalière ne tient qu’au bon vouloir d’un partenaire extérieur auquel elle a délégué sa souveraineté.

​De plus, il ne faut pas non plus oublier que le gouvernement de Pedro Sánchez s’est imposé comme l’une des rares voix européennes à dénoncer fermement l’offensive israélienne à Gaza, jusqu’à décréter un embargo sur les armes et reconnaître l’État de Palestine.

​Cette posture souveraine tranche singulièrement avec l’alignement du Maroc qui, depuis les accords d’Abraham de 2020, a normalisé ses relations diplomatiques et sécuritaires avec Tel-Aviv. Dans ce jeu d’influences croisées où le Maroc soutient Israël et renforce son alliance stratégique avec Washington, la mise sous tension de l’enclave espagnole viserait à punir Madrid pour ses prises de décision diplomatiques et ainsi lui rappeler le coût politique de son insoumission.

​Pour que ces manœuvres aboutissent, il faut une matière première humaine qu’un modèle économique défaillant produit à la chaîne. La très grande majorité de ces arrivants sont de jeunes hommes marocains issus de la masse des « NEET » : ces millions de personnes ni en emploi, ni en études, ni en formation.

Le Maroc se vante de grands projets d’infrastructures et d’un taux de croissance en augmentation, mais cette croissance est exclusive. Des centaines de milliers d’emplois agricoles ont disparu tandis que la fermeture du commerce transfrontalier a achevé d’asphyxier le bassin de vie local.

​Ces jeunes ne cherchent pas à coloniser l’Europe mais à améliorer leurs conditions de vie, espérant une chance d’obtenir un emploi dans un pays qui offre plus d’opportunités que le Maroc pour envoyer un peu d’argent à leur famille. Ils cherchent à échapper à une inutilité sociale organisée par un système incapable de leur offrir le moindre rôle ou la moindre autonomie matérielle.

Ils sont le symptôme d’un capitalisme autoritaire qui rejette sa jeunesse dans le vide, au point de pousser certains à risquer la noyade dans les eaux de la Méditerranée, avant que le même État ne les utilise comme instrument de pression extérieure.

​Une fois le spectacle médiatique terminé, on constate que la quasi-totalité de ces arrivants a déjà fait l’objet de renvois expéditifs. En vertu des accords bilatéraux appliqués en urgence entre Madrid et Rabat, l’Espagne procède à des refoulements immédiats.

Reconduits à la frontière manu militari par la Guardia Civil et l’armée, sans droit au séjour ni prise en charge durable, ces jeunes sont immédiatement renvoyés à leur point de départ.

​Cela vient rappeler que l’ouverture générale des frontières est une chimère absolue car aucun État, aucune société ne peut absorber des flux dérégulés sans détruire ses propres mécanismes de solidarité et de cohésion sociale. Mais reconnaître la nécessité de la régulation étatique ne valide en rien la surenchère xénophobe.

Contrairement aux fantasmes relayés par CNews et par les identitaires, il n’y a pas de submersion migratoire. La prétendue « invasion » vantée par les éditorialistes n’existe tout simplement pas dans les faits.

​C’est ici que la société du spectacle analysée par Guy Debord prend tout son sens : le capitalisme néolibéral et les éditorialistes à sa solde ne nous montrent pas le réel mais nous vendent une représentation de ce même réel.

On montre des images en boucle pour construire le récit d’une « invasion » de l’Europe par une horde de barbares et substituer la panique morale à l’analyse matérielle des faits. Pendant ce temps, on passe sous silence les enjeux géopolitiques et on ne comprend pas qu’il s’agit sûrement d’un simple coup médiatique et diplomatique orchestré par le pouvoir marocain.

En feignant de dénoncer le désordre, les médias et les éditorialistes relaient la mise en scène de la crise migratoire en préférant alimenter la peur et les fantasmes plutôt que de révéler les ficelles d’un système dont ils sont les plus zélés des serviteurs.

 

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