Ce qu’on ne peut pas dire, il faut le faire (Alexandre Lacroix)

Nous vous proposons, l’édito d’Alexandre Lacroix directeur de la rédaction de Philosophie magazine. Enseignant à Sciences-Po Paris, iI est aussi président et cofondateur d’une école d’écriture créative à Paris, Les Mots. Source: Philomag

 

Je n’ai jamais pratiqué les arts martiaux et ne suis nullement spécialiste du domaine de la lutte, mais voilà un enseignement que j’ai tiré des inévitables bagarres de jeunesse : si l’on va se battre, il ne faut pas parler. Celui des adversaires qui se répand en imprécations, en menaces ou en injures, qui déplace l’agressivité sur le terrain verbal, perd le bénéfice de l’effet de surprise mais également sa propre impulsivité, il se décharge avant d’en venir aux mains. Les ennemis vraiment redoutables sont les taiseux, qui contiennent une immense rage scellée derrière leur bouche fermée et leur regard attentif.

Il y a là, me semble-t-il, une indication quant à la bifurcation profonde entre la confrontation physique et orale, entre les jeux de poing et de langage. Cette bifurcation fut peut-être, dans l’Antiquité grecque, le ressort originel de la philosophie, sa première raison d’être : ce que l’on devine à travers la lecture des fragments laissés par les sophistes, des Vies des philosophes illustres de Diogène Laërce ou encore des dialogues de Platon, c’est que les rhéteurs étaient des mutations de bretteurs, que les philosophes ont trouvé le moyen de transposer les conflits réels sur le terrain de la dialectique et de l’entretien contradictoire. Ils ont fait le pari du discours comme nouvel espace de résolution des différends mais aussi comme outil de régulation de la violence. Comme on lit ces textes en prêtant à leurs auteurs une louable amitié pour la sagesse, on sous-estime leur combativité : les premiers dialogues philosophiques n’étaient pas sans quelque ressemblance avec un combat de boxe ou un duel à l’épée. Mais bien sûr, ces duels se jouaient dans la dimension symbolique, et les armes n’étaient que des combinaisons adroites de mots – des questions, des arguments ou des définitions. Les ego et les réputations pouvaient en ressortir meurtris mais non les corps, et encore moins les organes vitaux. Ainsi, la philosophie est peut-être à sa naissance une tentative pour juguler l’agressivité inhérente aux rapports humains en la déplaçant sur le terrain du langage.

Cependant, un mouvement ou un voyage inverse, une sortie hors de la sphère protectrice du symbolique paraît nécessaire sitôt que les paroles ne suffisent plus, qu’un autre type de courage est requis, qui n’est pas seulement intellectuel et qui consiste en une capacité à risquer la douleur physique, la blessure, à lutter pour sa propre survie. Ce mouvement, ce retour amont est plus difficile à effectuer à mesure que les conditions de la vie sociale sont devenues plus sophistiquées et plus abstraites, que les hommes et les femmes de texte ont supplanté les hommes et les femmes d’action.

C’est pourquoi, si les philosophes ont pris l’habitude de louer le courage de la vérité, à juste titre – il faut du cran pour critiquer publiquement un tyran –, ils sont beaucoup plus circonspects lorsqu’il s’agit de considérer le courage de base, plus viscéral, celui que requiert la guerre. Dans l’ordre du discours, le courage guerrier apparaîtra toujours comme une sorte de scandale ou de mystère. Qu’il inspire de l’admiration ou de la méfiance, il reste impénétrable – car il se joue dans une région de l’être où l’on avance sans dire un mot.

Source: philomag.com

Photo Une ©: Pape Alioune Dieng

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