THIAROYE 44: PISTES ET ECLAIRAGES JURIDIQUES (PART II)

Rappel: Le 1er décembre 1944, Il y a 77 ans, avaient lieu les événements de Thiaroye. Durant les années 1985 à 1989, j’avais été impliqué, dans une affaire Thiaroye devant la Justice Sénégalaise, qui avait défrayé la chronique á l’époque. Je représentais le cinéaste Ben Diogaye Beye, actuel Doyen des cinéastes Sénégalais, dans un procès contre la Société Nationale de Production Cinématographique (SNPC). Ben Diogaye Beye, avait co-écrit avec l’écrivain Boubacar Boris Diop, le scénario d’un film long métrage sur les événements de Thiaroye, intitulé « Thiaroye 44 ». Le scénario du film fut sélectionné, après compétition nationale, par le Comité de Lecture de la SNPC, et la production avait débuté, après la conclusion d’un contrat de cession du scénario, quelques prises de vue, la sélection d’acteurs, de décors, etc…

LE CONTEXTE DU DROIT DE LA GUERRE

Il est important d’analyser les faits dans le contexte du droit de la guerre, car le droit de la guerre est une expression pour désigner les lois, en général coutumières, sur lesquelles s’entendent les peuples ennemis lorsqu’ils sont en guerre. Elles sont très anciennes, attestées aussi bien dans l’Antiquité que chez les peuples premiers, et com- prennent la manière de commencer une guerre et ses enjeux, les moyens de combattre qui sont considérés comme déloyaux, le statut et les droits des otages, des ambas- sadeurs, des arbitres, des combattants, des civils et des prisonniers, les trêves et les traités, la manière de terminer la guerre et de faire la paix.

Les principes du droit de la guerre, traditionnellement appelés lois et coutumes de la guerre ou droit des gens, ont été codifiés sous forme de conventions au début du xxe siècle (Conventions de La Haye de 1899 et de 1907). N’oublions qu’en cette matière de protection des droits humains, l’Afrique est pionniere, le Kurukan Fuga de l’Empire du Mali ayant dès 1235 proclamé dans ses édits le respect de la parole d’honneur, prohibé la trahison.. Selon cet ancêtre Africain des Conventions de Genève et de la Haye, des Statuts de Rome et de Nuremberg, “Tu peux tuer ton en- nemi, mais tu n’as pas le droit de l’humilier.”

BREF RETOUR SUR LES FAITS

A la Libération, un contingent d’ex-prisonniers de guerre originaires de l’AOF (Afrique occidentale française) devait quitter Morlaix le 5 novembre 1944 pour arriver le 21 novembre 1944 à la caserne de Thiaroye, en périphérie de Dakar, pour être démobilisés. Selon la réglementation en vigueur (circulaire du 21 octobre 1944), les rapatriés devaient percevoir un quart de leur solde de captivité avant embarquement et les trois-quarts restants à Thiaroye. Près de 2000 ex-prisonniers de guerre devaient embarquer. Pour être analyses dans leur contexte, les faits survenus à Thiaroye le 1er Décembre 1944, doivent être examinés en étroite relation avec les graves incidents survenus à Morlaix, 3 semaines auparavant, impliquant les 315 soldats récalcitrants qui avaient refuse d’embarquer.

Morlaix 44

Le 5 Novembre 1944, jour du départ du navire Britannique Circassia vers Dakar, 315 soldats Africains, avaient refusé de monter à bord du navire sans percevoir leurs soldes totales. Ces soldats Africains, tout comme leurs compatriotes qui avaient embarqué, avaient été des prisonniers de guerre d’un genre inédit. En effet, ils avaient été non seulement détenus dans les Frontstalags installés par les Allemands en territoire Français occupé, mais ils avaient été placés sous la garde de forces Françaises. À Morlaix, ces 315 soldats Africains, venus verser leur sang et libérer la France, et qui avaient refusé d’embarquer furent parqués dans des espaces entourés de barbelés, et encoururent des traitements inhumains et dégradants infligés de la part les forces françaises qui les gardaient.

Il est permis de douter de la crédibilité du rapport officiel des autorités Francaises de l’époque, faisant état de 7 morts, pour aux moins 3 raisons. Dans une missive conservée précieusement par sa vaillante sa marraine de guerre en date du 14 Novembre 1944 le Tirailleur André, survivant de Morlaix avait écrit:

“J’ai de la chance de n’avoir pas été tué par les balles de mitrailleuses des gen- darmes et FFI qui ont ouvert le feu sur nous durant la nuit. ..

“Il y a plus de 10 jours que nous étions à Morlaix. Ils nous avaient dit d’embar- quer sur le bateau, mais nous ne voulions pas partir sans paiement auparavant. Main- tenant ils nous gardent comme des prisonniers de guerre. Nous couchons par terre, il fait froid, pas de couverture. Et ce sont les FFI qui nous gardent! Nous sommes plus de 300, au milieu de fils de fer barbelés.”

Dans un article sur cet événement tragique,, le journal L’aurore avait titré « 11 novem- bre sanglant à Morlaix: cent gendarmes tirent sur des Sénégalais désarmés”

Deux mille Sénégalais récemment délivrés de camps de concentration et groupés à Morlaix attendaient depuis quelques jours leur départ pour l’Afrique. Après plus de qua- tre ans de captivité, leur arriéré de solde était très important, aussi en attendaient-ils le paiement avec fébrilité. La plupart furent réglés sauf 325 d’entre eux, cantonnés (baugés conviendrait mieux) au quartier de la Madeleine. Le jour du départ arriva et ces 325 infortunés refusèrent d’embarquer avant d’avoir été alignés en solde, disant qu’ils ne voulaient pas être dupes comme leurs pères, qui en 1918 après avoir versé généreusement leur sang pour la France, étaient rentrés au pays sans solde, que depuis ils attendent toujours. Nos braves bamboulas restent inflexibles et inséparables dans leur résolution et le bateau partit sans eux. (…). Vendredi, l’arrivée insolite d’un fort contingent de gendarmes harnachés et armés en vrais guerriers excita quelque peu la curiosité populaire. (…). Vers cinq heures du matin, l’attaque commença. Des gen- darmes pénétrant dans la bauge-dortoir intiment à tout le monde de sortir illico en joignant le geste à la parole empoignant les hommes en caleçon ou à demi vêtus pour les faire sortir de force. Ce réveil surprise ne fût pas du goût des Sénégalais qui, les premiers moments de stupeur passés, comprirent le genre de brimades et de provoca- tions dont ils étaient l’objet. (…) Tout à coup dans la nuit claqua un coup de feu. Ce fut le commencement du drame: qui avait tiré? D’après la version officielle ce serait un Sénégalais? Mais nous nous refusons d’y croire, car ils étaient venus désarmés de leurs camps et ils ne possédaient que quelques baïonnettes-souvenirs dont ils n’avaient pas fait usage. (…) Ce fut la fusillade générale… Entre temps les maisons du voisinage furent assiégées par les gendarmes pour en faire sortir les Sénégalais que les habitants hébergent par charité (…). Triste aube du 11 novembre, disent les habitants de ce pais- ible et populaire quartier qui furent réveillés par le vacarme. »
Enfin, simple question de logique et de bon sens, l’ampleur et la violence des méthodes utilisées, et la description faite par les media de l’époque, et par le témoignage écrit du soldat André Abibou renforcent le doute. Le même doute qui plane sur le rapport de Thiaroye faisant état de 35 morts compte tenu de l’armada meurtrier utilisé contre des hommes désarmés.

Il est tout de même curieux que les mêmes historiens qui remettent en doute, et à juste titre, les rapports officiels concernant le nombre de morts á Thiaroye, aient décidé d’ac- cepter sans inventaire les rapports officiels provenant de Morlaix, et faisant état de 7 blessés. Le bon sens et la logique ne peuvent accepter sans condition la crédibilité d’un rapport faisant état d’ un bilan de 7 blessés suite á une agression à coups de feu, com- mise par 100 gendarmes et FFI á l’encontre de plus de 300 personnes désarmées, et en caleçons. La condition de la levée de ce doute serait l’administration de la preuve irréfutable que tous les 315 soldats, y compris les 7 blessés, avaient été tous payés et rapatriés vers leurs destinations finales en Afrique.
Et á défaut de cette preuve indiscutable, la théorie selon laquelle il pourrait y avoir une ou des fosses communes á Morlaix serait plus qu’une conspiration.

Concernant Morlaix, je n’ai connaissance que de ces deux documents importants qu’a bien voulu me communiquer Mme Armelle Mabon, qui m;a dit qu’elle devenait des dizaines de lettres de Tirailleurs adressées à leurs marraines de guerre à Morlaix.

Assurément, la vérité sur les événements de Thiaroye nécessite la lumière plus de lu- miere, en ce qui me concerne, sur les événements de Morlaix, survenus entre le 5 No- vembre 1944, jour du refus d’embarquer des 315 soldats, et le 11 Novembre 1944, nuit de l’agression armée ou des actes de séquestration, mauvais traitements et humil- iation et trahison et de potentiel assassinat ont été perpétrés. et au-delà jusqu’à leur ra- patriement apportera des éclairages sur Thiaroye.

L’histoire, pour ne pas dire les historiens Africains, nous doit, me semble t-il, plus de lumière sur les événements de Morlaix, qui pourraient expliquer en partie ceux de Thiaroye, puisqu’ils procèdent des mêmes revendications

Thiaroye 44

Le 11 Novembre 1944, pendant que leurs camarades étaient lâchement trahis et agressés à Morlaix, les Tirailleurs Sénégalais voguaient vers leur mort certaine au camp de Thiaroye.
Ce n’est pas devant un parterre d’historiens et d’archivistes que je vais revenir sur les faits, du moins ce que le public en sait. Arrivés au camp de Thiaroye, les 1700 rapatriés qui avaient embarqué ont réclamé leurs dûs mais les autorités ont refusé d’appliquer la réglementation. Contrairement à ce qu’a dit le président Hollande le 30 novembre 2014, ils ne sont pas rassemblés pour crier leur indignation le 1er décembre 1944 au matin, ils ont été rassemblés sur ordre des officiers devant les automitrailleuses, massacrés, mis dans des fosses communes. Les rapports des officiers consultables aux archives présentent le récit d’une rébellion armée et d’une mutinerie avec des revendications il- légitimes. Le bilan officiel est de 35 morts enterrés dans les tombes du cimetière mili- taire, 35 blessés et 34 condamnations. En réalité, après une consultation d’archives tant en France qu’à l’étranger, il est désormais établi que ce récit est une falsification des faits qui se sont réellement produits. Pour camoufler le nombre de victimes, le nombre de rapatriés a été diminué. Il manque près de 400 hommes. Les victimes ont été jetées dans des fosses communes au sein même du camps et au cimetière. Le récit men- songer a été couvert par le gouvernement provisoire qui, par exemple, atteste à tort du paiement de l’intégralité des soldes avant embarquement. C’est un mensonge d’État pour effacer des Crimes de Guerre. suivre...)

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Bara Diokhané est avocat à la cour de Dakar et au barreau de New-York. Passionné d'arts, il est une figure de l'environnement culturel dakarois. Proche d'artiste comme Joe Ouakam ou du cinéaste Jibril Diop Mambety, Bara Diokhané est aussi un collectionneur. Spécialiste du patrimoine et de la gestion des objets culturels, a été commissaire de plusieurs expositions tant au Sénégal qu'aux Etats-Unis. Artiste-peintre, il est également réalisateur de deux films documentaires, l’un sur l’artiste Sénégalais Issa Samb alias Joe Ouakam ( “Si l’arbre parlait” 2018), l’autre sur l ‘Africain-Américain Randy Weston, pianiste-compositeur de jazz (Randy Weston, un Africain né en Amérique, 2021). Les analyses de ce juriste chevronné et artiste au long cours sont sur kirinapost.

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