« CHERCHEURS, EXPERTS ET DÉCIDEURS… TERRAINS ET RYTHMES… »

L’une des erreurs les plus monumentales souvent commises par les chercheurs ou comme les experts, voire par tout acteur voulant s’appliquer sa « propre manière de fluer » est d’arriver sur le terrain, en affichant d’emblée son véritable statut de vérificateur de cadences…

Même si par ailleurs, il est censé avoir acquis, dans sa carrière et la reconnaissance sociale qui seule peut la valider, un ensemble varié d’expériences, et vécu de multiples et complexes situations devant toutes les réalités qu’il analyse, il doit éviter – nécessairement – d’aborder le terrain en tant qu’un médecin spécialiste, avec un certain bagage langagier, sans oublier l’ensemble des recettes que mille diagnostics auront assigné.

Il m’a toujours semblé que l’attitude la plus conséquente, dont il doit tendre à rendre compte de la vraie figure, est la seule qui peut lui permettre de se présenter dans une posture de quête, pour renouveler ses propres connaissances, et non vérifier ou tenter d’appliquer celles apprises, pour ainsi dire digérées, et donc forcément instinctives.

Cette attitude de non « »décollement », de sa « gamme », le conduit dans l’univers de l’hors-chestre, muse de toutes les cacophonies qui peuvent entacher le déroulement d’un discours métamorphosé en « hymne » imposant. Et que, tous se plaisent à exécuter à l’unisson.

Dès lors, une certaine logique voudrait que sa démarche puisse lui permettre de révéler non pas l’étrangeté – celle assignée par les diagnostics et les recettes – de la situation qu’il observe à nouveau, mais plutôt de percevoir « le trouble » que provoquent ses propres questions sur ce qu’il semble, par le biais des canons de son formatage académique et/ou de sa stature d’expert avisé, savoir déjà. Parce que le renouvellement des connaissances est un impératif catégorique, mais qui cependant nous pose un réel et sérieux problème théorique.

Et, tout cela semble relever non seulement d’un défaut systémique qui « rouille » le processus général de la transmission des Savoirs, mais aussi au rythme auquel fonctionnent ses différents moments d’animation dans les espaces qui lui sont affectés, ou ceux qui le prolongent, au-delà de ses propres « franchises », et que des lois instituent en facilitant leurs interactions.

En situation de terrain, l’académisme, l’expertise et toute autre forme de détachement condescendant doivent refluer, c’est-à-dire perdre leur rythme, et toutes leurs exigences codifiées. Tous les deux, pris ensemble, conçus dans d’autres circonstances, « similaires » ou totalement différentes, entrent en contradiction flagrante avec les réalités locales telles qu’elles se produisent, en se co-reproduisant, dans un temps historique et social. C’est une évidence longtemps éprouvée, mais que nous peinons à interroger chaque jour davantage afin d’arriver à mieux saisir les décalages réels, qui peuvent exister entre ce que nous apprenons, enseignons, disséminons, pour finalement le transmettre de manière instinctive de génération, en génération, comme un héritier têtu, qui va finir par détruire les fondements de son propre héritage.

Toutes ces choses qui entrent en conflit avec le caractère « insaisissable » des « subjectivités » locales – et leurs multiples inter-connexions – prises dans toute leur globalité. C’est pourquoi nous ne pouvons que difficilement appréhender – même pas un simple soupçon d’exactitude – les complexités dans lesquelles peuvent nous installer tous ces paradigmes (et leur rythme propre !), que nous manipulons, et qui rendent nos discours si hermétiques, voire inapplicables, pour cause de dissonance.

En sus de tout cela, notre propre subjectivité de « développeurs » attitrés, de « lettrés » côtés à la bourse des publications quantitatives, et de politiciens « viscéralement attachés » à notre terroir ethnique de légitimation viennent déstructurer ce qui nous restait comme esprit critique et auto-critique. Ce sont ces images et attitudes auxquelles elles donnent naissance, qui doivent impérativement disparaître (et à jamais !), une fois « descendus » sur le terrain. Et pourquoi pas dans la vie de tous les jours, pour arriver à ce qu’une complémentarité désincarnée y gagne en véritable valeur qualitative.

Ainsi la communauté pensante, ou du moins celle de la pensée pensante, pourra donc accompagner cet exceptionnel génie créateur dont ont fait toujours montre nos populations, loin des joutes et concurrences stériles, qu’une forte demande de visibilité n’a jusqu’à présent cessé d’actionner.

Extraits de A. NGAÏDE, Entre chemins et variables. « Exprimer l’inexprimable », Dakar, L’Hamattan-Senegal, 2018.

 

NB : UN CHERCHEUR DOIT IMPÉRATIVEMENT REVENIR SUR SON TERRAIN DE RECHERCHE, COMME LE CRIMINEL SUR LES LIEUX DE SON PROPRE CRIME…AVEC CETTE DIFFÉRENCE…

NB : LE ROBINET DIVIN MOMENTANÉMENT FERMÉ….

 

© université de Bordeaux – Freepik

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Il écrit et ne s'arrete jamais d'écrire. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages (essais & romans). Avec humour, philosophie, il raconte les lieux comme personne. Enseignant-Chercheur à UCAD, Abdarrahmane Ngaidé est un historien de formation.

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