Fatima Fall : « Je suis fière que d’autres personnes suivent mes traces »

À l’occasion de la Journée internationale de la femme, Kirinapost publie 8 portraits de femmes Saint-Louisiennes parus dans le journal espagnol El Pais sous la plume de Alejandra Agudo. Le premier article est consacré à  Fatima Fall, ancienne directrice du Centre de Recherche et de Documentation du Sénégal (CRDS), de Saint-Louis. 

Fatima Fall dirige le Centre de recherche et de documentation du Sénégal. Malgré sa formation approfondie en conservation du patrimoine et le poste qu’elle occupe, rarement accessible aux femmes dans son pays, elle ne se considère pas comme une exception.  Alejandra Agudo pour El Pais

Fatima Fall : « Je suis fière que d’autres personnes suivent mes traces », Information Afrique Kirinapost

Fatimata Fall, à l’époque Directrice du CRDS de Saint-Louis (mars 2019.) ©Marta Moreiras

Fatima Fall se définit comme « curieuse ». Elle l’était déjà enfant, lorsqu’elle était lycéenne à Saint-Louis (Sénégal), et elle l’est encore aujourd’hui, à l’aube de ses 55 ans. Elle se souvient qu’enfant, elle vivait sur la place principale de la ville côtière, où se déroulaient de nombreux événements et où étaient accueillis les dirigeants étrangers en visite dans le pays. « J’allais toujours voir ce qui se passait ». C’est cette qualité, la curiosité, qui, selon elle, l’a amenée à se consacrer à la conservation et à la transmission du patrimoine de son pays. Entre son enfance et son poste actuel de directrice du Centre de recherche et de documentation du Sénégal (CRDS), il y a toute une histoire personnelle faite d’opportunités, mais aussi de travail acharné. « Je suis une femme de principes, quand je me fixe des objectifs, je fais tout mon possible pour les atteindre ».

Son CV est si long que, lorsqu’elle semble avoir fini d’énumérer son parcours universitaire, sa carrière professionnelle et ses fonctions, elle dit : « Je n’ai pas encore fini ». Et elle continue. Elle ne le fait pas par prétention, mais parce que son travail est sa passion. En résumé, Fall a étudié à l’École supérieure d’éducation artistique de Dakar et, de retour à Saint-Louis où elle a grandi, elle a rejoint le CRDS en tant que conservatrice. Cela fait maintenant 16 ans, période pendant laquelle elle a continué à se former tout en travaillant. « Il y avait beaucoup à faire pour que la ville soit classée au patrimoine mondial de l’Unesco », précise-t-elle. Et l’équipe dont Fall faisait partie a atteint cet objectif en 2000. « Les efforts que nous avons fournis ont un impact », souligne-t-elle fièrement. Elle ajoute rapidement : « Grâce à la coopération espagnole, qui a réhabilité ce centre et l’a doté de matériel de qualité ».

Aujourd’hui, et depuis trois ans, Fall est directrice du CRDS, où sont conservés des photographies, des documents et des objets qui racontent l’histoire du Sénégal. « Voici le tissu le plus ancien que nous ayons », dit-elle en montrant une robe blanche tissée il y a plus d’un siècle, les mains gantées pour ne pas abîmer la pièce. Le document le plus ancien se trouve dans une armoire fermée à clé dans son bureau. Il date de 1546, est écrit en latin et traite de philosophie. Même si la France rendait à leur origine les biens qu’elle a spoliés pendant la période coloniale, le CRDS est prêt à les conserver. « La seule chose qui nous manquera, c’est du personnel », précise l’experte. Les migrants rapatriés qui suivent une formation au centre pourraient peut-être remplir cette fonction. « Et aussi grâce à la coopération espagnole, qui a aménagé l’espace et lancé l’initiative », insiste-t-elle en reconnaissant le soutien reçu.

Fall aime tellement son travail qu’elle a du mal à s’arrêter de parler des merveilles de Saint Louis et du CRDS, pour se définir au-delà de son CV. Elle reconnaît que son rêve est de terminer sa thèse afin de pouvoir diriger les travaux de doctorat d’autres personnes. Pour cela, elle a besoin de « deux ans de liberté ». Son poste actuel, précise-t-elle, ne lui laisse pas le temps, pour l’instant, d’atteindre cet objectif. « Je n’ai plus ni samedi ni dimanche ». Même si elle est convaincue qu’elle mènera un jour son projet à bien, ce ne sera pas à court terme. « Ce n’est pas que je me sente indispensable, mais je me sens utile », affirme-t-elle. Le fait de ne pas avoir de famille n’est toutefois pas dû à un manque de temps dans la journée ou dans la semaine. C’est un choix. « Je ne suis pas mariée, même si je ne manque pas de prétendants », note-t-elle en riant dans son bureau.

Quand j’entends des gens appeler à l’insurrection après les élections, c’est parce qu’ils n’ont pas vu ce que j’ai vu : la violence.

Sur le plan personnel, Fall se souvient parmi ses nombreuses expériences que, à l’âge de 36 ans, il a lancé un projet de documentation photographique dans les pays de la région qui sortaient tout juste d’un conflit. Elle s’est rendue en Sierra Leone, au Liberia, en Guinée-Bissau et en Côte d’Ivoire à la recherche d’images qui permettraient de reconstituer l’aspect des lieux détruits par les guerres. Cela l’a marquée. « Quand j’entends des gens appeler à l’insurrection après les élections… », elle fait une pause pour essuyer les larmes qu’elle ne peut retenir, « c’est parce qu’ils n’ont pas été témoins de ce que j’ai vu : la violence ».

Elle a vu, étudié et fait beaucoup de choses dont la plupart des femmes sénégalaises ne peuvent même pas rêver. Le pays occupe la 164e place sur 189 dans l’indice de développement humain des Nations unies et le taux d’alphabétisation des femmes est nettement inférieur à celui des hommes (51 % contre 61 % chez les jeunes de 15 à 24 ans). Fall ne se sent pas exceptionnelle, tout comme les pêcheuses et les autres femmes qui font avancer le Sénégal chaque jour ; cependant, elle sait qu’elle a eu des opportunités rares de se former. Elle s’autorise un instant à mettre de côté son humilité pour déclarer : « De par ma position, je peux en effet être un phare pour les filles, mais je suis fière que d’autres femmes me talonnent ».

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