Les enjeux politiques du bien-vivre

L’issue des élections de mars 2024 nous place sur un nuage. Nous vivons un moment important, un moment heureux de retour à une forme de vie normale. Happés par l’euphorie de ce magistère inédit sous la houlette du duo patriote, Bassirou Diomaye Faye  et Ousmane Sonko résolument engagé dans un quinquennat prometteur de ruptures structurelles d’envergure, celui-ci aujourd’hui pourrait se résumer d’après le discours à la nation du Chef de l’État BDF, à un guichet ouvert sur une jungle d’opportunités.

Faire société, c’est apporter sa pierre au projet de restauration de notre souveraineté à l’instar d’un président et de son premier ministre qui veulent aller « chercher la croissance avec les dents », et qui rêvent d’indexer à leur bonheur personnel celui de leur pays. C’est dire que le Sénégal peut espérer enfin se positionner sur une véritable rampe de lancement !

«Là où croît le péril, croit aussi ce qui sauve », disait Hölderlin. Dans toutes les grandes périodes de bifurcation historique, il y a une double polarisation : une polarisation régressive à laquelle, en général, nous sommes plus attentifs parce qu’elle est d’autant plus spectaculaire que le système d’information est construit pour mettre en scène ce qui va mal ; mais il y a aussi une polarisation créative, même si elle est encore insuffisante.

Pourtant, les états comme les individus sont vulnérables et notre histoire, tout en prétendant s’afficher comme éliminant tous risques, a un coût.

 Réinventer l’art de vivre-ensemble

Aucune assurance tous risques ne l’en préserve. Le progrès sans limite n’écarte pas l’incertain. Nous pouvons au moins décliner trois principes d’espérance au sein de la désespérance dont l’un d’entre eux est l’improbable. Il faut donc repérer, au cœur même du pire, les éléments qui sont mouvants parce que, dans cette espèce de course de vitesse qui se joue entre se perdre ou grandir en humanité, la seule chose qui soit impossible est le statu quo. Nous sommes dans des situations à la fois improbables et dynamiques qui peuvent être régressives, mais aussi créatives.

Face au couple démesure-mal de vivre, si la réponse est dans le couple acceptation des limites-bien vivre, cela veut dire qu’il faut poser comme question centrale pour la communauté celle de son art de vivre ensemble. C’est la question anthropologique par excellence, parce que, d’une certaine façon, la question écologique situe le cadre dans lequel nous ne pouvons plus nous permettre le luxe de la démesure. Un autre récit est possible, celui de l’entraide, de la compassion, du soin de l’autre.

Car l’humanité n’est pas un ensemble d’éléments qui subissent des interactions douloureuses, mais un corps vivant. Un corps dont tous les membres sont au bénéfice de leurs liens dans une dépendance créatrice.

L’histoire récente de notre pays, d’ailleurs nous l’enseigne: les grands moments de crise ont occasionné des comportements de cruauté, de repli sur soi égoïste, mais aussi et surtout d’abnégation, de courage altruiste, et de don de soi sans limite.

Les chantiers du bien-vivre

Alors, quels sont ces chantiers qui permettent de passer de politiques de survie à des politiques de vie, fécondes et créatrices en dépit des écueils que nous percevons? Plusieurs doivent être menés conjointement.

Le premier est celui du contrôle des revenus. La lutte contre l’accroissement des inégalités qui gangrène la coexistence est un chantier majeur, accompagné d’une révolution fiscale visant à une plus grande justice sociale qui seule permettra d’affronter plus paisiblement les échéances inéluctables qui se profilent. Il pourrait se formuler ainsi: «Il n’est pas possible à un individu de gagner plus en 1 mois ce que quelqu’un gagne en 1 an». La rationalité économique doit s’appuyer sur des symboles forts.

Mais au-delà de notre destin national, il s’agit (c’est le deuxième chantier) de changer complètement notre regard sur l’étranger, il nous faut accueillir solidairement, généreusement nos voisins en difficulté qui frappent à nos portes malgré les discours à relents racistes et xénophobes qui commencent à germer sous nos cieux.

Il ne nous faudra pas craindre un appauvrissement en termes de revenus monétaires, s’il est corrélé à un resserrement des solidarités passant entre autres par une restauration significative des services locaux de proximité, gratuits, accessibles à tous, notamment en ce qui concerne les besoins de base (se nourrir, se loger, recevoir des soins, s’éduquer…). Ainsi, à la notion de pouvoir d’achat pourra se substituer le désir d’échanger, de donner, de recevoir, c’est-à-dire tout simplement le vouloir vivre.

Moins de biens, plus de liens

Le troisième chantier concerne la propriété privée. La solidarité, si elle passe par un rééquilibrage des revenus, passe aussi par une limitation drastique de l’accumulation patrimoniale qui, avant d’être une propriété privée, doit être considérée comme des biens communs dont l’usage doit être pris en charge par toutes les formes possibles d’associations d’acteurs et d’usagers. On pourrait ici s’inspirer de la notion de jubilé rappelée par David Graeber (Histoire de la dette) qui organise régulièrement un réajustement des patrimoines. L’économie sociale et solidaire en trace déjà les pistes.

Quatrième chantier et non le moindre, apprendre à vivre mieux avec moins: «Moins de biens, plus de liens». L’épuisement des ressources, la nocivité de la croissance (qui en fait, si elle est un simulacre de bonheur, est cause de malheur pour ceux qui en sont les victimes) doivent nous conduire à une simplicité de vie. Il nous faut retrouver la ferveur des joies simples.Se nourrir, se vêtir, avoir un toit, se réjouir ensemble, prendre soin les uns des autres, doivent être autant de repères qui balisent les chemins à parcourir.

Cinquième chantier majeur: l’éducation. Refaire de l’école un lieu d’apprentissage de l’entraide et non plus de la réussite des trajectoires individuelles et concurrentes. C’est peut-être là la clef de voûte de l’édifice à reconstruire. De ce chantier doivent émerger des pratiques culturelles délivrées des impératifs d’une société marchande qui restreint les aptitudes à l’imagination et à la création tout en occasionnant une diarrhée de productions parfois dénuées de tout intérêt, sinon celui de répondre au besoin compulsif de saturer l’espace public pour écarter tout véritable renouveau.

Pour conclure, nous dirons que le choix que nous avons à faire désormais, à l’instar du titre de cette contribution, est de vivre et non pas de survivre. Vivre dans la confiance qu’un avenir demeure ouvert et non pas survivre sans joie dans la méfiance et les sécurités aliénantes. Ce qui est sûr aujourd’hui, c’est que nous avons en main la responsabilité de dégager de nouveaux horizons, et si nous n’avons pas les recettes politiques préétablies de notre avenir, nous avons en tout cas l’ardente obligation de lutter et de résister à l’inacceptable qui se répand.

Ce sont là des procédés de lutte contre la deshumanisation d’une terre qui ne demeurera habitable que dans la mesure où nous éliminerons les aveuglements et la domination des forces obscures du capitalisme, de l’argent et de la finance. Peut-être, par delà nos hypocrisies, retrouverons-nous le sens du doux commerce auquel croyait l’une de nos lumières, Montesquieu, un doux commerce pour tous et non pas pour des prédateurs ignobles et avides qui en ont accaparé les bienfaits pour ruiner notre monde et ceux qui l’habitent.

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Khady Gadiaga est une communicante de profession. Elle a capitalisé 25 ans d'expérience professionnelle dans différentes entreprises où elle a respectivement occupé les postes de Product Manager, Directrice Commerciale et Marketing, notamment dans les secteurs de l'industrie médicale et textile en Europe et en Afrique. Ancienne directrice du marketing du Festival Mondial des Arts Nègres (FESMAN) de 2005 à 2010, elle a coordonné et orchestré le volet communication et marketing de ce grand rendez-vous culturel. Khady est passionnée de culture, des grandes idées et des mots, elle met sa plume au service des causes justes, parmi lesquelles, la paix et la concorde et la liberté. À ce titre, elle a été directrice de la rédaction, à Debbo Sénégal. Cette ancienne étudiante en Langues étrangères Appliquées à l'économie et au droit à University of Nice Sophia Antipolis, est aujourd'hui Directrice générale à Osmose (Agence de communication Globale) et depuis 2011, met en pratique sa riche expérience en qualité de Consultant expert Sénior en accompagnant les organisations du secteur privé, public et institutionnel en terme de conseils, de coaching et de suivi-évaluation de projets et programmes. Les chroniques de cette dame de aux centres d'intérêts éclectiques, sont désormais sur Kirinapost.

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