Kader Diop (1943-2020): Ethique, finesse, militant

« Le souvenir commence avec la cicatrice » disait Alain mais il faut les arroser comme des fleurs en pot conseillait Kundera. Le souvenir du journaliste Kader Diop décédé le 23 juillet dernier à Dakar restera dans notre mémoire. Sa disparition est un des événements qui m’a le plus marqué en 2020. Pa Kader comme on l’appelait affectueusement était d’une générosité sans bornes. J’aimais discuter avec lui. Chaque échange était un cours, une leçon de vie. Si l’abondance du vocabulaire, la pléthore et la richesse des tournures de phrases, la culture immense, sont des qualités essentielles pour être un bon journaliste, Kader Diop était un excellent journaliste. Que dis-je, Pa Kader c’était le Graal, la Ligue des Champions, le Grammy… le Pulitzer tous les ans !

Un jour, alors que je préparais un dossier sur la crise entre le Sénégal et la Mauritanie de 1989, je m’en suis ouvert à lui. Comme d’habitude, humblement, il se mit tout de suite à ma disposition. Je devais dés lors, me préparer de façon minutieuse parce qu’un entretien avec Pa Kader, il fallait avoir le niveau. C’est des : « de but en blanc, à brûle-pourpoint, échanson, détorquer, oripeaux…» qu’il te balance l’air de rien…chez beaucoup de personnes, sortir de tels mots ou utiliser le subjonctif plus-que-parfait par exemple relève du pédantisme. Ce n’était, alors pas du tout le cas chez Pa Kader. La facilité et l’éloquence dont tout cela sortait, témoignait tout simplement d’une maitrise parfaite de la langue et lorsqu’on se ruait vers le dictionnaire on se rendait compte que le mot était celui qui sied précisément…plus que tous les synonymes possibles. Il pouvait aisément dire comme Césaire: « J’ai plié la langue française à mon vouloir-dire. »

« Prix Pierre Mille » de grand reportage

Ce n’est point un hasard, qu’il fut en 1989 lauréat du Prix Pierre Mille pour la presse après un reportage sur la Guinée de Sékou Touré. Parmi les personnalités qui ont inscrit leur nom au palmarès de ce prestigieux prix, le président Senghor et l’ancien président de France Télévisions Hervé Bourges…Rien que ça !

Formé à l’ancien Office de Coopération Radiophonique (OCORA) qui comptait le Studio-École à Maisons-Laffitte en France, Kader Diop commence sa carrière à Radio Sénégal en 1964. Avant de rejoindre le Bureau de l’Agence France Presse (AFP) à Dakar en 1971. En tant que Chef du bureau de l’AFP, il couvrira le Cap-Vert, la Guinée Conakry, la Guinée  Bissau, la Mauritanie, le Mali et évidemment le Sénégal. Ce qui lui conféra une connaissance aigüe du continent africain.

Pathé Fall Dièye, ancien directeur de la radiodiffusion nationale puis de la télévision nationale (1977-1984) en réaction à la disparition de Kader Diop salua le professionnalisme de « l’immense journaliste. »

« C’était un immense journaliste aussi bien de la radio, de la télévision que de la presse écrite. Il faisait partie des pionniers de la Radiotélévision nationale dès les débuts de l’indépendance. Kader faisait partie de la rédaction du journal parlé dans laquelle il s’était illustré par la précision de ses papiers, par son engagement journalistique, son sens du devoir et surtout par la justesse de ses analyses au point que l’AFP, qui venait de s’installer au Sénégal, l’a finalement mis dans son personnel » a témoigné l’ancien dirigeant au micro de l’APS.

Kader Diop a été Président du Conseil pour le Respect de l’Éthique et de la Déontologie (CRED) l’organe d’autorégulation devenu Conseil pour l’observation des Règles d’Éthique et de Déontologie dans les médias (CORED).  Il était un membre très éminent du Tribunal des pairs du CORED et était très sollicité sur la question de formation des journalistes. Il a été d’ailleurs formateur à l’école de journalisme de l’Université Cheikh Anta Diop sur l’écriture d’agence de presse.

L’éthique « au bout des ongles »

En effet, la formation des journalistes lui tenait à cœur. Il insistait toujours auprès de ses étudiants sur l’importance de la lecture, la nécessité de se cultiver et de cultiver l’humilité. Aussi, tenait-il toujours à inviter ses confrères et les journalistes en herbe à porter en bandoulière les valeurs d’éthique et de déontologie dans leur travail au quotidien. Pour Cellou photographe à l’AFP, Kader Diop incarnait l’éthique « au bout des ongles ». Il mettait aussi en garde les élèves- reporters sur les dangers de trop fricoter avec les puissants et hommes politiques dans l’exercice de leur métier. Ses conférences et communications dans ce sens sont légion. Un journaliste peut-il tout dire ?

À cette question, il avait répondu en bon pédagogue par l’affirmative avant de rappeler quelques freins essentiels.

« Un journaliste peut tout dire si son information apporte une plus-value. Il faut éviter de blesser gratuitement ou d’attiser la haine. Une information mineure mais susceptible de mettre le feu entre deux pays doit être exploiter avec responsabilité. Lors de la crise entre le Sénégal et la Mauritanie, c’est une mauvaise exploitation d’un évènement par une certaine presse de l’époque qui a créé un énorme conflit. Sopi, le journal le plus vendu à l’époque faisait aussi un peu l’opinion. Suite aux heurts entre éleveurs et agriculteurs à Diawara, ce journal avait titré : ++L’Armée mauritanienne tire sur des paysans: un mort 25 disparus++. Ce qu’il présentait comme armée mauritanienne était en réalité le garde forestier. De surcroit, tel que présenté, c’était comme si les 25 disparus étaient aussi morts. À la radio sénégalaise également, sitôt l’évènement de Diawara connu, un confrère, avait cru opportun de devoir convoquer la fierté nationale et exacerber le sentiment patriotique. C’est ainsi, de but en blanc, que les Sénégalais se sont sentis blessés et ont réagi » racontait le journaliste expérimenté et grand connaisseur de la société sénégalaise.

Militant sans trop se prendre au sérieux

Kader Diop était malgré toute sa mesure et son professionnalisme, un militant dans l’âme.  Il avait de qui tenir en bon Walo-Walo. Son grand-père Pathé, homme de refus originaire de Dagana, était réputé pour son amour de la justice et son attachement à la liberté. Kader Diop est un digne héritier de son aïeul. À de nombreuses occasions, il  a fait montre de ce même attachement à ces valeurs. C’est ainsi qu’il a, au retour d’une visite au fameux camp Boiro de Conackry, pris sa carte à Amnesty. Il est d’ailleurs membre fondateur de Amnesty Sénégal. Pa Kader était un homme engagé. Il faisait toujours ce qui lui semblait le plus juste, sans trop se prendre au sérieux. Son sourire légendaire jamais bien loin. Pa Kader, c’était l’élégance la pudeur et la subtilité.

Par exemple, lorsqu’on a voulu ériger le Mémorial De Gaulle, Kader Diop alors à Radio Sénégal, donna une contribution de 5 FCFA ce qui irrita bien entendu le président Senghor qui le fit muter à Ziguinchor…

Partir 6 mois après ta douce et avenante épouse ce n’était pas prévu comme ça…Lors des funérailles, j’avais promis de me rapprocher davantage de toi pour t’écouter, pour apprendre mais aussi t’inciter à écrire tes mémoires. Malheureusement, la Covid-19 est arrivée et on nous a dit : «Il faut protéger les anciens»…c’était vraiment pas prévu comme ça.

 Le souvenir commence avec la cicatrice, mais ayons foi en Dieu…à cet instant précis, j’ai une forte pensée pour Mame Ibrahima, Lamine, tonton Joe et surtout Kiné-Fatim qui, moins de deux ans après avoir perdu son « Chef Gaëtan », a vécu à nouveau une épreuve d’une douleur indescriptible. Mais on ne pleure pas. Pa Kader était tellement jovial, tellement drôle, capable avec une intelligence inouïe de tourner en dérision tes inquiétudes et peurs afin de te remonter le morale face aux épreuves. Il ne supporterait pas qu’on pleure sa disparition. Pa Kader va manquer à tout le monde. À sa famille encore plus. Il était charmant, amusant, agréable et exquis avec tout le monde. Avec ses enfants et petits-enfants encore plus. Passionné de Basket-ball, il incarnait à merveille les valeurs du sport : Le travail, l’esprit de rigueur, le fraternité et le partage.

Sa maison était le refuge de l’orphelin et il y avait toujours une bonne assiette pour le passant. Pa Kader vivait au quotidien les vertus de l’Islam sans ostentation. On ne peut qu’être fier d’avoir côtoyé un tel homme d’une dimension exceptionnelle.

« Il faut arroser les souvenirs comme les fleurs en pot et cet arrosage exige un contact régulier avec des témoins du passé , c’est-à-dire avec des amis. Ils sont notre miroir ; notre mémoire ; on n’exige rien d’eux, si ce n’est qu’ils astiquent de temps en temps ce miroir pour que l’on puisse s’y regarder » nous a recommandé Milan Kundera. Repose en paix Maam Kader.

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