Semer la ruine. L’effacement comme stratégie israélienne

En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l’espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s’attaque également au souvenir. Source: Ziad Majed pour Orient XXI 

Semer la ruine. L’effacement comme stratégie israélienne, Information Afrique Kirinapost

Sidon, au sud du Liban, le 9 avril 2026. Un homme inspecte le site d’un bombardement aérien israélien qui a visé un complexe religieux chiite la veille. Mahmood Zayyat / AFP

Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et au-delà du « cessez-le-feu » ? En adoptant une politique de la ruine, Israël transforme le paysage détruit en institution de la punition, et en une démonstration de puissance et d’impunité.

Dans le cas de Gaza, cette politique de la ruine participe d’une entreprise génocidaire. Elle accompagne l’écrasement des corps, la destruction des conditions d’existence, l’anéantissement des infrastructures vitales, la dispersion forcée de la population et la désorganisation de la vie collective. Les immeubles, les hôpitaux, les écoles, les lieux de culte, les universités, les marchés, les cimetières, les routes et les administrations ont été pris dans une même logique d’effacement. La ruine y vise le monde social dans sa totalité : le lieu où l’on naît, où l’on apprend, où l’on soigne, où l’on enterre, où l’on transmet, où l’on prouve son nom, sa maison, sa filiation, son droit à demeurer.

À Gaza comme au Sud-Liban, la ruine cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l’ont habité, à briser la confiance dans le retour.

Dans le Sud-Liban, la ruine répond à une autre configuration. Elle s’inscrit surtout dans une stratégie de déplacement forcé, de vidage territorial, de fabrication d’une profondeur inhabitable, d’une zone occupée et urbicidée. Les villages frontaliers, les maisons dynamitées et les terres agricoles endommagées et brûlées au phosphore blanc composent une géographie de l’empêchement et de la brutalité.

Ces deux situations appellent ainsi une distinction. À Gaza, la ruine fait corps avec l’intention israélienne génocidaire, visant une société comme telle, afin de compromettre son avenir biologique et politique. Dans le Sud-Liban, elle fonctionne comme instrument facilitant l’occupation israélienne et forçant le déplacement des populations libanaises et rendant impossible tout retour.

Mais, dans les deux cas, elle frappe bien davantage que le bâti. Elle vise la continuité. Elle cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l’ont habité, à briser la confiance dans le retour.

Une stratégie sur le temps long

La ruine possède une puissance temporelle singulière. La destruction se produit en un instant ; ses effets se prolongent sur des décennies. Un immeuble effondré devient aussitôt une perte d’abri, puis une perte de voisinage, puis une perte des preuves mêmes d’une vie. Un quartier détruit emporte avec lui les usages ordinaires : la porte ouverte d’un voisin, le balcon où l’on écoutait Oum Kalthoum le soir, le chemin de l’école, la boutique du coin, les odeurs de cuisine, les murs contre lesquels rebondissaient les ballons des petits footballeurs, et tous ces gestes sans importance apparente pour saluer une personne ou éviter de croiser une autre qui formaient pourtant l’épaisseur d’une existence. La ruine atteint cette trame invisible : elle détruit ce que les plans de reconstruction sauront difficilement restituer.

Les maisons, dans ce contexte, sont une affaire politique. Elles deviennent le centre de ce qu’est l’attaque contre l’existence sociale. Lorsqu’elles s’effondrent, elles entraînent dans leur chute des archives intimes. Les survivants récupèrent parfois une clef, un tissu, un jouet, une lettre, un cadre brisé, un bijou hérité, une casserole tordue ou un sous-vêtement porté pour une nuit d’amour. Ces fragments portent la charge d’un monde disparu. Ils deviennent des preuves affectives arrachées à la poussière. Lire la Suite ICI 

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