DÉMOCRATISATION D’UN DISCOURS RACISTE ?

Nouvelles annoncées de l’obscurcir…

Extrait légèrement corrigé d’un article paru il y a 15 ans, intitulé « La dangereuse démocratisation d’un discours raciste en France », 13/12/2006, Afrikara. Cet article peut permettre de comprendre que les discours racistes et xénophobes qui sont au cœur de certaines offres politiques en France et en Europe aujourd’hui, après une inflexion dans les années 1970, se sont réarmés, alors même que des catégories de « Noirs » accédaient à davantage de visibilité politique. L’illusion serait de croire que de tels imaginaires resteraient confinés en Europe, auprès de leurs clientèles communautaires européennes -non nécessairement majoritaires- quand on sait que le rayon d’action et d’influence de l’Europe en Afrique reste significativement important.

La France traditionnellement sait s’enorgueillir du prédicat de la patrie des droits de l’homme, fière de sa révolution de 1789 qui «a fait le tour du monde», de son attention très cathodique aux droits de l’homme [blancs ?], de l’inscription dans sa devise des valeurs de «liberté, fraternité, égalité». Autisme politique ou connivence, rien jusqu’ici n’a vraiment entaché cette image savamment entretenue, malgré les crimes contre l’humanité de la traite négrière et de la colonisation (…), et toutes les servitudes humaines, paupérisations, réifications générées par les pillages à très grande échelle des pays faibles, dépendants d’Afrique.

Que l’armée française ait pu au Rwanda se rendre complice d’un génocide, qu’elle soit intervenue directement ou indirectement pour favoriser la guerre du Biafra au Nigeria à la fin des années 70 -on parle du million de victimes-, qu’elle ait brûlé des villages au Napalm au Cameroun rebelle, rien de tout cela n’a d’importance aux yeux des bien-pensants et faiseurs d’opinion.

Il faut noter à ce titre que même les plus critiques et les plus sérieux des chercheurs, des intellectuels, des militants humanistes revendiqués soit sont passés à côté d’une véritable mise en accusation de ce que François Vershave appelait «La Françafrique, Le plus long scandale de la république», soit se sont tu, par corruption, affinité et complaisance politiques. Un auteur aussi indispensable que le savant Pierre Bourdieu, qui se classait à gauche de l’échiquier politique, a été capable de théoriser avec beaucoup d’érudition et de courage intellectuel sur la domination dans l’espace social, sans réellement accorder une place singulière à la forme la plus évidente de domination qui existe en France et dans le monde, le racisme antinoir, devenu tellement naturel, normalisé qu’il en est presque invisible.

Si le rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines de racisme relève la gravité de ce qui se joue c’est que les sociétés modernes s’enfoncent de plus en plus profondément dans des zones de racisme officiel qui elles seront probablement des issues sans secours, préparant aux pires destins nationaux. M. Diène, le rapporteur spécial parle de «démocratisation» du discours raciste, faisant remarquer que l’instrumentalisation du racisme et de la xénophobie, par les discours contre les étrangers et les demandeurs d’asile sont des discours payants.

La France est devenue depuis quelques années un cas d’école de cette démocratisation du discours raciste et des pratiques concrètes traduisant l’infériorisation des Noirs dans tous les actes de la vie quotidienne. Les politiques spectacles anti-immigration ou d’expulsion de logements ont depuis une dizaine d’années montré et socialisé l’image d’une population qui pouvait sans réprobation ni considération éthique supporter les violences les plus implacables provenant de la force publique. Violences physiques, au motif de la lutte contre l’immigration clandestine, violences verbales voire insultes publiques en prime time sur des médias à grande audience.

Des auteurs de grande notoriété et par ailleurs affectés à la division du travail françafricain de légitimation des crimes commis en Afrique comme Stephen Smith se sont spécialisés dans des expressions et propos agressifs vis-à-vis des Noirs et des Africains, n’hésitant pas, dans les habituels chapelets d’amalgames et de sottises, à parler pour le continent noir d’autisme identitaire, mélangeant avec l’inculture qui lui colle à la peau, négritude -mouvement intellectuel des années 40 – et aspirations des Africains et Afrodescendants en 2000 ! Un condensé d’injures aux Noirs et aux Africains [Négrologie, 2004] lui vaudra tout de même un prix, fût-il insignifiant, mais une gratification voire une incitation au racisme. Il n’en sera pas autrement d’un Pétré-Grenouilleau, que les médias ont fabriqué en moins de six mois comme le spécialiste des Traites négrières et dont la seule fonction systémique a consulté à déculpabiliser les Français en décidant que 2% d’Africains avaient été razziés -sans démonstration- et que le reste des déportés africains -sous-estimés- avaient été vendus sur une base volontaire.

Les politiques s’y sont mis avec les affirmations du ministre de l’intérieur sur la violence des Noirs, celles des députés sur l’inintégrabilité des enfants d’immigrés africains, sur la culture africaine pauvre et incompatible avec l’idéal égalitariste de la France, une académicienne se permettant d’expliquer les émeutes et problèmes de discrimination en France par la polygamie des Africains ! Des propos délirants que l’on imaginerait à peine dans des discussions de café se retrouvant dans des journaux, magazines, émissions radio et télé considérées comme sérieuses et ayant un impact énorme dans les mentalités collectives. Un rapport officiel signé d’un député UMP allait même faire un lien entre l’usage des langues africaines et le développement de la délinquance, après tant d’années d’érudition française sur les bienfaits du bilinguisme, de l’ouverture culturelle, etc. !

Logiquement les faits d’agression raciale et de discrimination, au travail, au logement, à l’accès à la propriété, au crédit, dans l’évolution de la carrière sont permanemment niés par l’établissement et il demeure presque impossible même au plus téméraires, Afrikara s’en est fait l’écho sur des procès en cours pour discrimination au travail, de mobiliser les médias standards qui obstinément feignent de ne rien voir.

Les Finkielkraut, George Frêche, Pascal Sevran, comme les Stephen Smith, les Bénisti, Hélène Carrère d’Encausse, participent d’une criminalisation banalisée du quotidien de la république française, par racisme, par l’impunité et la pratique de la hiérarchisation des races. Ils répercutent dans le champ médiatique, celui de la pensée savante, des industries culturelles, les cris, insultes, onomatopées, et agissements racistes que l’on retrouve routinisés dans les stades de football nouveaux repères des expositions ethnologiques, nouveaux zoos humains où les gens se déplacent pour prendre du plaisir à railler, insulter, animaliser des Africains, des Noirs, des Nègres. Une foire ouverte de haine des Noirs, déculpabilisée, muée en jeu, activité de loisir traversant la société entière. Seul hic, désormais ces Nègres sont français, et il viendra bien un moment où, par les banlieues ou par d’autres truchements, ils prendront une parole interdite aujourd’hui… Ceux qui se rendent auteurs et acteurs aujourd’hui d’une haine viscéralement négrophobe pourraient en être les victimes demain, cela s’est déjà vu dans l’histoire, une haine pouvant, par les mêmes procédés, en remplacer une autre.

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Martial Ze Belinga est un économiste et sociologue camerounais. Son travail porte spécifiquement sur l’épistémologie de l’histoire africaine, les préjugés et les silences qui biaisent la compréhension du passé de l’Afrique et des diasporas africaines. L'art et la culture tiennent une place centrale dans son travail. À ce titre il est l'auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels: "Au-delà de l’inculturation. De la valeur propositionnelle des cultures africaines". Pour l'économie, ses travaux ont beaucoup porté sur la monnaie notamment le FCFA. il est l'auteur entre autres de: "Afrique et mondialisation prédatrice". Expert associé au comité scientifique international de l’UNESCO pour l’Histoire générale de l’Afrique, Belinga est éditorialiste et avait lancé le site Afrikara dédié à l'histoire, la culture et l'avenir du monde noir. Il a été par ailleurs sélectionné parmi les 20 « Experts » représentatifs de la diversité (Club XXIe siècle, France)

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