Yoole – Je dénonce

Yoole – Je dénonce

Dans sa filmographie vous trouverez du lyrisme de Pédro Almodavar, du réalisme de Kenn Loach, de l’irrévérence poétique de Mambetty, et de l’engagement pugiliste de Michael Moore, de l’accessibilité didactique de Sembene Ousmane.

Ses films à travers les décors et la musique, surfent sur les vagues des deux genres les plus présents sur les écrans des salles obscures au Sénégal, du temps de l’âge d’or du Cinéma, le western et le film hindou.

J’aurai pu me baser sur toute sa filmographie pour parler de lui. Ce qui serait synonyme de parler de Madame Brouette (sans doute son film le plus connu), de Tableau ferraille (qui le confirmera comme étant l’un des cinéastes les plus doués de sa génération, et surtout fera de lui et sans doute à jamais l’un des ambassadeurs les plus illustres de son fief (Yaraax), de Yàlla yaa na (qui à mon sens est son film le plus original, mais hélas l’un des moins connu). J’aurai pu vous parler de Teranga Blues, de ça twiste à Poponguine , etc.

Dans la foulée vous avez sans doute compris qu’il s’agit de Moussa Sene Absa, l’un des rares cinéastes sénégalais à jouir d’une renommée populaire, surtout depuis la série « goor-goorlu » au début des années 2000.

Pour cette fois ça sera son documentaire « Yoolé ». Un film sorti en 2010.

Toute proportion gardée, « Yoole » est pour les vagues d’immigration dites clandestines des jeunes africains au péril de leur vie, ce que « Germinal » d’Émile Zola est pour les mineurs et autres classes laborieuses de la France du 19 ème siècle.

« Yoole – Je dénonce », est un tourbillon cinématographique. Il est unique dans son genre. Il pourrait être du pur Michael Moore, sauf que l’auteur ne se met pas physiquement en scène, mais met plutôt en scène sa voix qui étale tous ses talents de poète. Ce à quoi il avait fini d’habituer son public, notamment dans son film Tableau-ferraille avec « nee ko dem naa », un texte formidablement bien interprété par Souleymane Faye (sans doute le plus grand chanteur sénégalais), sur une musique exécutée avec maestria par le défunt Madou Diabaté.

« Yoole » tout ton long de son déroulement roule sur trois voies. La voix off, qui est la voix de l’auteur lui-même qui lit une lettre qu’il a écrit et qui étale ses immenses talents de poète. Cette lettre/voix-off s’inspire d’une autre lettre écrite par un jeune (Diao) qui avant de mourir a consacré ses derniers moments à lister le nom de tous ses compagnons de fortune, et à dire ses dernières volontés, notamment en laissant le numéro de téléphone de sa mère enfin qu’on puisse l’appeler pour lui annoncer son décès.

La deuxième voie du film reste la traque du président Abdoulaye Wade par l’auteur. MSA avec sa caméra (comme une vraie figure du justicier dans les westerns) n’aura de cesse à la manière de Samba Félix Ndiaye (le père du documentaire sénégalais, à travers son film « question à la terre natale », de pourchasser Wade qu’il tient pour seul et unique responsable de cette tragédie.

En tant que père de famille, en tant qu’habitant de Yaraax-Hann (où on avait compté à l’époque 280 corps de jeunes rejetés par la mer), en tant que réalisateur et humain tout court (qui soit au courant du nombre de 18000 victimes tous de jeunes sénégalais) Moussa dit que « Yoole » a été le film le plus douloureux à faire de toute sa carrière.

Ce film tourné au Sénégal, au Portugal, au Barbade, entre 2006 et 2008, au gré du vent, des questions, et questionnement de l’auteur est aussi son film qui à mon avis le ressemble le plus. C’est son film qui le ressemble le plus, parce que c’est un film qui le rassemble. Un film qui rassemble ses différentes facettes, qui reflète sans aucune faille son éclectisme, qui laisse le plus libre court à sa liberté, qui met en scène le plus son lyrisme, qui traduit le plus son ardent désir de s’exprimer, de témoigner.

Ce film étale admirablement bien l’irrévérence de l’auteur (par moment avec excès) en ne respectant aucune forme de récit conventionnel. C’est un tourbillon, un patchwork à l’image des tenues des Baye-Fall, (Moussa en est un). De la même manière que dans une tunique d’un Baye-Fall vous pouvez trouver un morceau qui se vend très cher le mètre à côté d’un autre à quatre sous, un morceau de treillis militaire à côté d’un morceau de basin riche, etc. Dans ce film dans ce qui constitue sa troisième voie (les interviews), vous trouverez les analyses d’experts et d’intellectuels d’une très grande subtilité à côté de discours crus, sans fard de jeunes rappeurs ayant élu domicile dans la rue. Vous trouverez des gens affranchis de les tous besoins primaires à côté d’une mère de famille pour qui chaque jour constitue un point d’interrogation (où et comment trouver la dépense quotidienne ?).

Plus qu’un film « Yoolé » est un viatique pour les jeunes générations de cinéastes africains soucieux d’être des témoins de leur temps, et des acteurs de transformations sociales par le biais du cinéma. Ils peuvent d’autant plus s’inspirer de ce film, que son auteur n’a reçu le franc de personne pour le faire.

 

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