La Covid-19 a-t-elle remis la planification à l’ordre du jour ? (par Jacques Sapir)

La pandémie de la COVID-19 s’est traduite par le surgissement d’un évènement imprévu aux conséquences majeures qui a constitué, pour les principaux décideurs tout comme pour les dirigeants politiques, une surprise radicale. Il est alors apparu que les mécanismes existants de marché se sont révélé inadéquats pour faire face à une telle crise. Cette dernière, par son caractère exceptionnel, mais aussi par sa durée, a fait ressurgir la question de la planification, comme instrument de politique économique. Plusieurs arguments surgissent alors pour justifier l’emploi de formes de planification dans les économies pour les années à venir. Jacques Sapir est Directeur d’études à l’EHESS-Paris
Directeur du CEMI
 Membre à titre étranger de l’Académie des Sciences de Russie.

(Version française d’une communication faite au International Political Economy Congress qui s’est tenu à Saint Petersbourg les 25 et 26 mai derniers) Source: Les-Crises

 

Cette surprise a invalidé les résultats traditionnels du calcul économique et a fait émerger l’acte de la décision politique comme central alors que les marchés se sont avérés incapables de gérer ce type d’évènement. Dans cette situation, la décision politique se révèle plus efficace que le calcul économique. C’est aussi le cas de la décision heuristique, car il devient impossible de calculer au préalable les conséquences de l’événement imprévisible. Dans cette situation, O. Neurath avait démontré dés 1909, qu’elle conduisait à un retour à l’économie « de guerre », ce qu’il appelle aussi une « économie en nature ». en 1919-1920 que la planification pouvait s’avérer supérieur au marché.

La question de l’incertitude

De fait, en septembre 2020, le gouvernement français décidait de recréer une agence nommée haut-commissaire au plan, rattachée pour sa gestion administrative et financière, au secrétariat général du Gouvernement. Les moyens de fonctionnement liés à sa mission, notamment les crédits de personnel, seront inscrits au budget du Premier ministre. Il convient donc de lire la « lettre de mission » rédigée par la Président de la République, M. Emmanuel Macron. On comprend bien que l’on est plus dans le monde du symbole politique, de la communication politique, que dans celui de l’économie. Néanmoins, le symbole ici est important. En décidant de recréer un Commissariat au Plan, le gouvernement français, et le Président, actent la limite des marchés, tant pour le long terme que dans une situation d’incertitude.

La question de l’incertitude est donc centrale. Le fait que l’incertitude générale engendrée par la pandémie de la Covid-19 se soit alors étendu sur les diverses économies, et que les agents, les entreprises comme les ménages, aient éprouvé, et éprouvent toujours, de nombreuses difficultés pour se projeter dans l’avenir, pourrait s‘avérer une cause majeure de récession. La nécessité des gouvernements de construire une forme de prévisibilité de l’avenir s’impose comme la clef d’un retour durable à la croissance. Mais, cette même prévisibilité renvoie aussi à la capacité des Etats de se doter des moyens d’intervention dans l’économie et d’orienter les anticipations des agents. C’est aussi l’un des intérêts de la planification que de permettre aux agents de se projeter à nouveau dans un futur moins incertain.

Déjà dans les années trente, on pouvait lire une critique des conceptions économiques libérales fondée sur la notion d’incertitude. Pour Gunnar Myrdal le théorème fondamental du libéralisme économique selon lequel un optimum social peut être obtenu par l’agrégation spontanée de décisions décentralisées est non fondé pour des raisons qui sont, en réalité, proches de celles avancées par Hayek. En effet, il souligne que la richesse nationale globale que l’on cherche à maximiser doit pouvoir être appréhendée de manière subjective, en fonction des préférences de chaque agent, si on ne veut pas faire une hypothèse très forte sur l’homogénéité des préférences de tous les agents. En même temps, pour que le raisonnement ait une base scientifique, cette mesure doit être compatible avec toutes les configurations de préférences tenues par les agents, aujourd’hui et demain. Or, une telle mesure ne saurait exister dans une société différenciée, composée d’agents hétérogènes.

Le principe de la “main invisible” n’est compatible qu’avec soit un état stationnaire de la société soit avec une hypothèse d’identité des agents. Myrdal alors en a conclu que les bases de l’économie classique et néoclassique sont, sur ce point, une métaphysique de l’unité des désirs humains. Notons par ailleurs que cette unité des comportements renvoie, comme le montre R. Bellamy dans un article récent, à une éternalisation des structures des sociétés traditionnelles, avec leur faible différenciation sociale globale et la très grande inertie de leurs structures.

De manière encore plus spectaculaire, Hayek rejoint alors Keynes sur la question de l’incertitude. Ce point a été exploré dans une discussion sur la parenté entre Keynes et les thèses autrichiennes par Paul Davidson. Dans un article publié à la suite de la Théorie Générale et dans lequel il entend résumer la thèse centrale de son livre, Keynes fait un lien explicite entre l’incertitude sur connaissances dont disposent les agents et l’incertitude sur les prévisions comme conditions conduisant au sous-emploi des ressources. Il établit que l’incertitude est un facteur de sous-emploi car elle empêche une convergence des anticipations. Poursuivre la lecture ici: les-crises.fr

 

 

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