Je ne suis pas politique

Je pense que je ne suis pas politique. Je pense même que je ne l’ai jamais vraiment été. Mais je n’ai jamais osé dire non plus que j’étais apolitique.

Je préfère observer. Analyser. Essayer de comprendre le pourquoi de tous ces phénomènes.À 16 ans, j’ai adhéré à un parti politique. J’y suis resté deux ans. Puis je suis parti. Je ne crois pas vraiment aux politiciens

J’ai vu Senghor, Diouf, Wade, Sall, maintenant Faye. Et avec le temps, j’ai compris une chose : dans ma vie, j’ai toujours davantage compté sur moi-même que sur ceux qui nous gouvernaient.Mais ce n’est pas le sujet.

Je ne suis pas ici pour faire le procès des politiciens. Certains sont sincères. D’autres ne le sont pas. Comme partout. Je vois parfois nos ministres de la Culture visiter des studios et demander si « l’acoustique est forte ».

Mais l’acoustique d’un studio n’a pas à être « forte ». L’acoustique est une science. Et lorsqu’on ne maîtrise pas un sujet, il n’y a aucune honte à se faire accompagner par quelqu’un qui le maîtrise. C’est peut-être là, justement, l’un des problèmes du pouvoir : vouloir donner l’impression que l’on sait tout.

Nous ne sont pas fidèles à des convictions

La politique comporte une part de persuasion, de mise en récit et de mobilisation des masses. Elle est probablement nécessaire à l’organisation de nos sociétés. Mais même lorsqu’on cherche à convaincre, on peut le faire pour améliorer la vie des gens plutôt que pour les exploiter. Et c’est là que j’en viens à ce qui m’étonne aujourd’hui.

Je suis étonné que les gens soient encore étonnés de voir des Sénégalais « rallier » d’autres partis, d’autres mouvements, d’autres communautés.Parce qu’au fond, le phénomène dépasse largement la politique. Beaucoup d’entre nous ne sont pas fidèles à des convictions.

Nous sommes fidèles aux circonstances.On le voit parfois dès le lycée, pendant les grèves, lorsque les leaders sont abandonnés dès que la situation devient difficile.On le retrouve au bureau, lorsque les intérêts personnels entrent en jeu.

On oublie vite, on zappe, on éfface...

On le retrouve dans cette femme qui, pendant vingt ans, a cuisiné pour les amis de son mari, accueilli sa famille, partagé ses joies et supporté ses difficultés. Puis, le jour où elle est répudiée, presque personne autour d’elle ne semble se souvenir de ses sacrifices.

On le retrouve chez celui qui a aidé les autres pendant des années et qui, le jour où il perd son travail, découvre qu’on peut l’oublier comme une vieille chaussette trouée.

On le retrouve chez celui qui vivait en Europe, envoyait de l’argent à sa famille, participait aux études de ses nièces, aidait les uns et les autres à avancer. Puis il rentre vivre au pays, sans la réussite matérielle que l’on attendait de lui, et certains de ceux qu’il a aidés commencent à le regarder comme quelqu’un qui a échoué.

 

La politique n’a rien inventé. Elle reproduit parfois ce que nous faisons déjà dans nos familles, nos amitiés, nos relations professionnelles et nos affaires.

Nous consommons les convictions

Nous sommes devenus une société de consommation. Et nous ne consommons plus seulement des objets. Nous consommons les relations.Nous consommons les alliances.Nous consommons les convictions.

Et parfois, nous consommons même les êtres humains à force de trahison et de mensonges, de manipulation et de haine.Tant que quelqu’un nous est utile, nous savons lui trouver mille qualités. Lorsque son utilité disparaît, notre mémoire devient soudainement très courte.

Et sur ce chemin, nous pouvons sacrifier l’amour, l’amitié, la paix, la liberté et même nos principes au nom d’un dieu qui semble réunir beaucoup de monde : l’argent.

Mourir pour une cause 

Je rencontre rarement des gens qui croient suffisamment profondément en quelque chose pour accepter d’en payer personnellement le prix.

Et même lorsque des hommes et des femmes meurent dans des émeutes ou des manifestations, il faut des fois se garder de transformer leur mort en preuve absolue de conviction. Le désespoir, la colère, la pauvreté, le sentiment d’injustice ou l’absence de perspectives peuvent aussi pousser un être humain à prendre des risques qui mènent à la mort.

Parfois, on ne risque pas sa vie parce qu’on veut mourir pour une cause.On la risque parce qu’on ne sait plus très bien ce que l’on a à perdre.

Nous aimons l’argent, les honneurs, la reconnaissance

Et c’est peut-être là que l’être humain devient particulièrement dangereux.Nous possédons cette extraordinaire capacité de nous projeter dans l’abstrait. Nous imaginons l’avenir, le pouvoir, la richesse, la gloire, le statut que nous pourrions obtenir.

Mais cette faculté qui nous permet de construire des civilisations nous permet aussi d’inventer mille justifications à nos instincts.

Nous aimons l’argent, les honneurs, la reconnaissance.Nous aimons la gloire. Et pour les obtenir, certains sont capables de sacrifier l’amitié, la loyauté, la vérité et parfois même ceux qui les ont aidés à devenir ce qu’ils sont.

Nous sommes Sénégalais

Alors peut-être que le problème n’est pas seulement politique.Peut-être que la politique n’est que le miroir grossissant de ce que nous sommes devenus.

Nous sommes humains.

Nous sommes Sénégalais.

Nous sommes africains.

Et je vois autour de moi beaucoup de personnes qui changent de convictions lorsque changent leurs intérêts.C’est probablement pour cela que j’ai toujours eu autant de mal à suivre quelqu’un.Je préfère encore essayer de comprendre. Et, autant que possible, penser par moi-même…

 

 

 

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Pape Armand Boye est producteur et directeur du département audio de LaBoutique Studio, une structure réputée au Sénégal et en Afrique. Ingénieur du son de formation, il est devenu un acteur clé dans le développement de l'industrie musicale et culturelle du continent. Ses analyses sur les devenirs africains sont sur Kirinapost.

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