« Comment peut-on remercier l’Espagne ? »(Rami Abou Jamous)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

« Comment peut-on remercier l’Espagne ? »(Rami Abou Jamous), Information Afrique Kirinapost

Cabanillas de la Sierra, près de Madrid, le 27 mars 2024. L’un des célèbres panneaux publicitaires représentant le taureau d’Osborne, peints aux couleurs du drapeau palestinien et portant l’inscription « Palestine libre ».
OSCAR DEL POZO / AFP

Vendredi 13 mars 2026

En ce moment je reçois beaucoup d’appels d’amis, surtout de Gaza, qui me disent : « Comment on peut remercier l’Espagne ? Toi qui connais des journalistes et des diplomates, tu peux leur transmettre nos félicitations ? »

Les Gazaouis qui ont entre 20 et 25 ans, qui n’ont vécu que des guerres et des massacres, n’ont jamais pu quitter Gaza. Pourtant, l’Espagne est très présente pour eux. Ils s’en sentent proches à travers le foot et les séries télé. Ici, comme dans une grande partie du monde arabe, les amateurs de football se divisent entre les deux grands clubs espagnols, le Barça (le FC Barcelone) ou le Real (le Real Madrid) : chacun a ses supporters. Ils suivent avec ferveur les matches sur Internet, ou se rassemblent dans les rares cafés qui restent, quand c’est encore possible. Quant aux séries, les jeunes de Gaza ont été accros à La Casa de Papel, cette production espagnole mondialement célèbre qui raconte les aventures d’une bande de braqueurs audacieux.

Alba Flores aux Goya

Pour eux, avant la classe politique, le soutien de l’Espagne est d’abord incarné par les acteurs et les sportifs. « Pep » Guardiola, ancien joueur du Barça devenu au Royaume-Uni entraîneur de Manchester City, est devenu un héros à Gaza depuis qu’il dénonce les massacres à Gaza dans des réunions publiques ou des concerts, parfois un keffieh sur les épaules. Pareil pour des acteurs de La Casa de papel, qui sont passés du statut de star à celui de héros quand ils ont pris la parole pour défendre la Palestine. Il y a eu Pedro Alonso, que les Gazaouis connaissent sous le nom de Berlin, son pseudo dans la série (tous les personnages se sont donnés des noms de villes). Il avait entre autres participé à l’initiative Voix de Gaza, pour laquelle il a lu, en juin 2024, un extrait de mon Journal de bord de Gaza, écrit quand j’étais déplacé à Rafah, et traduit en espagnol.

Vous n’imaginez pas à quel point les Gazaouis ont été touchés. Alba Flores, autre star de La Casa de papel, que les Gazaouis connaissent sous son nom de guerre « Nairobi », nous a aussi émus quand elle est apparue avec un pin’s marqué « Free Palestine » à la cérémonie des Goya le 28 février 2026, qui est la cérémonie la plus importante du cinéma espagnol. En 2024, elle avait aussi dénoncé les morts à Gaza, toujours à la soirée des Goya, et conclu son discours sur scène en disant « Paix pour la Palestine ». Cette année, après avoir reçu un nouveau prix, elle a conclu en disant : « Vive la Palestine libre ! » D’autres acteurs espagnols ont fait de même, comme Javier Bardem ou Penélope Cruz.

Tout le monde est étonné et fier de cette voix venue d’Europe

Et puis il y a eu les dirigeants politiques. Le premier ministre Pedro Sánchez est devenu très populaire ici depuis qu’il a prononcé clairement le mot « génocide ». Tous les Gazaouis savent que Sánchez a approuvé les manifestations contre la participation de l’équipe d’Israël dans le tour cycliste d’Espagne, car c’était une « mobilisation pour une cause juste ». Ils ont appris avec joie la suppression d’un contrat d’achat d’armes à Israël, et dernièrement l’annonce de la fin des fonctions de l’ambassadrice d’Espagne à Tel-Aviv, ainsi que le refus de Madrid de laisser les États-Unis utiliser ses deux bases dans le sud de l’Espagne, héritées d’un accord signé sous Franco, pour leur guerre avec Israël contre l’Iran. Sans oublier le soutien à la Cour pénale internationale qui a lancé un mandat d’arrêt contre Nétanyhou, ni les 150 millions d’euros d’aide humanitaire aux Palestiniens pour 2026.

Les habitants de Gaza ont également découvert que les Espagnols avaient un roi et non un président, quand Felipe VI a dénoncé, en septembre 2025, à la télévision publique, « la souffrance indicible de centaines de milliers d’innocents et la totale dévastation de Gaza ». Ils suivent les manifestations régulières de la population.

Cette alliance d’artistes, de citoyens et de dirigeants en notre faveur touche profondément les Palestiniens. Ici, tout le monde est étonné et fier de cette voix venue d’Europe qui dit les choses clairement, qui soutient le droit international. Une grande différence avec d’autres pays où les acteurs qui parlent de Gaza sont boycottés par le milieu du cinéma, comme Blanche Gardin en France, et où les journalistes qui parlent de la souffrance des Palestiniens sont accusés d’antisémitisme. Il y a ceux qui ont peur, et ceux qui n’ont pas peur, comme les Espagnols. Il y a ceux qui veulent voir de leurs propres yeux, et ceux dont les yeux sont aveuglés.

Je répète ce proverbe palestinien : on ne peut pas cacher le soleil avec un tamis. C’est pareil pour la justice. La justice est claire, elle brille. C’est tellement fort qu’on ne peut pas la cacher avec les mensonges des médias, des diplomates ou des politiciens, ni avec la propagande qui falsifie l’histoire et qui inverse les rôles entre le bourreau et la victime. C’est pour cela que les Palestiniens saluent le peuple espagnol, ses artistes, ses sportifs, ses politiques, qui n’ont pas peur des menaces de Donald Trump, ni d’être accusés d’antisémitisme.

Merci à l’Espagne du fond du cœur. Je le dis au nom de tous ces amis qui m’ont demandé faire passer ce message : ¡gracia a todos !

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