De Sekou Touré à Alpha Condé, la Guinée toujours aux pieds du Fouta-Djalon…

« Je serai le Mandela de la Guinée. » Ce 21 décembre 2010, le moment était historique au pays de Sékou . À 72 ans, Alpha Condé venait de prêter serment à l’issue d’un scrutin houleux mais validé au forceps par les observateurs internationaux. Il devenait ainsi le premier président de la République de Guinée élu démocratiquement. C’était-là l’aboutissement d’une interminable lutte pour le professeur Condé depuis l’indépendance.

28 septembre 1958, sous l’égide d’Ahmed Sékou Touré et contrairement au reste de l’Afrique Occidentale Française, les Guinéens disent Non au projet de Constitution de la Vème République et à la communauté franco-africaine. Ahmed Sékou Touré leader syndical charismatique arrachera l’indépendance au forceps.

« Il n’y a pas de dignité sans liberté : nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage » clamait Ahmed Sékou Touré devant un Général De Gaulle décontenancé.

« La Guinée n’est pas indispensable à la France. Qu’elle prenne ses responsabilités. […] Nous n’avons plus rien à faire ici. Le 29 septembre, la France s’en ira » avait pesta t-il. Pour beaucoup d’observateurs, la Guinée n’a toujours pas fini de payer cet « affront ».

Lorsque la république de Guinée est officiellement proclamée le 2 octobre 1958, avec comme président Ahmed Sékou Touré devenu désormais un des chantres de l’Afrique libre, le jeune Alpha Condé a 20 ans. À l’époque, personne n’imagine celui qui deviendra la boussole de la démocratie guinéenne.

Étudiant en France, Condé va faire des études d’économie, de droit et de sociologie, Plus tard, il enseigne à la Sorbonne et se lie avec tout un réseau de personnalités de gauche, dont son « frère », Bernard Kouchner, chef de la diplomatie française, époque Nicolas Sarkozy. il rencontrera aussi Pierre Mendès éternelle figure morale de la gauche française des années 54.

Mais« c’est au sein de la FEANF que se développe son leadership et son influence parmi les cadres africains venus de toute l’Afrique francophone », peut-on lire dans sa biographie officielle sur le site de la présidence guinéenne.

Tout au long de ces années, Alpha Condé opère des allers-retours en Guinée pendant ses vacances. L’occasion de rencontrer Sékou Touré, le temps d’une intimité.

Pourtant le professeur raconte dans un entretien accordé en 2019 au directeur de la rédaction de Jeune Afrique, François Soudan, et publié sous le titre « Alpha Condé. Une certaine idée de la Guinée » qu’il existait entre-eux une divergence importante au moment de l’indépendance.

Selon lui, Sékou Touré est, en 1958, favorable au « Oui » au référendum proposé par De Gaulle. Un Oui sous condition mais un Oui et que c’était plutôt lui le véritable instigateur du Non; Et qu’il a fallu l’incident d’août 1958 et le coup de sang du général De Gaulle pour que Sékou Touré devienne « l’homme qui a dit non ».

Malgré cette proximité entre le père de l’indépendance et son lointain successeur, le soutien de la FEANF au mouvement de grève enseignant de 1961 sévèrement réprimé marquera leur rupture. Elle ira si loin qu’au début des années 70, Alpha Condé est condamné à mort par contumace. Cette condamnation marque le début d’un exil de vingt années.

Il faudra en effet la mort d’Ahmed Sékou Touré en 1984 et, surtout, l’ouverture de la Guinée au multipartisme au début des années 90 à la faveur du vent de l’est, pour qu’il puisse revenir à Conakry. Le règne de Sékou Touré, sur bien des aspects avait placé la Guinée sur l’échiquier africain et international, mais en même temps, au fil des ans est apparu un autoritarisme qui finira en une sorte de paranoïa de l’ancien leader syndical. Normal diront certains, la France ne lui a jamais pardonné.

Après la mort de Sékou Touré, s’ouvre une période d’instabilité et un autre muraille se dressera devant Alpha Condé. Le désormais homme fort s’appelait Lansana Conté, un cacique du pouvoir Touré.

Un duel Condé-Conté se faisait jour à Conakry. La bataille des malinkés. Sous les couleurs du RPG (Rassemblement du peuple de Guinée, le parti qu’il a créé), A.Condé se présente à deux élections présidentielles face à Conté, en 1993 et 1998.

Des scrutins qui ne convainquent personne et qui reconduisent Lansana Conté au pouvoir. Au lendemain de celui de 98, le professeur est arrêté et condamné deux ans plus tard, à cinq ans de prison pour « atteinte à l’autorité de l’Etat ».

Resté silencieux tout au long de l’audience, il prendra la parole le dernier jour en réaffirmant son engagement: « Je maintiens, persiste et signe que tout ce que l’on m’impute est faux. Je suis un intellectuel, mon combat est un combat d’idées et mes armes, la plume et la parole ».

Alpha Condé ne passera finalement qu’une année en prison avant de bénéficier d’une grâce présidentielle, concédée sous la pression de la communauté internationale par Lansana Conté, et aussi du fait du reggaeman engagé Tiken Jah Fakoly à travers sa chanson « Libérez Alpha Condé » extraite de l’album « le caméléon », sorti en 2000.

Ces mois passés derrière les barreaux forgeront solidement cette image de “Mandela d’Afrique de l’ouest” qu’il essaie de se construire.

Tout au long de la décennie 2000, la santé de Lansana Conté va se dégrader. Mais cela ne l’empêchera pas de tripatouiller la Constitution pour briguer un troisième mandat.

Début 2001, Lassana Conté tente une réforme constitutionnelle. Mais un front en ébullition avec figure de proue l’infatigable opposant A.Condé tente d’empêcher la réforme, qui sera finalement adoptée par référendum. Lassana Conté est encore reconduit au pouvoir en 2003.

En décembre 2008, quand Lansana Conté s’éteint, c’est une junte militaire emmenée par le colonel Moussa Dadis Camara qui s’empare du pouvoir. À 70 ans, Alpha Condé n’abdique pas, il met encore le costume d’opposant pour faire face à ce néophyte politique qui ambitionnait de s’installer à sekhoutouréya, le palais présidentiel du pays.

À cet effet, lors d’un meeting au Stade du 28-septembre en 2009 à Conakry, plus de 150 personnes sont tuées, par les militaires fidèles à Dadis Camara. À la suite du massacre du 28 septembre, des dissensions apparaissent au sein du gouvernement et Dadis est blessé à la tête après une tentative d’assassinat perpétrée contre lui. Cette situation le contraint à quitter le pouvoir.

Arrivé au sommet sans l’avoir voulu, ni recherché, en décembre 2009, l’ancien numéro 2 de la junte Sékouba Konaté héritait d’une mission à hauts risques dictée par les circonstances. Il renoua le dialogue avec la classe politique, et mettra en place un gouvernement de consensus, qui conduira le pays à des élections auxquelles il ne paricipera pas. Une situation qui lui valut, le surnom de « ATT de Guinée », en référence à Amadou Toumani Touré du Mali. Et un an après, il remettait le pouvoir à Alpha Condé, élu démocratiquement par le peuple…

Auréolé par cette victoire sur l’histoire, Alpha était devenu l’espoir d’un peuple qui a tant souffert. S’il a toujours été un nationaliste dans l’âme, il en a fait un paravent, une arme politique. Une arme qui a fini par le détruire du fait d’une mémoire oblitérée par les années fastes du pouvoir.

Reste cette question : à quel moment la figure emblématique de l’opposant historique opprimé est-elle devenue un président tripatouilleur de Constitution ? Le virage a été tellement brusque qu’on se demande s’il s’agit d’un virage.

À 83ans, il prendra malheureusement sa « 3ème dose« , le mandat du déluge et ce nonobstant la mise en garde de l’opposition, dénonçant un « coup d’Etat » constitutionnel et du reggeaman qui le traitait de « devenir fou » ainsi que tous les présidents qui s’adonnaient à un tel projet.

De l’opposant historique au président déchu, Alpha Condé a rejoint aux yeux de maints défenseurs de la démocratie, les rangs des dirigeants africains se maintenant au pouvoir au-delà du terme prévu, de plus en plus souvent en usant d’arguments fallacieux légaux.

Il faisait part de son intention, en octobre 2020 sur RFI et France24 de vouloir instaurer une « présidence à vie » un rêve brisé ex abrupto par un homme que lui Alpha avait fait Homme, Mamadou Doumbouya.

Ce dernier va t-il suivre les pas de Sékouba Konaté ? La Guinée va-t-il sortir de ce cycle infernal de mésintelligence ? Le pays le plus arrosé d’Afrique de l’Ouest aux ressources minières et hydrologiques considérables méritent le meilleur nous le souhaitons vivement.

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Aslam ibn Abass, de son vrai nom Kamagaté Abass est de nationalité ivoirienne. Géographe de formation, il se présente comme un critique et un analyste. C'est fort de cela qu'il s'intéresse à l'histoire, aux relations internationales et à la géopolitique, puisque la géographie est ce qui définit selon lui l'histoire et la politique des régions du monde. Ainsi pour lui c'est la formation de l'espace qui nous permet de comprendre le monde. Aslam ibn Abass étudie également la théologie, où il se pose comme un disciple de la pensée réformiste du professeur Tariq Ramadan. Il est l'un des administrateurs des pages dédiées à la cause de ce dernier. Passionné de savoir, Aslam ibn Abass s'intéresse à tous les domaines du savoir notamment la philosophie, la poésie la science... et bien d'autres. Il a accepté de partager ses analyses sur kirinapost.

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