Massacre de Thiaroye, 1er décembre 1944 : la faute de l’État #2 ( Par Armelle Mabon)

Dans mon précédent billet (1), je me demandais si l’acte de décès n°4139 de M’Bap Senghor n’était pas un autre mensonge de l’État français. L’acte de décès n°4139 existe bien mais … concerne un nourrisson de 20 jours. En 2026, le ministère des armées poursuit cette invraisemblable et indécente omerta pour encore camoufler un crime qui restera impuni et s’affranchir du respect dû aux morts.

Durant des recherches historiques y compris celles qui vous habitent durant des années et des années, il arrive de ne pas remarquer un élément pourtant bien visible. Je savais que M’Bap Senghor n’avait pas d’acte de décès puisqu’il ne faisait pas partie de la liasse des actes de décès transmis par le service d’état civil du ministère des Affaires étrangères et que Djibril N’Diaye, qui avait regardé de près les registres de l’état civil à la mairie de Dakar, ne l’avait pas trouvé. La lecture du jugement du tribunal administratif de Paris du 27 mars 2026 évoquant la présence d’actes d’état civil pour justifier la prescription quadriennale, m’a incitée à regarder plus attentivement le dossier de M’Bap Senghor assassiné par l’armée française le 1er décembre 1944. J’ai vu ce chiffre n°4139 correspondant à l’acte de décès de M’Bap Senghor.

Massacre de Thiaroye, 1er décembre 1944 : la faute de l’État #2 ( Par Armelle Mabon), Information Afrique Kirinapost

SHD Caen, dossier AC21P50214

Cet acte ayant été dressé à Dakar, je pouvais le demander au service de l’état civil du ministère des Affaires étrangères. Cet acte de décès correspond à celui d’un nourrisson de 20 jours décédé le 2 décembre 1944.

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Acte de décès n°4139 (1944 Dakar)

Des esprits malfaisants pourraient prétendre à une erreur. Il n’en est rien. Il faut se rappeler qu’au moment où les trente-cinq actes de décès ont été rédigés pour donner le nombre officiel de victimes, M’Bap Senghor a été mis dans la catégorie des « non rentrés » comme s’il avait disparu en métropole entre 1940 et 1944. Les autorités françaises ont été confrontées aux réclamations de la famille de M’Bap qui savait pertinemment qu’il était sur le navire le Circassia et qu’il avait bien débarqué à Dakar pour se rendre au camp de Thiaroye. L’ État français a été contraint de revoir sa copie en l’affublant du statut de déserteur décédé le 1er décembre. Sur son dossier, il fallait mettre un numéro d’acte de décès, le n°4139. M’Bap Senghor n’a pas d’acte de naissance ni d’acte de décès et il n’est pas certain que la famille aie reçu un avis de décès portant le n°162701. Je n’ai pas vu, dans le dossier de M’Bap Senghor, ni cette fiche (photo ci-dessous) transmis par le ministère des Armées, le 6 septembre 2018,  au Tribunal administratif dans le cadre de la procédure 1803260 ni l’avis de décès n° 162 701. Son fils Biram et moi-même l’avons réclamé au ministère des Affaires étrangères et au ministère des Armées. À nouveau, j’ai un doute sur ce document car il est daté de 1952 alors qu’il évoque un avis de décès daté de 1953. Les autorités ne sont plus à une falsification près.

Ces éléments seront importants à faire valoir si le ministère fait appel du jugement notamment pour contrer la prescription quadriennale.

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Document transmis par le ministère des armées via le Tribunal administratif de Paris 6 septembre 2018

L’omerta continue

Si le crime perpétré à Thiaroye peut être considéré comme un crime continu tant que les corps ne sont pas retrouvés, l’omerta autour des responsabilités depuis 1944 est tout autant continue avec même une couche de travestissement supplémentaire. Deux clôtures d’instruction ont été prononcées par le tribunal administratif de Paris pour deux de mes recours réclamant des documents pour tenter d’obtenir plus d’éclairage sur le traitement institutionnel de cette affaire.

J’ai saisi le TA de Paris en décembre 2024 après un avis favorable de la Cada (commission d’accès aux documents administratifs) suite au refus implicite du ministère des armées de communiquer les informations relatives à une mission effectuée à Dakar en 2010 et les échanges de 2008 concernant les archives de Thiaroye. Ces informations importantes ont été diffusées dans un article de Jean Guisnel suite à la polémique créée par la promesse de François Hollande de donner au Sénégal toutes les archives sur Thiaroye afin qu’elles soient exposées. Elles ne seront jamais exposées au mémorial du cimetière de Thiaroye malgré le vœu du directeur de la DMPA (direction de la mémoire du patrimoine et des archives). Eric Lucas souhaitait ainsi « lutter contre les idées fausses qui tiennent lieu d’histoire de ces événements » en pointant le film de Sembène Ousmane « Camp de Thiaroye » (2). Il souhaitait ainsi promouvoir la continuité du récit officiel dont je ne peux croire qu’il en méconnaissait la tromperie.

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Aricle de Jean Guisnel, Le Point, 1er juillet 2013

Avant la clôture de l’instruction le 15 juin, je recevrais certainement un mémoire en défense pour étayer l’inexistence de cette mission – pourtant indiquée dans la presse et corroborée par des témoignages – non pas de la DMCA (direction de la mémoire, de la culture et des archives) créée en mars 2022  mais de la DMPA. Je relie cette négation de l’existence de la mission aux nombreuses falsifications qui avaient vocation à camoufler le crime. Si cette mission  a réellement existé alors je peux imaginer que des informations des plus importantes ont pu être discutées et je pense notamment au devenir des archives restées à la caserne Bel Air qu’il a fallu rapatrier en France mais sans les envoyer au Service Historique de la Défense (SHD) pour être consultées.

L’autre recours avec une clôture de l’instruction fixée au 8 juin 2026 concerne l’instruction m’interdisant de procéder à la désoccultation d’une archive caviardée (motif de la sanction infligée à un officier compromis dans le cadre du massacre du Thiaroye) avec un laboratoire habilité, le CRC, après un accord verbal reçu en avril 2023 lors de ma rencontre avec les conseillers du secrétariat d’État aux anciens combattants : Marion Veyssière et David Dominé-Cohn. J’ai déposé le recours devant le TA le 9 septembre  2024 après un avis favorable de la Cada, le 5 septembre 2024, sans la moindre réponse cette fois-ci du ministère. Il me parait important de connaître l’argumentaire de cette obstruction à la manifestation de la vérité alors que le rapporteur public du Conseil d’État avait mentionné, en 2017, que pour l’histoire, le ministère des armées peut procéder à cette opération malgré l’absence de contrainte réglementaire.

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Motif de la sanction caviardé du lieutenant-colonel Le Berre

Les atermoiements

Ce fait historique date de plus de 80 ans et pourtant il y a urgence à comprendre les motivations de ces entraves successives, à cerner les responsabilités dans ce fiasco mémoriel. Cette opacité revendiquée par l’administration peut paraître un excès de pouvoir et rappelle aussi toute la pugnacité qu’il faut aux victimes et aux familles notamment après des violences policières.

La pratique régulière du ministère des Armées est d’envoyer un mémoire en défense le plus tard possible et sans respecter les délais prononcés par le tribunal y compris après des mises en demeure. D’où ma surprise de recevoir un mémoire en défense seulement cinq mois après le dépôt d’une requête. J’ai saisi le TA toujours après un avis favorable de la Cada afin de réceptionner les échanges entre la DMCA et notamment son directeur Evence Richard et l’ONaCVG particulièrement sa directrice générale Marie-Christine Verdier-Jouclas et Julien Fargettas, le pilote de l’opération des plaques de Chasselay, entre le jugement du 24 juin 2024 et le 13 août 2024. Alors que ce jugement faisait injonction au ministère des armées et à l’ONaCVG de me transmettre les documents prouvant que les douze disparus nommés sur les plaques étaient bien inhumés à la nécropole militaire de Chasselay, Evence Richard m’a transmis un courrier le 13 août 2024 m’invitant à aller fouiller des archives dont toutes les références se trouvaient dans l’ouvrage de Julien Fargettas et qui ne correspondaient en rien à ma demande. Je trouvais intéressant de savoir qui maitrisait vraiment les ficelles de cette imposture. Est-ce l’ONaCVG qui continue à mentir au ministère des armées car c’est bien l’ONaCVG qui a affirmé au ministère avoir fait une vérification des 25 noms des tirailleurs cités alors que les consignes données par le ministère n’avaient pas été respectées? ou est-ce le ministère des armées qui demande à l’ONaCVG de trouver la parade pour faire croire que le jugement du 24 juin 2024 a été exécuté? Dans ce mémoire en défense, le ministère des Armées estime qu’il a bien exécuté le jugement – ce qui est faux – que je n’ai pas à déposer une telle requête alors qu’une procédure juridictionnelle est en cours sur ce dossier des plaques :  » Est incommunicable, le document interne à l’administration rédigé dans la perspective d’un contentieux demandé par l’autre partie du contentieux » et que vraiment, mes demandes sont abusives. Le débat juridique risque d’être intéressant, je ne suis pas convaincue par la transposition des jurisprudences citées pour ce cas d’espèce.

Le 24 avril 2026 s’est déroulée une cérémonie en présence de sa famille en hommage à un aviateur australien tué en 1918 et enterré comme inconnu au cimetière militaire de la commune de Fleurbaix dans le Pas de Calais (4) . C’est grâce aux prélèvements ADN que les autorités australiennes ont pu déterminer que ce soldat inconnu s’appelait Charles Martin. À Chasselay, il aurait été également possible de procéder à la redédication de la tombe du soldat Ly Ali Boudi puisque sa famille était connue, que des recherches génétiques auraient pu se faire pour trouver sa tombe (5). Mais l’ONaCVG avec le ministère des Armées ont préféré torpiller un hommage aux tirailleurs tombés au champ d’honneur en faisant croire à des recherches génétiques et en donnant des noms de disparus escomptant que personne ne s’apercevra de cette insulte indécente et permanente jusqu’à ce qu’une décision ramène de l’intégrité.

Massacre de Thiaroye, 1er décembre 1944 : la faute de l’État #2 ( Par Armelle Mabon), Information Afrique Kirinapost

Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée et la fille du soldat Ly Ali Boudi lors de l’nauguration des plaques le 27 janvier 2022. Photo Progrès /Théo Mouraby

J’ai alerté récemment la ministre des Armées et des Anciens Combattants, Catherine Vautrin, de ces renoncements et impostures.

Des événements locaux qui ont du sens apportent du baume au cœur pour tenir face à cette force institutionnelle déloyale. Ainsi cette balade décoloniale qui va me permettre de crier le nom de M’Bap Senghor comme une rue de ma ville, Lorient.

Massacre de Thiaroye, 1er décembre 1944 : la faute de l’État #2 ( Par Armelle Mabon), Information Afrique Kirinapost

 

(1) : Massacre de Thiaroye-1er-decembre-1944, la faute de l’État francais reconnue (par-Armelle Mabon)

(2) : Éric Lucas, note à l’attention de Monsieur le directeur du Cabinet civil et militaire, 28 mai 2013 ayant comme objet : commémoration en 2014 des événements de Thiaroye survenus en 1944.

(3) : Avis Cada du 29 août 2024.

(4):  Un poilu declaré inconnu vient d’être identifié lincroyable histoire d’un soldat australien-de-23-ans

(5) : L’ONaCVG a jugé opportun de modifier son nom figurant sur son acte de décès sans passer par le Procureur de la République comme d’autres tirailleurs nommés sur les deux plaques..

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