Tchad : Au-delà du pouvoir médiatique des mots et des images

A Ndjamena ce matin, la répression dans un 2ème temps du rassemblement et l’accompagnement au Palais de Justice d’un Succès Masra convoqué par le procureur, est qualifié d’échauffourée, dans un article publié ce jour par RFI.

Renforcé par le pouvoir des images, le « coupable » à la source de l’événement en question, est explicitement désigné par une photo en tête d’article, prise apparemment dans l’urgence spontanée, dans un lieu privé avec des illustrations de Sankara et Mandela au mur, en tant qu’indicateurs révolutionnaires. Nous sommes loin des images officielles bien rangées du coordonnateur du parti des Transformateurs, qui poussent le sérieux de sa démarche d’alternance politique à l’adhésion de ceux qui le suivent.

A travers le mot « échauffourée » employé par RFI, défini par Larousse comme « 1. Émeute, bagarre confuse et de courte durée. – 2. Vieux. Petit combat isolé », on est tenté de comprendre une certaine minimisation de la manifestation dans un imaginaire humain lamda. En un seul mot, le média mainstream génère l’idée d’un mépris et d’un désir tenace d’une société civile tchadienne impuissante et superflue dans le scénario global d’une Transition de plus en plus interpellant.

Dirigée par la junte militaire à travers Mahamat Kaka, fils adoptif d’Idriss Deby, le mystérieux jeune homme de 38 ans est installé cérémonieusement au pouvoir en présence du président français et son ministre des Affaires étrangères, dès le lendemain de la mort de Déby le 20 avril 2021.

Dans le cadre d’un redéploiement de force par les gardiens de la paix publique et de la sûreté de l’Etat, trop bien connu des populations du Tchad, des voix dissidentes et de ceux qui les défendent, tous les moyens semblent bons pour faire perdre à Masra, véritable épine politique dans le pied des uns et des autres, la prestance de ses apparitions habituelles dans les médias et les réseaux sociaux.

L’interdiction de plus en plus stricte des dispositifs photographiques (smartphones)* dans les garnisons et lors de manifestations, contribue à ralentir la contribution du citoyen lamda dans les réseaux sociaux, dont le pouvoir par l’image notamment devient de plus en plus difficile à contrôler par un régime totalitaire qui craint la réalité des images spontanées.

Les diverses agences de défense des droits de l’homme, nationales et internationales, dénonçaient déjà dans les dernières années d’Idriss Deby un durcissement de la répression, à travers une augmentation des arrestations arbitraires d’opposants, disparitions forcées, exécutions sommaires et tortures. L’avènement de son successeur en avril 2021, novice dans son nouveau rôle de « chef » du Tchad, avait suscité dès son apparition un espoir d’adoucissement d’une gouvernance marquée depuis plus quatre décennies par les brutalités étatiques multiformes contre les populations civiles tchadiennes.

Progressivement après une année d’un répit très volatile, d’espoirs fous pour les uns, de doutes et de méfiance pour les autres, où le droit d’expression consenti à la dissidence sociopolitique semblait s’être assoupli légèrement, le naturel du régime dynastique d’Idriss Deby et consort est revenu au grand galop.

Nombreux sont ceux qui avaient osé croire, ou qui croient encore à l’authenticité du Dialogue national inclusif et souverain officiellement ouvert depuis le 20 août 2022. Mais les divers heurts et malheurs liés principalement à une absence de consensus sur le caractère inclusif de l’événement salvateur de la République, laissait déjà présager une détérioration future du climat politique.

Avec les évènements de ces six derniers mois marqués par la reprise d’offensives judiciaires et militaires à l’endroit des structures dissidentes ayant (en apparence du moins) développé une résistance alternative à la corruption politique habituelle, la patience politico-militaire est de toute évidence arrivée au bout de ses capacités.

Le régime révèle ainsi une fois encore l’indifférence de sa gouvernance envers les populations civiles, retournant à la case départ après une bien courte illusion pour certains. Le système de répression connu pour son agressivité, a repris ses marques. Appuyé par la banalisation assourdissante de l’intolérable dans l’opinion publique internationale, par le biais de médias mainstream dont la crédibilité n’est que très rarement interpellée, les temps prochains seront durs pour les uns et les autres.

Néanmoins, l’éphémère dégustation d’une espérance si longtemps attendue, laissera sans aucun doute des traces dans les nombreux esprits qui ne croyaient plus depuis longtemps à la possibilité d’un changement. Quoi qu’il arrive, rien ne sera plus comme avant.

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Crédit photos:
1) Image de la foule de ce matin 9 septembre 2022, relayée sur Twitter et FB.
2) Capture d’écran, prise sur le site d’info de Yahoo.

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D’origine britannique, Rebecca Tickle est d’abord une passionnée de l’histoire et du destin de l’Afrique. Elle baigne dans l’esprit du continent dès sa petite enfance à travers son père journaliste, qui sillonne le continent africain durant les années de la Guerre froide. Après une carrière d'infirmière diplômée bien remplie et l’achèvement d’une licence en sciences sociale et politiques reconnue par l’Université de Lausanne, Rebecca Tickle a travaillé dans le domaine de la résolution de conflit, de la gestion de projet de médiation humanitaire et de la communication. Elle s’engage comme chargée de communication puis comme secrétaire générale dès 2009 à la Fondation Moumié basée à Genève, organisation œuvrant pour la réhabilitation de la mémoire coloniale et postcoloniale des héros nationalistes camerounais. S'intéressant également à l’histoire mouvementée de la République Centrafricaine depuis 1960, ainsi que globalement à l’Afrique centrale, elle se penche sur les dénominateurs communs qui caractérisent le continent africain. Portant une attention particulière au renforcement des capacités de la société civile et aux rapports de pouvoir dans les médias face aux actualités du macrocosme africain, Rebecca Tickle se plonge volontiers dès qu’elle en a l’occasion dans cet univers qui lui tient tant à coeur, à travers la littérature, les cinémas d’Afrique et ses voyages. Un Master d’études africaines en cours de finalisation à l’Université de Genève, sa curiosité insatiable et sa veille attentive des nouvelles de l’Afrique dans le monde, lui permet de faire des analyses fortes et de participer à bon nombre d’activités et de débats dans les différentes perspectives de ses domaines d’intérêt. Rebecca Tickle collabore avec la rédaction de Kirinapost depuis son lancement en 2016.

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