Loran Kristian, Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2021

Le Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2021 a été décerné au poète martiniquais Loran Kristian pour son recueil poétique « Les mots du silence »paru chez K. Editions et illustré par le plasticien martiniquais Ricardo Ozier-Lafontaine.

Loran Kristian, Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2021, Information Afrique Kirinapost

Loran Kristian poète et lauréat du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2021

 

 « Il y a presque soixante ans que la question se pose : comment écrire de la poésie après Aimé Césaire quand on est martiniquais ou antillais ? C’est que le Cahier d’un retour au pays natal, paru en 1939, a étendu son ombre immense, puissante, sur notre paysage littéraire. » C’est avec ces mots que l’écrivain Raphaël Confiant a introduit son texte en hommage au lauréat 2021 du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde Loran Kristian. Cela montre l’espoir que ce dernier, récompensé des son premier recueil, suscite.

Petit territoire de moins de 400 000 habitants, la Martinique est riche de son patrimoine artistique et culturel. Une terre caribéenne forgée par une histoire tragique faite de larmes et de sang versés, mais aussi une terre d’ensemencement qui a enfanté et donné au monde des grands talents littéraires tels Aimé Césaire, Edouard Glissant, Frantz Fanon, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant….

Des auteurs qui selon le journal, outremers360, ont inscrit leur littérature et leur poésie dans un contexte de politique fort (décolonisation, émancipation, métissage, mondialisation…) en utilisant la poésie martiniquaise comme outil de résilience ou moyen de dépassement, et en  l’inscrivant aussi dans une universalité qui a retenti bien au-delà des frontières martiniquaises.

Pour Raphaël Confiant, Loran Kristian est une une voix originale, puissante, nourrie des textes de ses prédécesseurs mais parvenant subtilement à les dépasser.

« Un poète totalement inconnu, qui écrit son nom (son nom de plume plus exactement) avec une graphie créole : Loran Kristian, mais nous offre un texte poétique en langue française : Les mots de silence (K. Editions). On notera au passage qu’après la génération de Césaire, puis celle de Glissant, beaucoup d’entre nos écrivains choisiront d’adopter ce que l’on appelle généralement des pseudonymes : Auguste Macouba (Auguste Armet), Monchoachi (André Pierre-Louis), Daniel Boukman (Daniel Blérald), Jid (Jude Duranty), Jala (Jeanine Lafontaine), Mérine Céco (Corinne Mencé-Caster) etc… Cette défiance ou plutôt cet évitement du patronyme officiel, celui de l’Etat-civil, mériterait d’être interrogée » a réagi le professeur de lettres pour mettre en évidence l’originalité de Kristian.

Loran Kristian âgé de 44 ans, ingénieur culturel impliqué dans la société civile et la coopération culturelle actuellement responsable d’institutions patrimoniales à la Martinique, se situe dans « les béances et les failles du monde pour explorer les siennes et tisser autre chose », comme il l’explique lui-même. Sa poétique s’inscrit dans le réel rattrapé par l’actualité récente marquée par les évènements sociaux  secouant les territoires antillais qui apporte un éclairage nouveau sur le texte et sa dimension politique.

Revenons sur le texte de Raphaël Confiant citant Les mots de silence ! qui, d’entrée de jeu, déclare vouloir :

   « Lancer des cordes à travers les oublis. Tirer des bords au plus près du vent. Habiller l’indicible. Dépapiller la langue. Transcrire la vie en graphies affranchies. »

   Programme poétique assumé, non pas seulement au « Je » comme celui de Césaire (« Je veux être la voix de ceux qui n’ont pas de voix ») mais tout autant au « Nous », au « Je » et au « Il/On » :

   . « Nous avons froid aux yeux malgré la fureur brûlée sous nos cornées… ».

   . « Je devine les corps livides et froids sous lac presqu’île. »

   . « Il y avait du zouk, des accras et du boudin. Du Cat Stevens, du Kassav, du Duke et puis Buena Vista. Du Barbara aussi. Ca vous tarit petit à petit. Le paradis. »

   Deux mots de ce dernier extrait ne peuvent pas ne pas nous interpeller : « zouk » et « paradis ». Le premier évoque le célèbre « zouk-la sé sel médikaman nou ni » du groupe Kassav ; le second, cette terrible appréciation de ce qu’est notre société martiniquaise par Césaire à savoir « cette version absurdement ratée du paradis ». Chez Loran Kristian se lit notre désarroi actuel, celui d’avoir été une manière de préfiguration du monde moderne (la mondialisation ou globalisation comme disent les anglophones) et pourtant de nous retrouver incapables d’en profiter pour trouver notre juste place au sein dudit monde. Autrement dit : la perduration de la vieille idéologie assimilationniste mais sous des habits moins grossiers que ceux qui ont voulu la loi de 1946 qui nous avait fait passer de l’état de colonie à celui de département d’Outre-mer ; la fossilisation de la Négritude et son actuel dévoiement en « noirisme » ; la transformation de l’Antillanité en hochet sous le couvert de la rengaine de « l’unité des peuples caribéens » tout en évitant soigneusement de chercher les voies et moyens de la concrétiser (et nous satisfaisant d’un strapontin au sein de l’OECS) ; le dévoiement de la Créolité par les adeptes frénétiques de la « Réconciliation » tout en écartant soigneusement l’indispensable étape de la « Vérité ».

   Beau gâchis. Triste gâchis surtout. Ce que Loran Kristian traduit ainsi :

   « Il y a des mangroves bien serties dans la ville

     des palétuviers ennoyés d’or

     du conflit de goudron »

   L’auteur, à l’instar de ses confrères de cette génération post-Créolité, que notre collaborateur Jean-Laurent Alcide, a joliment nommée « génération du Kréol-Modernisme » à savoir A. Alexandre, J-M. Rosier, S. Keclard, M. Céco ou encore G. Octavia, ne fait pas dans la dénonciation « woke » (ou « hystérisation scénarisée de l’indignation »). Il « écrit au difficile », selon l’heureuse formule de Glissant, parce que la littérature n’a pas pour vocation de surfer sur l’air du temps mais bien de tenter de percevoir l’indicible, le non-dit du dit.

Lisez Les mots de silence ! Un nouveau grand poète martiniquais est né…

 

©: francetvinfo & blog.mediapart

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