La France sous l’emprise de sa propre histoire coloniale

13 septembre 1958.

Aujourd’hui 65 ans exactement nous séparent de l’exécution sommaire d’Um Nyobé par l’armée coloniale française, dans le maquis de Boumnyebel en pays bassa au Cameroun.

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De passage au Cameroun en juillet 2022 lors de sa tournée « africaine », Emmanuel Macron propose que des historiens camerounais et français fassent ensemble « la lumière » sur l’action de la France pendant la colonisation et après l’indépendance.

Ont également été évoqué l’ouverture « en totalité » des archives en France sur cette période de l’histoire du Cameroun (Le Monde, 26.07.2022).

Pourtant, la suggestion même d’une réécriture d’un pan de l’histoire du Cameroun organisée par la France ne représente-t-il pas un acte colonial de la plus belle facture?

Or, rien que les écrits par et sur Um Nyobè sont pléthoriques.

Sans oublier les divers travaux et analyses  historiographiques sur le contexte du maquis au Cameroun (Richard Joseph, Jacob Tatsitsa l’historien avec Manuel Domergue et Thomas Deltombe (co-auteurs de Kamerun!), Simon Nken, Noumbissie Tchouaké et Fotsing Mangoua, et tant d’autres chercheurs qui ont travaillé et qui travaillent assidument sur la mémoire confisquée du Cameroun.

Ensuite les témoins vivants (tant français que camerounais), les romans (Hemley Boum, Max Lobé et autres), les poèmes, le théâtre et les contes (Werewere Liking, Binda Ngazolo), la musique (Blick Bassy) et tant autres analyses pluridimensionnelles d’écrivains de renom (Achille Mbembe notamment).

Tous les éléments sont clairement exposés aujourd’hui sur les responsabilités et en même temps le leitmotiv des chercheurs sur les divers blocages des les années ’80-’90 sur l’accès aux archives en France en particulier.

La proposition du président Macron se ressent comme une cinglante provocation à l’égard de la masse de données existant par la voix et le travail de nombreux scientifiques, écrivains et artistes.

Sur le terrain, une expression de mépris pour les centaines de milliers de victimes et leur famille par l’oblitération intentionnelle de leur histoire et leurs sacrifices. Sans oublier tous les Camerounais du présent qui jusqu’ici ne connaissent pas les détails de la guerre d’indépendance qui a sévi au Cameroun de 1955 à 1971.

La dernière chose que la France peut encore faire, c’est de mettre à la disposition du public TOUTES LES ARCHIVES sur le Cameroun sous son contrôle, y compris les documents classés « secret défense ». Voyons donc ces prochains temps comment la promesse de Macron à ce sujet se traduira sur le terrain.

L’existence de données qui restent inaccessibles, en tant que matière première pour les historiens justement, ne fait que confirmer la difficulté de transparence que la France éprouve à l’égard des détails les plus compromettant de faits historiques. Pourtant, il suffirait que Macron fasse lui-même un tour auprès des archives séquestrées, pour être en mesure de faire la lumière sur les responsabilités des uns et des autres.

Entre la qualification de « foutaises » par François Fillon en 2009 à Yaoundé et la feinte méconnaissance du dossier historiographique par Emmanuel Macron en 2022, la décolonisation de l’histoire du Cameroun par en particulier d’une libération complète des archives a déjà trop tardé, au détriment de la souveraineté nationale du Cameroun.

La fabrication d’une nouvelle version de la « guerre cachée du Cameroun », si ce n’est pour éviter de chiffonner les nombreuses certitudes de citoyens français ayant bénéficié d’un enseignement tronqué de l’histoire nationale, n’honorerait même pas le gouvernement français, qui en fait déjà trop en matière de gouvernance postcoloniale.

La France reste aujourd’hui sous l’emprise d’un gros malaise institutionnalisé face à sa propre histoire coloniale, qui se ressent dans une multitude de domaines. L’injection explicite de ce même malaise au Cameroun dans les circuits institutionnels de l’éducation nationale, de la recherche scientifique et de la gouvernance sociopolitique, contribue à entretenir une construction identitaire nationale où planent l’omerta, le mensonge, la censure de facto et la répression.

Pourtant, des traits d’union entre le passé et le présent existent au Cameroun malgré toutes les cachotteries, tant par des personnages que des vestiges historiques malaimés par ceux qui se soucient de la forme viciée prise de la mémoire dans l’imaginaire collectif.

C’est ainsi que typiquement le Général Pierre Semengue, formé à Saint-Cyr et âgé aujourd’hui de 87 ans, a traversé les époques impunément sous le nez de tous, grâce à bien 70% des jeunes d’aujourd’hui qui n’ont pas connu la guerre et l’époque d’Ahidjo. Ancré dans l’histoire du pays par la terreur que Semengue faisait régner sur les populations civiles pendant la guerre d’indépendance, il parle lui-même sans ambage des nombreuses décapitations de combattants nationalistes à son actif. Les têtes coupées étaient ensuite exposées aux carrefours de grand passage, dans les zones les plus difficiles à contrôler. Semengue est ensuite mouillé dans le scandale des plus de milles jeunes disparus arbitrairement autour de Douala, sommairement exécutés au nom de la lutte contre le grand banditisme, par le sinistre Commandement opérationnel de 2000 à 2001.

Dès 1989 jusqu’aujourd’hui Semengue oeuvre dans les hautes instances du football camerounais, réveillant de temps en temps des incidents de gestion de fonds douteuse et de copinages tellement banals qu’ils ne sont pas autrement relevés. Un parcours civil assez anodin en somme, que l’empreinte pénale de son passé militaire n’a pas encore rattrapé.

Pour ce qui est de vestiges coloniaux,   glorifiant un passé de façon illégitime pour de nombreux Camerounais, on peut citer la statue du Général Leclerc trônant au quartier administratif de Douala.

Représentant un officier français actif au Cameroun au service de la France libre pendant la 2ème guerre mondiale, la statue a été attaquée à plusieurs reprises dès les années 2000 par des militants anticolonialistes. De 2001 à 2013 Mboua Massok – « père des des villes mortes » dans les années de braises des ’90 – avait tenté de renverser la statue, ou l’avait barbouillé d’inscriptions et de peinture à plusieurs reprises. Ensuite André Essama à lui seul aurait « détaché la tête de Leclerc de son corps et renversé la statue 20 fois » entre 2013 et 2020 (Anadolu, 02.07.2020).

Traduisant l’insistance d’un passé colonial malaisé, mais non sans résistance, la statue est toujours là, propre et bien entretenue, avec des activistes toujours prestement sanctionnés par des détentions de plusieurs mois.

A comprendre par là que la mémoire notamment coloniale du Cameroun ne peut qu’exister sous une forme imposée, vivifiant continuellement le même malaise colonial qui, malgré l’indépendance, reflète le refus d’assumer les périodes sombres de l’histoire du Cameroun. C’est ainsi que la vie souterraine de la complicité coloniale de concert avec le malaise français face à son histoire, continue à maintenir les intérêts souverains de l’appropriation d’une histoire nationale dans un contexte de sables mouvants difficiles à maîtriser.

Ainsi, malgré l’indépendance, une certaine interdépendance se poursuit à travers le formattage fallacieux et politiquement construit d’une histoire commune, ainsi que l’emprise toxique sur la France et la hantise ingérable de son propre passé colonial. Comme le témoignent certaines attitudes politiques face à des banlieues jugées difficiles à maîtriser sans nettoyage au kärcher (selon Sarkozy en 2005), ces cités abritent souvent de larges franges de populations immigrées dans un contexte de stigmatisation, de racisme et de précarité.

L’emprise coloniale qui domine la France d’aujourd’hui est celle aussi qui se mêle aux guerres d’influence qu’elle mène en Afrique, dans un relent chronique du partage de l’Afrique de 1885 à Berlin.  Mais le temps passe et les époques changent constamment. Et tout comme dans une entreprise, la résistance au changement tout comme l’obsession de garder des vieilles habitudes devenues obsolètes, devient avec l’insistance un facteur d’essoufflement, voire d’échec.  Dans la même dimension, l’emprise ça use et sa toxicité détruit. Inutile dès lors de chercher la faute de son ralentissement dans les arcanes d’une entreprise concurrente.

La diversion, la tête de l’autruche dans le sable, sont des actions qui intensifient l’usure et qui à force risquent de rendre aveugle et sourd.

Nous sommes aujourd’hui à +65 ans du jour précis de l’exécution d’Um Nyobè.

Nier ou chercher à transformer ce fait n’apportera rien de bon et ne changera rien à la réalité du fait.

C’est ainsi que de résister à l’évidence de la nécessité perpétuelle du changement est voué à l’échec à travers l’intoxication de l’esprit dans sa glissade dans un absurde de plus en plus volatile et difficile à gérer. Les vainqueurs seront ceux qui auront réussi à gagner le pari de l’évolution permanente.

Comprendra qui voudra.

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D’origine britannique, Rebecca Tickle est d’abord une passionnée de l’histoire et du destin de l’Afrique. Elle baigne dans l’esprit du continent dès sa petite enfance à travers son père journaliste, qui sillonne l'Afrique dans le contexte de la Guerre froide. A l'issue d'une carrière d'infirmière diplômée bien remplie et l’achèvement d’une licence en sciences sociale et politiques, Rebecca Tickle travaille dans le domaine de la résolution de conflit et de la gestion de projet de médiation humanitaire. Elle s’engage ensuite comme chargée de communication puis comme secrétaire générale dès 2009 à la Fondation Moumié basée à Genève, structure œuvrant pour la réhabilitation de la mémoire coloniale tardive et postcoloniale de la résistance nationaliste au Cameroun et au-delà. Elle s'intéresse particulièrement aux maux qui rongent l'Afrique centrale et alimente sa réflexion à travers les dénominateurs communs caractérisant le continent. Portant une attention particulière aux rapports de pouvoir et d'influence depuis les indépendances, à travers entre autre la société civile et les médias, Rebecca Tickle se plonge dès qu’elle en a l’occasion dans cet univers qui lui tient tant à coeur, à travers la littérature, le cinéma africain et la condition humaine sur le continent. Une curiosité insatiable et une veille assidue des actualités depuis près de trois décennies, complétées par un Master en études africaines terminé en 2024 à l’Université de Genève, lui permettent de faire des analyses fortes et de participer sous diverses formes aux débats autour des questions brûlantes qui animent l'Afrique. Rebecca Tickle collabore avec la rédaction de Kirinapost depuis son lancement en 2016.

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