Accord avec le FMI : le Sénégal est-il en train d’accepter un programme d’ajustement structurel pour payer le prix de la dette cachée ?

Le Sénégal se trouve devant un paradoxe historique : après avoir découvert une dette bien plus élevée qu’annoncée, il s’apprête à accepter un programme du FMI destiné à rétablir ses équilibres budgétaires. Le pays doit aujourd’hui assainir des finances dont les déséquilibres ont échappé, pendant des années, à la surveillance d’une institution qui l’accompagne depuis des décennies.

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La cheffe de mission du FMI pour le Sénégal, Mercedes Vera Martin, et le président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, à Dakar, le 21 janvier 2026. © Présidence de la République du Sénégal

L’accord technique avec le FMI est présenté comme une nécessité. Avec une dette publique révisée à 132 % du PIB, des besoins de refinancement de 6 000 milliards de FCFA en 2026, un service de la dette absorbant 25 % des recettes fiscales et une crédibilité financière dégradée, le Sénégal doit restaurer ses marges budgétaires. Néanmoins, cette urgence ne doit pas conduire à une restructuration prématurée de la dette compte tenu du fait que le gouvernement de l’ancien premier ministre avait mis en place un plan de Redressement Économique et Social (PRES) qui avait jeté les bases d’un assainissement des finances publiques.

Cependant, la problématique qui devrait être au centre du débat économique est la suivante : comment le Sénégal a-t-il pu atteindre cette situation après des décennies de surveillance, de conseils et de programmes du FMI ? Le Fonds reconnaît que les données sur la dette et le déficit avaient été significativement sous-déclarées entre 2019 et 2023, faisant passer, après les audits, la dette du gouvernement central de 74,4 % à 112 % du PIB fin 2023.

La responsabilité principale de la dissimulation incombe aux autorités qui ont produit et transmis ces données erronées. Mais cela ne doit pas clore le débat sur l’implication d’une institution spécialisée – dans la surveillance de la dette souveraine des pays membres -, des déficits et de la soutenabilité financière — dont les mécanismes de surveillance n’ont pas permis de détecter plus tôt une divergence aussi importante ?

Une responsabilité de surveillance qui ne peut être éludée

Le FMI n’est pas un simple observateur. La découverte de passifs non déclarés a profondément modifié le diagnostic financier et économique du Sénégal. La question n’est donc pas seulement : qui a caché la dette ? Elle est aussi : pourquoi le dispositif de surveillance n’a-t-il pas mesuré plus tôt l’ampleur, alors que le Sénégal était suivi depuis longtemps ?

Quarante ans de programmes : quel bilan ?

La relation avec le FMI remonte à la fin des années 1970 et aux années 1980. Stabilisation, ajustements structurels, maîtrise monétaire, libéralisation commerciale / financière, et réformes économiques ont marqué plusieurs décennies de relations entre le Sénégal et le FMI avec des résultats désastreux pour les populations.

Les programmes d’ajustement structurel et la dévaluation du franc CFA de 1994 et l’ajustement qui l’a accompagnée ont certes contribué à restaurer dans une certaine mesure la compétitivité industrielle et à relancer la croissance économique. Mais cette croissance n’a pas produit la transformation structurelle de l’économie nécessaire pour une éradication de la pauvreté.

Après des décennies de coopération avec le FMI, le Sénégal reste confronté à une faible diversification productive, une forte dépendance aux importations, un secteur informel considérable, une base fiscale étroite et une dépendance excessive au financement extérieur. Le FMI a parfois stabilisé l’économie, mais n’a pas résolu la faiblesse productive de l’économie sénégalaise.

Le paradoxe du FMI : traiter la dette après avoir surveillé la trajectoire qui y a conduit

Le paradoxe est saisissant : le FMI intervient pour résoudre une crise de dette dont il n’avait pas anticipé toute l’ampleur.

Il demande désormais davantage de transparence, une meilleure gouvernance et gestion de la dette, une rationalisation des dépenses et une mobilisation accrue des recettes. Ces mesures sont nécessaires. Mais pourquoi n’ont-elles pas empêché l’accumulation d’une telle vulnérabilité ?

Il serait trop facile de faire supporter aux citoyens l’essentiel du coût de la correction alors que le système de surveillance n’a pas détecté à temps l’ampleur du problème.

L’accord actuel devient alarmant à ce stade. D’un montant d’environ 2,2 milliards de dollars, soit près de 1 243 milliards de FCFA, sur 36 mois au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC), il repose sur une logique de consolidation budgétaire susceptible d’avoir de lourdes conséquences sociales et économiques comme ce fut le cas dans les années 1980 à la suite des programmes d’ajustement structurel.

Le Sénégal risque de payer deux fois : une première fois pour les erreurs et engagements du passé ; une seconde pour leur correction, à travers la pression fiscale, la réduction ou la rationalisation des dépenses , la modification des subventions à l’énergie, et la limitation des marges budgétaires.

Le péril serait de reproduire le cycle suivant : endettement → crise → ajustement → restructuration → retour aux marchés → nouveaux emprunts → nouvelle crise. Il faut en sortir, pas le recommencer avec une intention de restructurer prématurément la dette.

La souveraineté ne peut pas être sous-traitée

Le problème n’est pas seulement financier. Il est aussi politique : plus la dette augmente, plus la dépendance envers les créanciers réduit l’espace de décision économique et sociale. C’est ce que l’ancien premier ministre Ousmane Sonko avait parfaitement compris, et conséquemment s’était opposé à toute restructuration ou tout programme qui ne tiendrait pas compte des défis et urgences de l’économie sénégalaise.

Le cercle vicieux de la dépendance et de la pauvreté est connu : faible transformation productive → déficit → dette → ajustement → investissement insuffisant → nouvelle dette.

L’intention du FMI est de casser le cycle financier, pas le cycle productif. Si la stabilisation devient l’horizon ultime de ce nouvel accord, le Sénégal risque de perdre une partie de sa capacité à définir ses priorités et ses programmes économiques et sociaux. Ce serait très malheureux après deux années de fonctionnement et d’allégement du coût de la vie sans appui financier du FMI.

Le FMI doit être un instrument, pas le planificateur économique

Il serait aberrant de demander au Sénégal de rompre avec le FMI aujourd’hui. Mais le pays doit résoudre cette question vitale : comment utiliser le FMI sans le laisser devenir l’architecte principal de la politique économique nationale ?

Tout programme doit conduire vers l’autonomie financière. Le plan de traitement de la dette doit libérer des ressources financières pour l’industrie, l’agriculture et l’agro-industrie, une énergie compétitive, la transformation locale des ressources minières et des hydrocarbures, les infrastructures productives, les PME, la formation et les exportations. Ce plan ne doit pas être utilisé uniquement comme un levier pour alléger la charge de la dette et contribuer au rétablissement de sa soutenabilité.

Le problème sénégalais dépasse la dette : l’économie produit et transforme trop peu, importe beaucoup, crée trop peu d’emplois et dépend des financements extérieurs. Le pétrole et le gaz doivent servir à transformer ce modèle, non à en repousser la réforme.

Le programme de stabilisation des équilibres budgétaires, mais pas une stratégie de développement

Le nouveau programme du FMI doit être compris pour ce qu’il est : un programme de stabilisation et de restructuration de la dette, avec des conditionnalités classiques : réduction du déficit, maîtrise des dépenses, mobilisation des recettes et réformes économiques. Il repose notamment sur une modification de l’intervention de l’État, une réorientation des subventions et un plan de traitement de la dette. Assainir les finances publiques n’est pas transformer une économie. Le Sénégal doit absolument éviter cette approche.

Si le Sénégal à travers cet acte parvient à réduire ses déficits et à retrouver l’accès aux marchés financiers sans transformer structurellement sa base productive, la crise n’aura pas été résolue : elle aura été simplement repoussée.

Ce que nous enseignent les autres pays

L’expérience du Ghana et de la Zambie illustre parfaitement cette distinction. Au Ghana, le programme du FMI et la restructuration ont amélioré les équilibres macroéconomiques et la dette ; en 2025-2026, la croissance économique et le taux d’inflation ont évolué favorablement. Mais les difficultés sociales demeurent.

En Zambie, la restructuration et la consolidation budgétaires ont amélioré les indicateurs de la dette et certaines dépenses sociales ont été protégées. Mais la pauvreté et les inégalités restent criardes et une nouvelle restructuration a été nécessaire. Un programme peut donc stabiliser les finances sans transformer profondément l’économie.

Le Sénégal peut travailler avec le FMI pour restaurer son cadre macroéconomique aujourd’hui, sans devenir dépendant du FMI demain. Le gouvernement doit rester maître de ses choix. La discipline budgétaire est nécessaire ; l’austérité ne peut devenir une stratégie de développement. Et c’est là que les autorités doivent être fermes durant les phases de négociation et de confirmation du programme.

Construire notre propre plan de sortie de crise

Quel programme le Sénégal peut-il construire avec le FMI sans abandonner ses propres priorités et sa souveraineté économique ?

Le pays doit élaborer son propre plan national de sortie de crise et de transformation économique, négocié avec ses partenaires mais conçu à partir de ses intérêts à long terme. À défaut de continuer le PRES, il y a urgence à convoquer des États généraux de l’économie pour la conception d’un plan économique et social qui mettra le Sénégal sur la trajectoire économique des économies émergentes.

Deux objectifs sont indissociables : assainir les finances aujourd’hui et transformer l’économie pour éviter la prochaine crise. Cela suppose de protéger l’investissement productif, renforcer les recettes, développer l’épargne nationale, mobiliser la diaspora et réduire la dépendance aux emprunts extérieurs. Surtout, il faut produire davantage, transformer nos ressources, exporter davantage et créer des emplois durables.

Les hydrocarbures offrent une occasion exceptionnelle, mais aussi un risque s’ils financent surtout les dépenses courantes ou de nouveaux emprunts.

Leurs revenus doivent financer l’économie de l’après-pétrole : agriculture moderne, industrie, énergie moins chère, infrastructures, formation et innovation. Le pétrole ne doit pas simplement permettre de payer la dette ; il doit permettre de construire une économie qui aura moins besoin de dette.

Ne pas seulement sortir de la crise, mais sortir du cycle

Le Sénégal doit assumer ses responsabilités : clarifier la gestion passée de la dette, renforcer la transparence et consolider les institutions de contrôle. Mais la crise doit aussi remettre en cause un modèle trop dépendant de l’endettement extérieur et encore insuffisamment productif.

C’est cela, la véritable souveraineté économique : accepter l’aide dont nous avons besoin sans abandonner le droit de définir notre avenir.

Le Sénégal ne doit pas seulement chercher à redevenir un bon emprunteur. Il doit devenir une économie suffisamment productive pour avoir de moins en moins besoin d’emprunter.

La crise actuelle peut être une menace ou une opportunité historique. Si nous nous contentons de restructurer la dette, nous aurons peut-être gagné du temps. Si nous utilisons cette crise pour transformer profondément notre économie, notre système de financement et nos institutions, nous pouvons changer de trajectoire.

Le véritable enjeu dépasse le financement obtenu : le Sénégal utilisera-t-il ce programme pour seulement restaurer ses comptes ou pour reconstruire son économie ? La première option sortira peut-être le pays de la crise ; mais la seconde l’en sortira durablement.

Le Sénégal a besoin du FMI pour franchir un moment difficile. Mais il ne doit pas lui confier la définition de son avenir. La réussite ne se mesurera pas à notre capacité à rembourser davantage de dettes, mais à notre capacité à bâtir une économie qui en aura besoin de moins en moins.

Le véritable plan de sortie de crise ne doit donc pas seulement nous permettre de sortir du cycle de la dette : il doit nous permettre de ne plus y revenir. Vaste programme lorsque le premier ministre nous annonce officiellement un ajustement structutel. 

 

 

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Economiste sénégalais vivant aux Etats-Unis, Souleymane Gueye est professeur d’économie et de statistiques au San Francisco College. Son champ de travail tourne autour des questions de dévelopement économique, de la mondialisation et des politiques macroéconomiques. Naturellement, l’avenir du continent noir et du Sénegal, son pays d’origine le préoccupe. Ses réflexions sur la bonne gouvernance, la transparence dans la gestion des politiques publiques, entre autres, sont sur Kirinapost. Pour lui écrire: Sgueye@ccsf.edu

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