Épistémologies du Sud: interpellation directe…dédicace à Lansana Gagny Sakho (Par Moïse Sarr)

Moïse Sarr (Chercheur transdisciplinaire ex-conseiller politique au Cabinet canadien)• La critique facile et le fardeau de la rente. Lansana, je m’adresse directement à toi car on se connaît très bien. Tu sais que je suis un sociologue indépendant du champ politique sénégalais et qu’à ce titre je vais, de nouveau, te faire sortir de tes gonds.

Je me souviens d’une mémorable soirée pendant laquelle tes cris étaient à la mesure de la vacuité de ton argumentaire. Tu continues dans d’autres espaces et différentes temporalités. Maintenant que tu es devenu un collègue (docteur), je t’invite à un débat public.

​Plus sérieusement, mon constat, en tant qu’autorité en la matière, me fait voir que l’espace public sénégalais nous offre régulièrement le spectacle d’une étrange amnésie. Tes récentes prises de parole, mon cher Lansana Gagny Sakho, à l’encontre d’Ousmane Sonko et de la dynamique de rupture portée par le régime actuel en sont une illustration parfaite. Qu’un cadre technocratique exprime des réserves sur la trajectoire d’un gouvernement est une exigence démocratique saine. Mais lorsque la critique émane d’une figure dont l’ensemble de la carrière repose sur la centralité de l’État nourricier, le sociologue du politique ne peut s’empêcher d’y déceler les contours d’une profonde contradiction structurale.

​Mes enseignements et recherches à l’Université d’Ottawa portant sur l’analyse wébérienne, entre autres, et un parcours bien rempli dans la gestion gouvernementale ainsi que les affaires parlementaires et politiques, tant au Canada qu’au Sénégal, me confèrent l’autorité de te lancer une invitation directe à ce débat. Sénégal biñou bokk!

L’analyse de ton discours et de ton parcours révèle trois angles morts majeurs qui fragilisent considérablement la portée de tes sermons républicains.

Bennë

Postulons un fait social opérant la réalité de l’opportunisme comme boussole et la collusion avérée avec le système de la prébende.

Pour comprendre ta posture, mon cher Dr. Sakho, j’ai appliqué les grilles de lecture de la sociologie des élites postcoloniales. Ta trajectoire sous l’ancien régime — marquée par des stations successives et prestigieuses à la tête de grands démembrements de l’État (ONAS, APIX) — t’inscrit pleinement dans ce que les politistes nomment la bourgeoisie d’État ou l’élite prébendière. Ce groupe social a historiquement prospéré non pas par l’innovation ou la création de valeur sur le marché libre, mais par la captation et la redistribution des ressources publiques.

​Ton rapprochement opportuniste avec la mouvance PASTEF au moment de la décomposition de l’ancien régime, suivi de ton revirement véhément dès lors que la rupture n’offrait pas le prolongement de tes habitudes d’appareil, relève d’un « conversionnisme » classique. L’idéal-type du transhumant opère ici. C’est le réflexe d’une élite habituée à naviguer dans les méandres du pouvoir pour garantir sa pérennité. Reprocher aujourd’hui un « manque d’éthique » ou un « radicalisme » à ceux qu’on cherchait à approcher hier manque cruellement de cohérence morale.

Niare

Ta légèreté économique est un indicateur visible dès lors que ta situation est claire : tu sembles émarger sur la fortune publique au lieu de créer de la richesse.

​En effet, sur le plan économique, ton discours, mon cher Lansana, souffre d’une légèreté conceptuelle frappante. En tant qu’ingénieur et gestionnaire formé au management, tu inclines à confondre la gestion de budgets d’État avec la création de richesse nationale.

​Diriger des agences nationales financées par le contribuable et la dette publique ne fait pas d’un cadre un créateur de valeur autonome. C’est, au sens strict, vivre de la rente institutionnelle. L’économie réelle ne se bâtit pas en émargeant sur les liquidités publiques ou en distribuant des marchés d’État dans le cadre d’un capitalisme de connivence. Reprocher au discours de la rupture son « manque de pragmatisme » alors que l’on incarne soi-même un modèle économique parasitaire — qui a lourdement grevé les finances publiques sans résoudre les problèmes structurels d’assainissement ou d’investissement productif — relève d’un aveuglement dommageable.

Niette

j’observe chez toi une panique sociologique qui est le reflet de la caste technocratique et prébendaire que je surveille depuis 1975, depuis le lycée Faidherbe avant Van Vollenhoven.

​Au-delà de l’homme que je connais assez pour opiner sur lui, les charges adossées à ta « grande personne » traduisent l’angoisse sociologique d’une classe de hauts fonctionnaires et de technocrates. Cette caste, façonnée par des décennies de pratiques présidentialistes et prébendaires, découvre avec effroi que les clés du consentement populaire lui échappent.

​Ce que vous qualifiez de « populisme » chez Ousmane Sonko n’est rien d’autre que la réarticulation d’un contrat social fondé sur la souveraineté, l’imputabilité et la fin des privilèges indus. Ta posture n’est pas celle d’un expert impartial soucieux du bien commun, mais celle d’un produit du système défendant, sous couvert d’orthodoxie institutionnelle, les restes d’un ordre social où l’État demeurait la principale source d’enrichissement personnel. Xam nga limay wax. Dila dëglou!

Lima lay ñaan, docteur, avant d’ériger des procès en incompétence ou en radicalisme à l’encontre de ceux qui tentent de refonder les bases de l’économie politique sénégalaise, il conviendrait de faire preuve d’humilité analytique.

Jaaxaloo fi kenn! 

La véritable légitimité économique ne se mesure pas au nombre de décrets de nomination obtenus, mais à la capacité d’exister en dehors du giron de l’État comme nous. Tant que cette preuve n’aura pas été faite, tes leçons de gouvernance conserveront la saveur amère de la nostalgie d’un système révolu. Tu diras à Mimi Touré que yenn ñeupp yenna yem. (De la part de Kaltz).

Dr. Moussa Sarr, expert transdisciplinaire

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