Un fabuleux royaume africain, rival de ceux des pharaons (Part I)

En plus d’un demi-siècle de fouilles, le royaume de Kerma (2500 à 1500 avant J.C.), au nord du Soudan, n’a pas encore livré tous ses secrets. L’hiver dernier, les archéologues suisses y ont mis au jour la tombe du premier souverain qui fit trembler l’Egypte des pharaons. Un article du journaliste de Radio Suisse Internationale et de swissinfo.ch Marc-André Miserez. Source: https://www.swissinfo.ch/fre

Était-il le premier grand monarque d’Afrique noire? Tout semble l’indiquer. On ne connaît ni son nom ni son âge. Son peuple n’écrivait pas et sa tombe a été totalement pillée. Mais ce qu’il en reste plus de 4000 ans après suffit à montrer l’importance du personnage.

Nous sommes en 2050 avant notre ère, en plein âge du Bronze. En Europe continentale, les villes n’existent pas. Au pied des Alpes, les gens vivent dans des maisons en bois en bordure des lacs, qui donneront naissance au mythe des lacustres. Sur l’île de Crète, les somptueux palais-labyrinthes de la civilisation minoenne sortent de terre. Fragmentée en cités-états, la Mésopotamie (Irak actuel) voit naître à cette époque le prophète Abraham – du moins si l’on en croit la Bible.

Mais la grande puissance du moment, c’est l’Egypte. A Gizeh, les pyramides pointent orgueilleusement vers le ciel depuis plus de cinq siècles. Le pharaon Montouhotep II vient de réunifier l’empire après une période de troubles. Son autorité s’étend du delta à la deuxième cataracte du Nil, sur plus de 1400 kilomètres.

L’égal de pharaon

Au sud, c’est la Nubie, que les Egyptiens nomment royaume de Koush, ou Ta-Sety (pays des archers). Son territoire va jusqu’à la 5e cataracte, près de 1000 kilomètres de plaine alluviale, au long du vaste «S» que décrit le fleuve entre Khartoum et son entrée en Egypte.

Depuis 500 ans, la capitale de la Nubie est à Kerma, un peu au sud de la 3e cataracte. Une vraie ville, avec un temple monumental et ses dépendances et des maisons rectangulaires. Il y a aussi des enclos pour le bétail, symbole de prestige, et des huttes, dont une immense, de 14 mètres de diamètre sur la place centrale, qui sert de salle de réception au roi. On vient lui présenter les marchandises d’Egypte, échangées contre de l’encens, des peaux de félins et d’autres richesses provenant des profondeurs de l’Afrique.

Kerma commerce surtout avec le voisin du nord. A cette époque déjà, l’Egypte produit en série des céramiques, des bijoux et toutes sortes de pacotilles destinées à l’exportation. Et si pharaon craint ce nouveau roi au point de faire construire d’énormes forteresses défensives à sa frontière sud, il voit aussi l’intérêt à échanger des marchandises avec lui. La Nubie est le pays des immenses troupeaux, des mines d’or – et probablement encore en ces temps de l’ébène et de l’ivoire.

C’est que le climat est bien différent de celui d’aujourd’hui. Le temps du Sahara vert est déjà loin (c’était 4000 ans plus tôt), mais les vents de mousson remontent encore jusqu’à la Nubie, qui connaît deux mois de saison des pluies. La plaine du Nil est luxuriante. Autour de Kerma, les zones cultivables s’étendent sur 15 kilomètres de largeur. L’antilope, l’autruche et l’éléphant y vivent en liberté.

La société des humains, elle, est bien hiérarchisée. La ville en témoigne. Au centre vivent environ 5000 personnes sur 20 hectares – l’équivalent d’une trentaine de terrains de football. Mais ce quartier des temples, du palais, des résidences des grandes familles et des guerriers est certainement entouré de faubourgs où vivent les artisans et paysans, petites mains de la prospérité du royaume. De construction plus légère, leurs habitations n’ont guère laissé de trace et l’empreinte même en a été emportée dans le flot des millénaires.

Une cathédrale dans le désert

Mais au fait, comment sait-on tout cela? Depuis plus de 50 ans, un homme a voué sa vie aux fouilles dans la région de Kerma: Charles Bonnet. L’archéologue genevois commence à travailler en Egypte et au Soudan dès 1965. Il revient en Nubie chaque année et fouillera la ville de manière très détaillée. En 2002 naît la Mission archéologique suisse à Kerma, dirigée par Mathieu Honegger, de l’Université de Neuchâtel. Charles Bonnet quant à lui continue à travailler dans la région, principalement sur le site de Doukki Gel, la ville égyptienne qui a succédé à Kerma.

Mais la Nubie n’a pas attendu les Suisses pour révéler les richesses de son passé. Au centre de l’ancienne capitale, une structure monumentale de briques crues attire immédiatement le regard. Même en ruines, la «deffufa», comme la nomment les habitants du lieu, reste une masse imposante, haute comme un immeuble de cinq étages.

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