THIAROYE 44: PISTES ET ECLAIRAGES JURIDIQUES (Part I)

Le 1er décembre 1944, Il y a 77 ans, avaient lieu les événements de Thiaroye. Durant les années 1985 à 1989, j’avais été impliqué, dans une affaire Thiaroye devant la Justice Sénégalaise, qui avait défrayé la chronique á l’époque. Je représentais le cinéaste Ben Diogaye Beye, actuel Doyen des cinéastes Sénégalais, dans un procès contre la Société Nationale de Production Cinématographique (SNPC). Ben Diogaye Beye, avait co-écrit avec l’écrivain Boubacar Boris Diop, le scénario d’un film long métrage sur les événements de Thiaroye, intitulé « Thiaroye 44 ». Le scénario du film fut sélectionné, après compétition nationale, par le Comité de Lecture de la SNPC, et la production avait débuté, après la conclusion d’un contrat de cession du scénario, quelques prises de vue, la sélection d’acteurs, de décors, etc…

Par décision prise en Conseil des Ministres, un changement intervint dans l’organigramme de la SNPC, durant la production du film « Thiaroye 44 », et le cinéaste Mahama Johnson Traoré, qui en était Directeur fut subitement limogé, et remplacé par Mr Ousmane Sembéne, doyen des cinéastes á l’époque, nommé PCA de la SNPC. Des son installation, l’une des premières décisions que prit la nouvelle direction de la SNPC fut d’ordonner la « suspension provisoire » de la production du film Thiaroye 44. Suspension provisoire devenue définitive, malgré les recommandations du Comité de Lecture de la SNPC. À la place de « Thiaroye 44 », la SNPC finançait le film « Camp de Thiaroye », co-réalisé par personne d’autre que le PCA Ousmane Sembène, Doyen des cinéastes á l’époque, avec un cinéaste quasi inconnu du nom de Thierno Faty Sow.

La plainte de Ben Diogaye Béye, basée sur la rupture abusive d’un contrat de production cinématographique, avait abouti à la condamnation de la SNPC par le Tribunal de Dakar, sous la présidence de Mr Mansour Tall, á payer des dommages-intérêts à Ben Diogaye Beye, lesquels furent augmentés par la Cour d’ Appel de Dakar, présidée par Mr Maguette Diop.

C’est le lieu de rendre hommage à l’indépendance de ces juges Sénégalais, car sous nos cieux tropicaux, où l’exécutif détermine la carrière des magistrats. l’Etat et ses démembrements sont rarement condamnés par la Justice. Respect aussi pour l’administration de l’époque, qui s’était pliée de bonne foi, et avec responsabilité, à la décision de Justice, en réglant les sommes dues au titre de la condamnation, et en s’abstenant de faire un recours en cassation. Cela n’ avait pas empêché évidemment la SNPC de produire “Camp de Thiaroye”, même si ce film fut la seule et unique production de la SNPC avant de fermer boutique définitivement.

La Première mondiale de “Camp de Thiaroye” eut lieu en grandes pompes, lors d’une soirée de gala á la Foire de Dakar, en présence des pontes de la République, et le journal gouvernemental Le Soleil du lendemain en fit sa Une. Ce rappel d’un fait de l’histoire de artistique et judiciaire du Senegal me parait important, car, à peine un quart de siècle est passé après cet épisode peu glorieux de la brillante carrière d’Ousmane Sembéne, et voila que, curieusement, on lit de la plume de plusieurs historiens pourtant réputés sérieux, que le film “Camp de Thiaroye” d’Ousmane Sembène avait tellement dérangé les autorités, qu’il aurait été l’objet de censure au Sénégal.

Quant á Thierno Faty Sow, le supposé co-réalisateur du film « Camp de Thiaroye », l’histoire l’a effacé. Il aurait pourtant suffi de consulter l’abondante couverture médiatique consacrée a l’événement, et que je tiens à la disposition de tout historien et chercheur intéressé. Ce rappel est aussi intéressant car on y retrouve, les mêmes amers ingrédients d’injustice, d’abus, de trahison, de falsifications, que dans la réelle affaire Thiaroye, qui, elle, constitue une question historique et judiciaire de premier ordre, qui interpelle la conscience universelle, dont la conclusion est d’abord une dette de mémoire et de dignité humaine non encore réglée, L’Afrique, bien avant la France, la doit à elle-même, et à ses ancêtres.

Imaginons alors les obstacles á franchir dans cette quête de vérité, de justice et réparation, si rien qu’un projet de film de fiction sur la question de Thiaroye, qui , il est vrai, remettait en cause la thèse officielle de mutinerie, rébellion et autre outrage servie par l’armée française , a subi de telles affres . À coup sûr, l’affaire Thiaroye dérange.

Dans une parfaite illustration de l’adage qui veut que parfois « la vie imite l’art », c’est le « Thiaroye 44″, le titre du film de Ben Diogaye Béye qui n’a jamais vu le jour, et non « Camp de Thiaroye », le film qui, lui a bien été produit par la SNPC réalisé, que la rebelle mémoire collective retient. C’est d’ailleurs Thiaroye 44 qui est le titre du présent Colloque. Un livre intitulé « Thiaroye 44 » basé sur le scénario de Ben Diogaye est récemment paru en France, ainsi qu’une pièce de théâtre. Revanche de l’histoire, Justice immanente?

LA MEMOIRE COLLECTIVE REBELLE

« Les dossiers mémoriels ressurgissent en Afrique » a titré récemment le Journal Le Monde, suite á la reconnaissance par le President de la France , Mr Emmanuel Macron, de crimes d’Etat commis en Algérie. C’est le même President, Mr Francois Hollande qui avait déclaré que « La Colonisation est un Crime contre l’Humanité. » Et en bonne place dans les dossiers sombres de l’histoire colonialiste de la France, figure le sort réservé aux braves soldats Ouest Africains de l’armée française, dits Tirailleurs Sénégalais, qui furent exécutés á Thiaroye le 1er Décembre 1944.

Mon intérêt sur l’affaire a été récemment relancé par les recherches et travaux sur Thiaroye menés avec brio par l’historienne Française Armelle Mabon. Très intéressé par la combat courageux et solitaire que menait cette courageuse enseignante pour l’éclatement de la vérité, sur une question faisant partie de l’ADN mémoriel de l’Afriquem, j’ai eu le privilège d’avoir établi une féconde- parfois difficile- communication avec elle.

Certes, plusieurs historiens se sont penchés sur la question de Thiaroye, avec des approches et points de vue différents. Mme Mabon elle-même, malgré sa réputation établie de spécialiste, avait fait l’objet d’attaques sur la qualité de son travail, et s’ensuivit d’ailleurs un procès en diffamation entre historiens. Cependant, Mme Mabon fait autorité sur la question de Thiaroye, même s’il est important de lire d’autres thèses d’autres historiens, d’Afrique et d’ailleurs. Selon l’historienne, « ces hommes n’ont pas commis de rébellion armée comme l’affirme l’histoire officielle.. Ils ont été exécutés parce qu’ils réclamaient le paiement de leur solde de captivité après avoir défendu la France contre l’Allemagne. » On ne peut être plus clair!

« En 2002« , ajoute t-elle, »le Président Francois Hollande avait promis le transfert de l’intégralité des archives numérisées au Senegal. Or le Ministère des armées refuse toujours de rendre consultables les documents conservés par les forces françaises au Sénégal jusqu’a leur dissolution en 2011″.

Si, selon l’ historien Laurent Joly, auteur de l’Etat contre les Juifs chez Grasset, « Nous vivons une période de confusion et de régression. La parole de l’historien est moins audible. » il n’en demeure pas moins que celle demeure plus que jamais nécessaire pour les Africains. De même que celle de leurs juristes.

La présente réflexion est une contribution dont l’objet est la recherche et la proposition de pistes légales, et solutions pratiques à même de favoriser la manifestation de la vérité, et la distribution équitable de la Justice. Il nous faut donc procéder à la qualification juridique des faits incontestables, ayant conduit aux mauvais traitements, et au meurtre de Soldats Africains, pat les forces de l’armée Française. (Faits autres que ceux tronqués ayant conduit à l’injuste condamnation de 34 soldats faussement accusés de rébellion, et d’outrage au Général Dagnan, dont le rapport qu’il avait rédigé la veille des incidents de Thiaroye, aurait disparu. (pour justifier cette absence, les archives françaises soutiennent que ce rapport aurait été rédigé…verbalement ! (À Suivre)

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Bara Diokhané est avocat à la cour de Dakar et au barreau de New-York. Passionné d'arts, il est une figure de l'environnement culturel dakarois. Proche d'artiste comme Joe Ouakam ou du cinéaste Jibril Diop Mambety, Bara Diokhané est aussi un collectionneur. Spécialiste du patrimoine et de la gestion des objets culturels, a été commissaire de plusieurs expositions tant au Sénégal qu'aux Etats-Unis. Artiste-peintre, il est également réalisateur de deux films documentaires, l’un sur l’artiste Sénégalais Issa Samb alias Joe Ouakam ( “Si l’arbre parlait” 2018), l’autre sur l ‘Africain-Américain Randy Weston, pianiste-compositeur de jazz (Randy Weston, un Africain né en Amérique, 2021). Les analyses de ce juriste chevronné et artiste au long cours sont sur kirinapost.

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