Guelwaar : Le cinéma comme outil critique du néocolonialisme (Part VI)

Revue de littérature et filmographie. La filmographie de Sembène Ousmane : une trajectoire cinématographique engagée.Comment Sembène Ousmane utilise-t-il le cinéma comme outil de critique de la dépendance néocoloniale au Sénégal ?

Camp de Thiaroye (1988) : La mémoire des tirailleurs et la violence d’État

Camp de Thiaroye (1988) s’attaque à l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire coloniale française : le massacre des tirailleurs sénégalais en décembre 1944. Ces soldats africains, qui avaient combattu pour la libération de la France contre les forces de l’Axe, sont parqués dans des camps de transit à la démobilisation. Lorsqu’ils réclament l’intégralité de leur solde, ils sont fusillés par l’armée française.

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Camp de Thiaroye…colonialisme et exploitation contemporaine

Le grand scandale, mais aussi probablement la plus grande réussite cinématographique de Sembène, est atteint avec Camp de Thiaroye (1988). Cette fois, c’est la France qui veut détourner le regard de la vérité historique. Le film reçoit le prix spécial du jury au Festival de Venise en 1988, mais ne sort pas en France. Il acquiert ainsi une réputation de film censuré. Cette stratégie de déni des autorités françaises est la même que pour le tristement célèbre massacre de Sétif en Algérie en 1945.

Camp de Thiaroye prolonge la réflexion amorcée dans La Noire de… sur les continuités entre colonialisme et exploitation contemporaine. Le film montre que la violence coloniale ne se limite pas à la période d’avant l’indépendance, mais structure durablement les relations entre la France et ses anciennes colonies. Les tirailleurs sont traités comme des sous-hommes malgré leur sacrifice pour la « patrie française », révélant le racisme structurel qui sous-tend l’entreprise coloniale.

Guelwaar : Le moment néocolonial

C’est dans ce parcours cohérent que s’inscrit Guelwaar (1992), qui peut être lu comme le prolongement logique de cette réflexion historique. Le film déplace la critique vers les formes contemporaines de domination, en s’attaquant explicitement à la dépendance à l’aide internationale et à la dépolitisation de la pauvreté. Comme l’a montré Kemedjio (2010), Guelwaar met en scène un « malentendu humanitaire », dans lequel l’aide, loin de résoudre les crises sociales, contribue à renforcer la dépendance et à masquer les responsabilités politiques internes.

Si La Noire de… dénonçait l’exploitation néocoloniale dans les relations de travail domestique, et si Xala satirisait l’impuissance politique de la bourgeoisie compradore, Guelwaar s’attaque à une forme plus insidieuse de domination : l’aide humanitaire comme mécanisme de contrôle. Le film montre comment les populations sont réduites au statut de bénéficiaires passifs, comment les élites nationales se transforment en intermédiaires corrompus, et comment l’aide perpétue la dépendance qu’elle prétend combattre.

Cette critique entre en résonance avec les analyses de Bayart (1989) sur la « politique du ventre » et celles de Ferguson (1994) sur la dépolitisation du développement, sans que le film ne se réduise pour autant à une illustration théorique. Guelwaar articule ces enjeux à partir de situations concrètes, inscrites dans le quotidien sénégalais, et révèle ainsi les continuités entre colonialisme, postcolonialisme et néocolonialisme. Le néocolonialisme de 1992 ne ressemble plus exactement à celui de 1966 ou 1975, mais les mécanismes d’asservissement persistent, adaptés aux nouvelles configurations géopolitiques de l’après-Guerre froide.

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Belle distribution dans Guelwaar ( de gauche à droite) :Samba Wane, Moustapha Diop, Joseph Sané 

Le cinéaste comme passeur de mémoire et de parole

Enfin, Guelwaar confirme le rôle central accordé par Sembène à la parole publique et au débat. À l’instar des films précédents, le récit est structuré autour de confrontations verbales et de discours qui fonctionnent comme des moments de mise en débat collective. Plusieurs travaux ont souligné l’importance de cette dimension orale dans le cinéma de Sembène, en lien avec la tradition du griot et les formes africaines de transmission historique (N’gom, 2003 ; Onyemelukwe et al., 2021).

Sembène croyait fermement que les films africains devaient être orientés principalement vers l’éducation des masses et rendre les dilemmes philosophiques et les questions politiques contestés par les élites accessibles aux pauvres et à ceux ayant peu ou pas d’éducation formelle. De l’avis de Sembène, les films africains doivent raconter des histoires, et les cinéastes africains sont des conteurs. Dans cette optique, il se référait à lui-même comme un griot moderne, ou quelqu’un qui est responsable de reconstruire et d’apprendre du passé afin de donner un sens au présent et de préparer l’avenir.

Sa mission était d’éducation politique ; il assumait les responsabilités de conscientisation et voyait le cinéma comme un outil qui pourrait démystifier la réalité matérielle des gens afin qu’ils puissent la transformer. Cette conception pédagogique du cinéma explique l’importance accordée aux discours explicites dans ses films, notamment le discours final de Guelwaar contre l’aide internationale. Sembène ne craint pas le didactisme ; au contraire, il l’assume comme une nécessité politique dans un contexte où les populations sont maintenues dans l’ignorance de leurs propres conditions d’exploitation.

Contexte politico-économique sénégalais (1970–1992)

La sortie de Guelwaar en 1992 s’inscrit dans un contexte sénégalais marqué par de profondes transformations économiques, sociales et politiques. Sans prétendre restituer l’ensemble de la trajectoire du pays depuis l’indépendance, il s’agit ici de se concentrer sur les éléments strictement nécessaires à la compréhension du film, de sa production et de sa réception. Les années 1970-1992 constituent en effet un moment charnière, au cours duquel la dépendance à l’aide internationale, la fragilisation de l’État et la montée des tensions sociales rendent possible mais également risquée l’intervention cinématographique de Sembène Ousmane.

Des années 1970 aux premiers ajustements : la genèse d’une crise structurelle

Au moment de l’indépendance en 1960, le Sénégal hérite d’une situation économique relativement favorable par rapport à d’autres pays africains. Pendant les années 1960, le pays continue à vivre sur cet acquis colonial, mais celui-ci commence à se dégrader à partir de 1971. Jusqu’en 1986, la croissance du PIB atteint en moyenne 2,5 % par an, tandis que la consommation augmente de 3,25 %, révélant un déséquilibre croissant entre production et consommation. Durant cette période, la croissance du PIB a été négative sept années sur seize, mais la croissance de la consommation privée n’a été négative que six fois et celle de la consommation publique seulement deux fois. Autrement dit, certaines années, la consommation globale a augmenté alors que le PIB était en baisse, une situation économiquement insoutenable à terme.

La part de la consommation dans le PIB devient ainsi très importante : de 87 % jusqu’en 1977, elle passe à 99 % en 1979. En 1980 et 1981, la consommation dépasse même le PIB en valeur absolue pour la première fois, situation profondément anormale qui se répercute directement sur le niveau de l’épargne et celui des investissements. Le taux de croissance annuel moyen des importations est de 4,1 % contre seulement 2,4 % pour les exportations dans la période 1965-1980. Dans la même période, la part de l’épargne dans le PIB se situe en moyenne à 7 %, avec une pointe de 17 % en 1972 ; en valeur absolue, l’épargne devient même négative durant les années 1980 et 1981.

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L’immense Oumar Seck impeccable dans son role de force de l’ordre dans Guelwaar

Cette situation économique catastrophique résulte en partie de choix politiques contestables. En février 1980, le ministre des Finances porte un jugement sans appel sur la gestion de son prédécesseur : « De 1973 à 1977, l’évolution des finances publiques a été marquée par de très graves erreurs de gestion au niveau de l’État et des services parapublics. » C’est dans ces conditions que démarre dans le pays la politique d’ajustement structurel. Les premières mesures de redressement sont prises en 1979, avec un Plan de stabilisation à court terme d’un an, visant à augmenter les recettes de l’État tout en suspendant les taxes à l’exportation sauf pour l’arachide et les phosphates.

Les années 1980 : l’entrée dans l’ère de l’ajustement structurel

À partir de 1980, un Plan de développement économique et social plus ambitieux est conçu conjointement par la Banque mondiale et le FMI. Ce plan marque le début d’une longue période de tutelle des institutions de Bretton Woods sur l’économie sénégalaise. Le premier ajustement structurel est mis en place en 1979, suivi d’un Plan de redressement économique, puis d’initiatives comme la Nouvelle politique agricole pour responsabiliser les paysans et la Nouvelle politique industrielle pour redynamiser le secteur secondaire.

L’année 1983 constitue un tournant critique. La situation économique se dégrade encore davantage : bien que la monoculture arachidière semble mieux se porter, la production était tombée en dessous de 300 000 tonnes en 1980, puis était passée à 800 000 tonnes grâce au bon hivernage de 1980 et 1981, cela ne suffit pas à inverser la tendance. En 1983, les institutions de Bretton Woods exigent la diminution de l’effectif de la fonction publique, l’augmentation des prix des denrées de première nécessité, l’arrêt des subventions dans le secteur arachidier et la libéralisation du secteur secondaire. Les premières mesures tombent le 19 août 1983 : les prix des denrées de première nécessité augmentent de plus de 10 %. Un nouveau Plan d’ajustement économique et financier à moyen terme est alors négocié avec les bailleurs de fonds.

En 1984, année particulièrement tendue, alors que les grèves et la répression s’accentuent, le Sénégal, financièrement asphyxié, voit sa dette rééchelonnée en échange de l’application d’un plan d’ajustement structurel couvrant la période 1985-1992. Le Sénégal devient ainsi le premier pays subsaharien à connaître l’ajustement structurel. Au programme : hausse des taux d’intérêt, augmentation des exportations, réduction drastique des budgets d’éducation et de santé. Sous l’impulsion du FMI, le Sénégal réduit les dépenses sociales, privatise des secteurs stratégiques et ouvre son économie à une concurrence internationale déséquilibrée.

Les promesses de modernisation portées par ces programmes se traduisent rapidement par un affaiblissement de l’État, la disparition de pans entiers du tissu productif national et une pauvreté endémique. Le secteur agricole, notamment les filières arachidière, cotonnière et rizicole, ainsi que dans le secteur industriel les industries de transformation des produits halieutiques et du phosphate, sont particulièrement touchés. L’objectif officiel de réduction des déficits se paie d’un coût social et économique considérable, dont les séquelles restent visibles dans le pays des décennies plus tard.

Résistances sociales et répression politique (1980-1992)

Cette période d’ajustement structurel s’accompagne d’une contestation sociale croissante et d’une instabilité politique marquée. Dès le début des années 1980, le pays connaît une série de grèves et de mouvements sociaux d’une ampleur inédite. En 1982, une grève générale des syndicats d’enseignants secoue le pays, obligeant le pouvoir à des concessions. La création de nouveaux syndicats témoigne de la vitalité de la contestation sociale : le SATJUS dans la justice en 1983, le SYNPICS chez les journalistes en 1984, puis en 1990 le SINFAD chez les informaticiens de l’Administration et un Comité d’Initiative pour la Défense des Intérêts des Fonctionnaires (CODIF).

L’opposition politique se manifeste également avec force. Bien qu’Abdou Diouf, qui succède à Léopold Sédar Senghor le 1er janvier 1981, poursuive la démocratisation en élargissant le multipartisme et en supprimant les délits de presse, les élections restent entachées de fraudes massives. Les élections législatives et présidentielles du 27 février 1988 constituent un moment de basculement. Abdou Diouf est reconduit dans ses fonctions avec plus de 73 % des suffrages, mais l’opposition conteste vigoureusement ces résultats. Des émeutes et des affrontements avec les forces de l’ordre conduisent à la proclamation de l’état d’urgence. Abdoulaye Wade, leader du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) et principal opposant, est accusé d’avoir attisé les mécontentements et brièvement emprisonné. L’état d’urgence n’est levé que le 17 mai 1988, après sa libération.

Cette période témoigne d’un recours systématique à la répression pour maintenir l’ordre social et politique. Le régime d’Abdou Diouf utilise alternativement la répression brutale et la cooptation pour neutraliser l’opposition. Les manifestations sont régulièrement réprimées, causant des morts parmi les manifestants, tandis que les principaux dirigeants des partis d’opposition font l’objet d’arrestations récurrentes. Cette violence d’État s’inscrit dans une tradition remontant à l’époque de Senghor : on dénombre de nombreuses grèves, manifestations et émeutes ayant conduit à plusieurs décès dès les années 1960 et 1970.

 

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Seybany Badji est étudiant en géographie, spécialisé dans les enjeux de développement et les dynamiques socio-environnementales, notamment dans les relations Nord/Sud. Actuellement en deuxième année de Master à l’Université de Lausanne (Faculté des géosciences et de l’environnement), il poursuit un Master en géographie, orientation Développement et environnement.

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