Langues nationales : reconnaître les œuvres, former les lecteurs

 Une langue peut être parlée chaque jour par des millions de personnes sans que tous ses locuteurs puissent la lire. Ce décalage mérite une attention particulière lorsqu’il s’agit des langues nationales. Il interroge les possibilités d’apprentissage que la société organise, les œuvres qu’elle rend accessibles et la place qu’elle accorde à ces langues dans la production des savoirs.

Langues nationales : reconnaître les œuvres, former les lecteurs, Information Afrique Kirinapost

« Lorsqu’un écrivain choisit le wolof, à quels lecteurs son œuvre peut-elle effectivement parvenir ?» Mouhamed Abdallah Ly ©collection personnelle du Dr Ly

La réflexion suscitée par le colloque « Boubacar Boris Diop : la charge et les chemins de l’écriture » nous ramène à cette question essentielle : comment faire de la reconnaissance de nos langues une possibilité réelle de lecture, de création et de connaissance ?

De la reconnaissance des langues à leur appropriation par les lecteurs

L’œuvre en wolof de Boubacar Boris Diop donne à cette interrogation une force particulière. Écrire une œuvre littéraire dans une langue, c’est travailler ses ressources, explorer ses possibilités et lui donner de nouveaux espaces d’expression. C’est aussi proposer aux lecteurs une expérience du monde portée par des rythmes, des images et des manières de penser que la traduction ne restitue jamais entièrement.

Le choix du wolof pour rendre hommage à cet écrivain possède, dans ce contexte, une portée culturelle. Il établit une relation entre la langue de l’hommage et l’engagement littéraire de celui auquel il s’adresse. Il contribue également à installer le wolof dans un espace de reconnaissance intellectuelle : cette langue permet de parler de la valeur d’une œuvre, d’en discuter le sens et de reconnaître sa contribution à la vie collective.

La portée d’un tel geste dépend aussi de ses prolongements. La reconnaissance publique d’une langue, sa présence dans les institutions et l’accès à ses œuvres sont trois dimensions liées, mais distinctes. Une langue peut être célébrée sans être suffisamment enseignée. Elle peut disposer d’œuvres importantes dont la circulation demeure limitée. Elle peut être présente dans les discours officiels sans bénéficier des moyens nécessaires à son développement écrit.

Les difficultés rencontrées devant un texte en wolof doivent être examinées à partir de ces conditions. Parler couramment une langue ne signifie pas que l’on a appris à la lire. La lecture suppose la connaissance de conventions graphiques, une familiarité avec l’écrit et une pratique régulière. Une personne peut maîtriser les nuances du wolof oral et devoir fournir un effort important pour déchiffrer une page dans cette langue.

Il convient donc d’éviter de transformer une difficulté de lecture en jugement sur les capacités intellectuelles du lecteur. Il faut également préciser ce que signifie « être alphabétisé ». On peut lire le français sans lire le wolof. On peut connaître une forme d’écriture du wolof sans maîtriser une autre. L’histoire du wolofal invite précisément à reconnaître cette pluralité des traditions écrites et des apprentissages.

Des locuteurs aux lecteurs : le chemin de l’écrit

Cette distinction permet de mieux poser la question du public. Lorsqu’un écrivain choisit le wolof, à quels lecteurs son œuvre peut-elle effectivement parvenir ? La réponse dépend de l’enseignement, de l’édition, du prix des livres, de leur disponibilité et des occasions de rencontrer la littérature.

Un lectorat se forme. Il se construit à travers l’école, les bibliothèques, les échanges familiaux, les médias et les lieux de discussion. Il grandit lorsque les lecteurs trouvent des œuvres accessibles, des accompagnements adaptés et le plaisir de partager leurs découvertes. La responsabilité de cette formation concerne ainsi plusieurs acteurs : pouvoirs publics, enseignants, éditeurs, chercheurs, associations et institutions culturelles.

Le numérique peut contribuer à cet effort. Des textes accompagnés d’une lecture sonore, des ressources d’apprentissage sur téléphone ou des échanges avec des médiateurs peuvent faciliter l’entrée dans l’écrit. Leur efficacité dépend cependant de la qualité des contenus et des usages pédagogiques. Mettre un texte en ligne ne garantit ni sa compréhension ni son appropriation.

Le recours à la traduction appelle la même attention. Il peut exprimer une volonté d’accéder au texte lorsque la lecture directe reste difficile. La traduction constitue alors une médiation utile. Mais elle pose des questions de fidélité, particulièrement lorsqu’elle est automatisée : comment restituer une image, une ambiguïté, une référence culturelle ou un effet de style ? L’accès à une traduction et l’apprentissage de la langue écrite peuvent se compléter.

Décoloniser les savoirs, donner aux langues les moyens de leur ambition

Ces enjeux donnent un contenu concret à la décolonisation des savoirs. Celle-ci engage la possibilité de produire, de transmettre et de discuter des connaissances dans les langues africaines. Elle suppose que ces langues puissent servir à expliquer, à argumenter, à élaborer des concepts et à soumettre des idées à la critique. Elle appelle aussi des institutions capables d’accueillir et de reconnaître ces productions.

La création littéraire participe à cette dynamique par sa liberté propre. Une œuvre explore l’expérience humaine ; elle peut déplacer les habitudes de pensée et renouveler les possibilités d’une langue. Respecter cette liberté implique de ne pas demander à chaque écrivain de représenter toute une culture ou de résoudre, par son œuvre, les difficultés de sa transmission. La société doit prendre sa part du travail.

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Colloque international et interdisciplinaire Boubacar Boris Diop à l’UCAD © Amadou Dieng 

Au Sénégal, cette ambition doit s’inscrire dans le pluralisme linguistique. Le développement du wolof écrit peut contribuer à une réflexion qui concerne l’ensemble des langues nationales. Chacune doit pouvoir trouver des espaces de création, d’apprentissage et de circulation, selon ses ressources et ses besoins. Une politique linguistique attentive à cette diversité doit également favoriser les échanges et les traductions entre les langues.

Les œuvres de Boubacar Boris Diop nous invitent ainsi à réfléchir aux conditions de leur rencontre avec des lecteurs toujours plus nombreux. Leur existence ouvre une possibilité. L’enseignement, l’édition et la médiation culturelle peuvent lui donner une portée plus large et plus durable.

Reconnaître la dignité de nos langues donne à leurs locuteurs les moyens de les lire, de les écrire et de créer en elles. C’est dans cette continuité entre la parole publique, l’apprentissage et la liberté de création que leur reconnaissance peut devenir une réalité partagée.

 

 

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Docteur ès Lettres et Sciences Humaines (spécialité Sciences du langage) de l'Université de Montpellier III en France, Mouhamed Abdallah Ly est chercheur à l'IFAN. Ses travaux portent sur la sociolinguistique, l'analyse du discours, l'anthropologie du langage, les interactions entre langue et religion, la violence verbale, les débats publics et le langage politique de la jeunesse. De septembre 2024 à mai 2026, il est directeur du Musée des Civilisations Noires. Sous sa direction, le musée connaît un dynamisme et une vitalité salués par tous les observateurs. Il est le premier dirigeant à proposer sa démission, dans la foulée du limogeage du premier ministre d'alors Ousmane Sonko. Aujourd’hui, de retour à son cœur de métier, la recherche, il se consacre aux devenirs africains.

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