Chomsky: « Les intellectuels et les «responsables» suivent en réalité les diktats du pouvoir privé »

Noam Chomsky est indispensable. Tout comme il est impossible d’imaginer apprécier l’art dramatique sans étudier Shakespeare, ou d’aimer la trompette de jazz sans connaître Louis Armstrong, il est inconcevable d’étudier la pensée politique contemporaine sans lire Chomsky.

 

Dès les années 1960, avec son manifeste contre la guerre du Vietnam, American Power and the New Mandarins (1969), Chomsky n’aura de cesse qu’il n’ait construit une œuvre prolifique qui remet en cause la tromperie des puissants et met en lumière la promesse de la révolte démocratique. Parmi ses classiques, citons Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media (1988), une analyse de la partialité de la presse commerciale co-écrite avec Edward S. Herman ; Profit Over People (1999), l’un des exercices les plus précoces et les plus convaincants dans la démolition de la logique du néolibéralisme ; et 9-11 (2001), un pamphlet qui a donné à entendre une des rares voix de la raison pendant la ferveur patriotique belliciste qui a suivi les attaques terroristes de 2001 contre les États-Unis.

Son livre le plus récent, Consequences of Capitalism : Manufacturing Discontent and Resistance (2020) (co-écrit avec Marv Waterstone, professeur émérite de géographie à l’université d’Arizona), consiste principalement en un cycle de conférences données devant leurs étudiants dans un cours intitulé What Is Politics ? À l’heure de la convergence des crises et des bouleversements politiques, Conséquences du capitalisme offre un soutien essentiel aux militants et aux intellectuels qui tentent de se projeter dans un monde plus libre et plus juste.
Jusqu’en 2017, Chomsky était professeur de linguistique au Massachusetts Institute of Technology, et il est souvent considéré comme l’un des fondateurs de la linguistique moderne. De toutes les évaluations de la carrière exceptionnelle de Chomsky dans le domaine de l’érudition et de l’activisme, le chanteur-compositeur irlandais Foy Vance est sans doute celui qui la résume au mieux : « Si vous êtes du style tranquille et que vous en avez marre du bébé institutionnel / Noam Chomsky est une révolution douce. »

J’ai récemment interviewé Chomsky sur Zoom à propos de son tout dernier livre et d’un large éventail de questions socio-politiques connexes.

DAVID MASCIOTRA : Votre décision, ainsi que celle de Marv Waterstone, de publier les conférences de votre cours Qu’est-ce que la politique ? découle-t-elle d’un sentiment d’urgence pour un retour aux fondamentaux, peut-être en raison de la convergence des crises que nous connaissons actuellement ?

NOAM CHOMSKY : Marv et moi avons estimé que le contenu du livre, qui, il est vrai, commence par l’essentiel, comme par exemple la définition de ce « bons sens » prédéfini — d’où les gens tirent leurs idées et leurs croyances — se poursuit pour atteindre des choses qui sont très urgentes et critiques aujourd’hui. Nous nous sommes fondés sur notre propre perception des choses et sur les réactions des deux cohortes d’étudiants. L’une est composée d’étudiants de premier cycle de l’université d’Arizona, et l’autre de personnes de la communauté, des personnes plus âgées. Les deux groupes interagissent, et à en juger par leurs réactions, les deux ont semblé trouver l’expérience précieuse et instructive. Cela a été suffisamment encourageant pour nous inciter à mettre le programme en place et il contient bien sûr des éléments qui vont au-delà des conférences. Il semblait que ça en valait la peine, et les réactions que nous avons obtenues jusqu’à présent viennent renforcer cette conclusion.

DAVID MASCIOTRA: Quelle est, selon vous, l’idée fausse la plus répandue chez les Américains en réponse à la simple question « Qu’est-ce que la politique ? » Et comment corrigeriez-vous cette idée fausse ?

NOAM CHOMSKY: Eh bien, si ce cours était donné par un instructeur classique, la politique serait ce qui est enseigné dans un cours d’instruction civique : quelles sont les règles au Sénat et à la Chambre, qui présente la législation, qui la vote, les rouages du système politique officiel. De notre point de vue, la politique, c’est ce qu’il se passe dans la rue et ce qui se passe dans les conseils d’administration des entreprises. Ces dernières dominent de manière écrasante la conception et la mise en oeuvre de ce qu’il se passe dans le système politique.
La première, ce qu’il se passe dans la rue — et métaphoriquement, je parle ici de ce qu’il se passe non seulement dans la rue, mais aussi dans l’éducation politique, l’organisation, l’action politique au sein de la population générale — est ce qui modifie la fenêtre d’Overton [Allégorie qui désigne l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme acceptables dans l’opinion publique d’une société, NdT], l’éventail des choses qui sont mises en discussion et prises en compte. En gros, c’est une guerre des classes : les salles de conseil d’administration versus les rues. C’est évidemment une simplification excessive, mais il y a du vrai dans cette perspective. Nous essayons de la compléter, de la rendre moins simpliste et de montrer comment cela fonctionne.

DAVID MASCIOTRA: L’une des affirmations simples mais profondes du livre est que « le problème n’est pas individuel, mais institutionnel ». Le débat politique dominant a tendance à être obsédé par les individus plutôt que par les institutions. De nombreux Américains sont furieux contre la politique, mais ne savent pas exactement pourquoi ni comment diriger leur colère. Est-ce en partie parce que — même si, disons-le, Biden est préférable à Trump — le problème global n’est pas individuel, mais institutionnel ?

NOAM CHOMSKY:Il existe des différences, et elles sont significatives, mais fondamentalement, les institutions imposent des contraintes strictes sur ce qui peut se passer. Prenons le problème le plus urgent qui se pose dans l’histoire de l’humanité : la destruction de l’environnement. Si nous ne nous occupons pas de ce problème au cours des deux prochaines décennies, rien d’autre n’aura d’importance. Nous serons engagés sur la voie irréversible de l’autodestruction. Eh bien, il y a les institutions et les individus. Il y a le PDG d’ExxonMobil. Il y a Jamie Dimon, qui dirige JPMorgan Chase. Ils prennent des décisions, et ces décisions reflètent dans une certaine mesure leurs propres objectifs, priorités, sentiments, etc. Mais ils sont soumis à des contraintes étroites.
Ainsi, par exemple, le PDG d’ExxonMobil en sait sûrement autant que vous ou moi sur le réchauffement climatique, probablement beaucoup plus, du moins s’il lit les documents qui lui parviennent de ses propres scientifiques et ingénieurs, qui savent tout ça depuis 50 ans. Les scientifiques d’ExxonMobil étaient à l’avant-garde, bien avant que de nombreuses personnes ne mettent en garde contre les dangers extrêmes du réchauffement climatique pour l’environnement.

En fait, lorsque James Hansen, un célèbre géo-scientifique, a prononcé un discours en 1988 pour mettre en garde contre la menace du réchauffement de la planète, mettant le problème sur la scène publique, ExxonMobil a répondu en déployant d’importants efforts pour saper l’idée qu’il puisse exister une menace. Ils n’ont pas fait ça de façon stupide. Ils n’ont pas démenti, cela aurait été facilement réfuté. Ce qu’ils ont fait, c’est essayer de développer le doute — « Peut-être que nous ne savons pas », « Nous n’avons pas étudié les nuages », « Remettons à plus tard toute décision importante afin d’avoir une société plus riche », « Nous devrons peut-être faire quelque chose à ce sujet, mais dans longtemps », etc.Ils savaient tous que c’était absurde. Ils savaient tous que si nous ne faisons pas quelque chose rapidement, nous fonçons tête baissée vers un grave danger.

DAVID MASCIOTRA: Pour en revenir à votre question. Imaginons qu’un autre PDG, un autre individu soit venu et ait dit : « Disons la vérité à la population. Disons-leur que nous détruisons toute perspective de vie humaine organisée sur terre. Disons-leur que nous allons arrêter de faire ça. Nous allons passer aux énergies renouvelables, parce que nous nous soucions de vos petits-enfants et des nôtres.» Il aurait été viré en cinq minutes. Cela, c’est ce qui fait partie de la structure institutionnelle. Si vous ne maximisez pas le profit et les parts de marché, vous ne tiendrez pas. Bien sûr, il n’est pas inutile de critiquer les individus, mais le fait est que, dans le cadre du système, ils n’ont pas beaucoup de choix. Par conséquent, nous devons nous demander : « Qu’est-ce qui, dans la structure de nos institutions, nous conduit dans cette direction ? »

NOAM CHOMSKY: Prenons un autre exemple actuel, qui fait la une des journaux. Nous sommes au milieu d’une pandémie. Tout le monde a bien compris, partout, que si on ne fournit pas rapidement des vaccins aux régions pauvres et atteintes dans le monde, comme dans certaines parties de l’Afrique, ce sera un désastre, non seulement pour elles, mais aussi pour nous. Des mutations vont se produire. On ne peut les prédire, mais certaines pourraient être mortelles. Ces formes reviendront en Europe et aux États-Unis, et nous aurons tous de gros problèmes. Alors, nous avons le choix. Nous pouvons travailler sur un vaccin pour les gens, en envoyant le vaccin gratuitement et libre de droits aux populations d’Afrique.

C’est une bonne chose pour eux, bien sûr, mais cela nous protégera également d’un futur désastre. C’est un choix. L’autre choix consiste à protéger les bénéfices des sociétés pharmaceutiques majeures, dont les profits sont déjà bien fournis grâce aux éléments hautement protectionnistes des mal nommés « accords de libre-échange ». Alors que recherchons-nous ? Pas seulement nous, mais aussi l’Europe. Ici, le principe est qu’on travaille pour soi-même, pour le système de pouvoir intrinsèque à sa société, et si cela tue des gens ailleurs, c’est le problème de quelqu’un d’autre. C’est comme ça que les institutions fonctionnent .

En fait, si vous regardez les détails, c’est assez choquant. Imaginez que vous êtes un observateur rationnel venu de l’espace pour observer cette espèce. Regardez les États-Unis, qui ont l’un des meilleurs — ou des moins mauvais — bilans en matière de vaccins. Il se trouve qu’il y a un surplus de vaccins aux États-Unis, parce que la FDA [Food and Drug Administration,Ndt] n’a pas encore autorisé l’utilisation de l’AstraZeneca, et qu’il y a une grande réserve supplémentaire. Donc, Biden a fait ce qu’il fallait. Il les a distribués à d’autres pays. Quels pays ? Le premier est le Canada, qui est le champion du monde en terme de stockage de vaccins inutilisés et qu’il ne pourra jamais utiliser parce qu’il les a amassés bien au-delà de toute utilisation potentielle.

C’est donc le premier bénéficiaire. Le deuxième bénéficiaire est le Mexique, dans le cadre d’un pot-de-vin visant à violer le droit international et l’éthique minimale en gardant les réfugiés désespérés loin de notre frontière. Ce n’est pas que Biden soit quelqu’un de mauvais. Il semble être un chic type. C’est juste la façon dont les institutions structurent les décisions. Cela étant dit, il y a différentes forces qui agissent sur la façon dont les décisions sont structurées. Il y a les conseils d’administration des entreprises, et il y a les militants dans les rues. Qui va gagner ? C’est là le problème, et ce n’est pas une mince affaire.

Revenons au début de cet assaut à l’encontre de la population générale appelé « néolibéralisme » et qui dure depuis 40 ans. C’était assez évident dès le départ. Vous n’êtes peut-être pas assez vieux pour l’avoir entendu, mais je suis sûr que vous avez lu le discours inaugural de Reagan en 1981. La phrase clé en était : « Le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes, le gouvernement est le problème ». Ok, donc si le gouvernement n’est pas la solution, qui est la solution ? Où les décisions seront-elles prises si ce n’est pas au gouvernement ? Faut-il être un génie pour résoudre la question ? Elles seront prises dans les salles de conseil d’administration des entreprises.

Donc, en d’autres termes, nous transférons les décisions depuis le gouvernement — qui, quels que soient ses défauts, est, au moins partiellement, à l’écoute de la population générale — vers des tyrannies privées, qui n’ont absolument aucun compte à rendre au public, et dont le seul but, explicitement — il n’y a pas de secret à ce sujet — est la maximisation de ce que l’on appelle la  » valeur actionnariale  » : dividendes, bénéfices pour la direction. C’est leur mission. Aux États-Unis on donne à cela le nom de  » libertarianisme  » [Issue du libéralisme, cette philosophie prône, au sein d’un système de propriété et de marché universel, la liberté individuelle en tant que droit naturel. La liberté est conçue par le libertarianisme comme une valeur fondamentale des rapports sociaux, des échanges économiques et du système politique, NdT]

Tout ce que je vous dis là sont les moyens par lesquels, pour en revenir à mon cours et à celui de Marv, le  » bon sens  » est institué. Il se trouve que nous commençons par Gramsci. Nous retournons à des sources plus anciennes, même à l’ouvrage Des premiers principes de gouvernement de David Hume. Ces thèmes sont récurrents, et on comprend bien qu’il faut imposer le bon sens. Vous devez fabriquer le consentement. Comme l’ont affirmé les théoriciens de la démocratie progressiste, « Le peuple est trop stupide et trop ignorant pour faire ce qui est dans son propre intérêt. Donc, nous, les hommes responsables, devons prendre des décisions à leur place ». Bien sûr, les intellectuels et les hommes responsables suivent en réalité les diktats du pouvoir privé. Ils n’aiment pas cette facette de l’histoire. Ils aiment se voir comme les maîtres du jeu.

Dans ma vie, je l’ai vu encore et encore. Pendant les années Kennedy et Johnson, l’élite technocratique et méritocratique, mes collègues de Harvard et du MIT, affluaient à Washington pour montrer comment le monde devait être dirigé. Eh bien, au Vietnam, nous avons vu ce que cela a donné. Ce n’était pas quelque chose d’imprévisible. Ceux d’entre nous qui étaient dans la rue l’avions prévu depuis le début.

Maintenant, on se retrouve devant la même chose. Le néolibéralisme, quoi qu’en pensent les gens qui le défendent, peut-être même sans y penser, est un effort explicite, et cela se voit dans la structure, pour donner le pouvoir à des institutions privées, qui sont dédiées à l’enrichissement personnel. Ce serait évident même pour un enfant de 10 ans, même si les économistes ne le voient pas, parce qu’ils ont une théorie qui dit que cela mène à  » l’optimum de Pareto  » [Un optimum de Pareto est une allocation des ressources pour laquelle il n’existe pas une alternative, dans laquelle tous les acteurs seraient dans une meilleure position, NdT]. Peu importe.

Nous avons 40 ans d’expérience, et nous pouvons voir ce qui s’est passé. C’était totalement prévisible.
Pour vous donner un seul exemple, vous l’avez peut-être vu, mais il y a quelques mois, la RAND Corporation a fait une étude détaillée pour essayer de déterminer combien de richesses ont été transférées depuis la classe ouvrière et la classe moyenne vers les super riches pendant les 40 années de néolibéralisme. On estime qu’on parle ici de 47 000 milliards de dollars. Certains appellent cela un  » transfert « .  » Vol  » serait un terme plus approprié. Pendant ce temps, les 0,1 % de personnes les plus riches de la population ont doublé leur part de la richesse totale, passant de 10 % à 20 %. Observons les conséquences : la majorité de la population survit de salaire en salaire. Les salaires réels stagnent depuis 40 ans.

Les gains de croissance de la productivité se concentrent dans très peu de poches. Cela conduit à ce que vous avez mentionné précédemment — une colère non ciblée. Est-ce surprenant ? On ne dit pas aux gens ce qui les dépouille vraiment. Au lieu de cela, on leur dit que ce sont les immigrants, les Noirs, certains pédophiles de l’espace, si vous en croyez QAnon. Tout sauf ce qui se passe réellement. C’est un autre mode de fabrication du consentement et de définition de ce qu’est le  « bon sens ».

Le travail des gens comme vous, militants des rues, des gens qui essaient de changer le monde pour le rendre meilleur, est de démanteler tout ce souk. C’est d’amener les gens à voir ce qui n’est pas si différent de ce qu’ils ont sous les yeux. Rien de tout cela n’est très profondément enfoui. Vous pouvez en parler à des lycéens. Ils comprennent souvent mieux que les étudiants diplômés des grandes universités, qui ont été bien plus endoctrinés.

Comme nous en parlons dans le livre, c’est un point que George Orwell a fait valoir. L’introduction de La Ferme des animaux est quelque chose que peu de gens lisent, mais pourtant ils le devraient. Ce livre est considéré comme ne présentant aucun problème parce qu’il s’agit d’une satire de l’ennemi totalitaire. L’introduction, qui initialement n’a pas été publiée, est adressée au peuple anglais. Orwell met en garde contre tout excès de bien-pensance, car dans l’Angleterre libre, les idées impopulaires peuvent être supprimées sans qu’il y ait besoin de recourir à la force. Il appelle cela « la censure littéraire en Angleterre », et l’un de ses vecteurs est décrit comme tout simplement la bonne éducation. Vous allez dans les meilleures écoles, comme Oxford et Cambridge (du même registre que Harvard et Yale), et on vous inculque qu’il y a certaines choses qu’il ne serait tout simplement pas convenable de dire, ou même de penser.

C’est bizarre comment les choses arrivent. Il y a quelques jours, j’ai discuté avec un groupe de militants latino-américains. Ils venaient de toute l’Amérique latine. Eh bien, juste pour m’amuser, je leur ai lu un article paru dans le New York Times ce jour-là, rédigé par l’un de leurs meilleurs spécialistes des affaires étrangères. Il y était question de l’engagement des États-Unis en faveur de l’État de droit, des droits humains et de la démocratie. Ils ont éclaté de rire. Ils vivent dans le monde réel, pas dans le monde de la culture intellectuelle américaine.

NOAM CHOMSKY: Pendant longtemps, un de vos sujets de discussion et d’écriture a été la responsabilité des intellectuels. Quelle est la responsabilité d’un véritable intellectuel qui s’engage sérieusement à dire la vérité sur les questions importantes, par opposition aux conseillers de Kennedy et de Johnson qui ont planifié et dirigé la guerre du Vietnam, ceux dont on disait qu’ils étaient « les meilleurs, les plus brillants », une expression dont l’ironie voulue par David Halberstam est souvent passée inaperçue ?

DAVID MASCIOTRA: C’est assez simple, comme pour la plupart des choses. Si dire la vérité sur des sujets importants est important, alors c’est ce que vous faites. Que se passe-t-il pour vous ? Ce n’est généralement pas bien joli. Revenons à la Grèce antique. Il y avait un gars qui « corrompait la jeunesse » en posant trop de questions. Il a bu la ciguë, lui, et pas les gens qui ne posaient pas de questions. Revenons aux temps de la bible. Il y avait des gens qui condamnaient les actes des mauvais rois, et qui demandaient justice et miséricorde pour les veuves et les orphelins. Que s’est-il passé pour eux ?

Ils ont été emprisonnés, conduits dans le désert, sévèrement condamnés. Bien des siècles plus tard, on les honore et on les appelle « prophètes ». Nous devrions nous rappeler que le premier juif s’adonnant à la  » haine de soi « , un terme couramment utilisé aujourd’hui quand on parle des juifs qui critiquent Israël, était le prophète Élie. Il a été appelé devant le roi Achab, qui était le summum du mal dans la Bible. Achab a condamné Élie en le qualifiant de « haineux envers Israël », parce qu’il critiquait les actes du mauvais roi. Il est le premier  » Juif qui se déteste »

Ce phénomène traverse l’histoire. Le terme  » intellectuel  » au sens moderne du mot est apparu à peu près au moment de l’affaire Dreyfus en France, à la fin du XIXe siècle. Les dreyfusards, Émile Zola et autres, condamnaient la procédure judiciaire atroce contre Alfred Dreyfus la voyant comme une attaque antisémite contre une personne innocente. Nous honorons les dreyfusards, mais pas à cette époque là. Zola a dû fuir la France pour sauver sa vie. Lui et les autres ont tous été sévèrement condamnés, à peu près de la même manière que « les meilleurs et les plus brillants » ont condamné les militants anti-guerre. Ils disaient : « Qu’est-ce que vous, bande de militants, d’étudiants et d’écrivains, avez à dire sur quoi que ce soit ? Comment osez-vous critiquer notre auguste État ? »

Les militants anti-guerre étaient ceux que McGeorge Bundy, conseiller à la sécurité nationale de Kennedy et de Johnson (et ancien doyen de Harvard), appelait « les durs à cuire dans les coulisses ». C’était en 1968, alors qu’il y avait déjà un important mouvement anti-guerre. Il a écrit un article pour Foreign Affairs dans lequel il disait essentiellement : « Oui, nous avons fait certaines choses de travers. Tout le monde commet des erreurs. Il est parfaitement légitime de remettre en question nos tactiques, mais il y a aussi des gens qui ont l’audace de remettre en question nos objectifs et nos motivations : Des durs à cuire dans les coulisses ». Mais voilà, les « durs à cuire dans les coulisses » étaient ceux qui se sont interrogés sur la structure institutionnelle qui nous a conduits à commettre des crimes de guerre majeurs, des crimes pour lesquels les nazis ont été pendus à Nuremberg. Comme les Dreyfusards, comme Socrate dans la Grèce antique.

Notre pays est beaucoup plus libre, bien sûr. La plupart d’entre nous, ou du moins ceux qui jouissent d’un privilège relatif, n’ont pas eu à fuir pour sauver leur vie, mais pour certains cela a pourtant été le cas. Si vous étiez un militant noir, comme Fred Hampton, vous auriez pu être assassiné par le FBI.Pour revenir à votre question : Que fait un véritable intellectuel ? Il dit la vérité sur les choses importantes aux personnes qui sont appelées à l’entendre, et s’attend à en subir les conséquences. La suite Ici: les-crises.fr/noam-chomsky

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