Les GAFAM veulent contrôler nos émotions. Peut-on les arrêter ?

Maurice Stucke, auteur et professeur de droit, explique pourquoi les pratiques de Google, Amazon, Facebook et Apple sont si dangereuses et ce qu’il faut vraiment faire pour les maîtriser. Indice : les propositions actuelles ont peu de chances de fonctionner. Source: Les Crises & ineteconomics.org

Google. Amazon. Facebook. Apple. Nous vivons dans les mondes numériques qu’ils ont créés et, de plus en plus, nous avons peu de chances d’y échapper. Ils connaissent nos personnalités. Ils enregistrent si nous sommes impulsifs ou sujets à l’anxiété. Ils comprennent comment nous réagissons aux histoires tristes et aux images violentes. Et ils utilisent ce pouvoir, qui découle de l’exploitation incessante de nos données personnelles, tous les jours, pour nous manipuler et nous rendre dépendants.

Maurice Stucke, professeur de droit à l’université du Tennessee, fait partie d’une avant-garde progressiste et anti-monopole d’experts qui se penchent sur la vie privée, la concurrence et la protection des consommateurs dans l’économie numérique. Dans son nouveau livre, Breaking Away : How to Regain Control Over Our Data, Privacy, and Autonomy [Se libérer : comment regagner le contrôle sur nos données personnées, notre intimité et notre autonomie, NdT], il explique comment ces géants de la technologie se sont métastasés en « monopoles de données », qui sont bien plus dangereux que les monopoles d’hier. Leur invasion de la vie privée est sans commune mesure avec ce que le monde a jamais vu, mais, comme l’affirme Stucke, leur potentiel de manipulation est encore plus effrayant.

Face au pouvoir massif et sans précédent de ces quatre entreprises, de quels outils disposons-nous pour les défier efficacement ? Stucke explique pourquoi les propositions actuelles visant à les démanteler, à réglementer leurs activités et à encourager la concurrence ne sont pas à la hauteur de ce qui est nécessaire pour faire face à la menace qu’elles représentent non seulement pour nos portefeuilles et notre bien-être individuels, mais aussi pour l’ensemble de l’économie – et pour la démocratie elle-même.

Lynn Parramore : Les grandes entreprises qui collectent et trafiquent les données – les « monopoles de données » comme vous les appelez – pourquoi représentent-elles un tel danger ?

Maurice Stucke : Les gens avaient l’habitude de dire que les entreprises dominantes comme Google doivent être bénignes parce que leurs produits et services sont gratuits (ou à bas prix, comme Amazon) et qu’elles investissent beaucoup dans la R&D et aident à promouvoir l’innovation. Le juriste Robert Bork a soutenu que Google ne pouvait pas être un monopole parce que les consommateurs ne peuvent pas être lésés lorsqu’ils n’ont pas à payer.

J’ai écrit un article pour la Harvard Business Review, dans lequel je revisite ce raisonnement et demande quels dommages les « monopoles de données » peuvent causer. J’ai proposé une taxonomie de la manière dont ils peuvent porter atteinte à notre vie privée, entraver l’innovation, affecter indirectement notre porte-monnaie, et même saper la démocratie. En 2018, j’ai parlé de ces préjudices potentiels devant l’assemblée législative canadienne et je m’attendais à beaucoup de réactions négatives. Mais l’un des législateurs a immédiatement dit : « Ok, alors qu’est-ce qu’on va faire pour ça ? »

Au cours des cinq ou six dernières années, nous avons assisté à un changement radical dans la perception des « monopoles de données ». Les gens avaient l’habitude de dire que la vie privée et la concurrence n’étaient pas liées. Aujourd’hui, on s’inquiète du fait que non seulement ces entreprises technologiques géantes représentent un risque grave pour notre démocratie, mais aussi que les outils actuels pour y faire face sont insuffisants.

J’ai fait beaucoup de recherches et j’ai parlé devant de nombreuses autorités de la concurrence et entendu les propositions qu’elles envisageaient. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de solution simple. C’est ainsi qu’est né le livre. J’ai vu que même si toutes les propositions étaient adoptées, il y aurait toujours des lacunes.

LP : Qu’est-ce qui rend les « monopoles de données » encore plus potentiellement nuisibles que les monopoles traditionnels ?

MS : Tout d’abord, ils ont des armes que les monopoles antérieurs n’avaient pas. Un ancien monopole ne pouvait pas nécessairement identifier toutes les menaces concurrentielles naissantes. Mais les monopoles de données ont ce que nous appelons un « radar de prévision ». Cela signifie que, grâce au flux de données, ils peuvent voir comment les consommateurs utilisent les nouveaux produits et comment ces nouveaux produits prennent de l’ampleur, et comment ils se développent. Par exemple, Facebook (FB) avait, ironiquement, une application de protection de la vie privée que l’un des dirigeants a appelé « le cadeau qui ne cesse de rapporter ». Grâce aux données collectées par l’application, ils ont reconnu que WhatsApp était une menace pour FB en tant que réseau social, car il commençait à se transformer en un simple service de messagerie.

Un autre avantage est que même si les divers monopoles de données ont des modèles d’entreprise légèrement différents et traitent de différents aspects de l’économie numérique, ils s’appuient tous sur la même boîte à outils anticoncurrentielle – je l’appelle « ACK – Acquire, Copy, or Kill » [Acquérir, copier ou tuer, NdT]. Elles disposent de mécanismes plus importants pour identifier les menaces potentielles et les acquérir, ou, en cas de refus, les copier. Les anciens monopoles pouvaient copier les produits, mais les « monopoles de données » peuvent le faire d’une manière qui prive le rival de l’échelle, ce qui est essentiel. Et ils disposent de plus d’armes pour tuer les menaces concurrentielles naissantes.

L’autre différence majeure entre les monopoles de données d’aujourd’hui et les monopoles d’autrefois est la portée des effets anticoncurrentiels. Un ancien monopole (autre que, disons, une entreprise de presse), pourrait simplement apporter moins d’innovation et des prix légèrement plus élevés. General Motors pourrait vous offrir des voitures de moins bonne qualité ou moins d’innovation et vous pourriez payer un prix plus élevé. Dans l’industrie de l’acier, vous pourriez avoir des usines moins efficaces, des prix plus élevés, et ainsi de suite (et n’oubliez pas que nous, en tant que société, payons pour ces monopoles). Mais avec les monopoles de données, le préjudice n’est pas seulement pour nos portefeuilles. La Suite ICI: https://www.les-crises.fr/les-gafam

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