AU CŒUR DU DÉBAT ENTRE BORIS ET BACHIR, LA PENSÉE DE CHEIKH ANTA DIOP (III)

LA LANGUE D’UNIFICATION

Le deuxième point de l’échange entre Boris et Bachir a porté sur la langue d’unification.

Bachir soutient que Cheikh Anta Diop, en proposant une langue d’unification, a une conception jacobine, contrairement à un Ngugi wa Thiong’o aujourd’hui. Pour le philosophe, l’unification, doit au contraire s’effectuer par la traduction. En disant cela, il s’alignait sur la position d’Édouard Glissant qui évoquait la traduction et disait que de son point de vue d’écrivain, il écrivait en présence de toutes les langues du monde, même s’il n’en connait qu’une seule.

Boris, de son côté affirme que sur ce point, Bachir prête à Cheikh Anta Diop une pensée qui n’est pas la sienne.

Il est important ici de noter qu’avant Bachir, le Français François-Xavier Fauvelle-Aymar a utilisé le terme de jacobinisme dans son ouvrage, L’Afrique de Cheikh Anta Diop. Après tout un développement sur la conception des langues chez Cheikh Anta Diop, il écrit : « Diop use là d’un modèle de l’État-nation, sous sa forme la plus jacobine, explicitement emprunté à la France. » (p. 169).

Sur l’accusation de jacobinisme, Boris affirme que c’est « le principal grief que l’on pourrait faire à Bachir », qui donc le reprend à son compte après l’africaniste Fauvelle-Aymar. Pour Boris, ce point de Bachir est « une divergence de vue avec l’auteur de Civilisation ou barbarie à qui il reproche de prôner une langue unique. »

Qu’en est-il réellement? Qu’est-ce Diop pense de la langue? Des langues?

Cheikh Anta Diop a très tôt reconnu l’importance de la langue. Ses premières préoccupations intellectuelles sont d’ordre linguistique. Dès ses années de lycée, entre et 15 et 20 ans, il inventa un alphabet pouvant retranscrire toutes les langues africaines. Sa première publication porte sur la langue. Quelques-unes de ses premières conférences portent sur la question linguistique, notamment celle qu’il donna à Saint-Louis du Sénégal, en présence de Birago Diop, le mardi 1er août 1950 et dont le titre était « Nécessité et possibilité d’un enseignement dans la langue maternelle en Afrique ».

La pensée de Cheikh Anta Diop étant nuancée sur cette thématique, il nous faut ici interroger le contexte de production de certaines de ses idées. Lors du premier Congrès des écrivains et artistes noirs, en 1956 à Paris, Diop tint une conférence sur le thème « Apport et perspectives culturelles de l’Afrique ». Se donnant comme mission de montrer l’apport de l’Afrique noire à la civilisation, il préconisa de faire au moins de certaines langues africaines des langues de science. Il déclara : « Sur le plan linguistique on peut dire qu’une solution de facilité est à éviter et qu’il faut à tout prix élever certaines langues nationales au niveau des exigences modernes, les rendre aptes à supporter la pensée philosophique et scientifique. »

Diop reconnait ainsi durant ce congrès l’importance de faire des langues africaines des langues de science.

Les années 1959-60 étaient, elles, les années de l’unité et de l’unification africaines. En 1959 se tint la seconde édition du Congrès des écrivains et artistes noirs à Rome. Y étaient présents Cheikh Anta Diop, Amadou Hampâté Ba, Léopold Sédar Senghor, Bernard Dadié, Jacques Rabemanajara, Frantz Fanon, Sékou Touré, Aimé Césaire, Price-Mars et beaucoup d’autres auteurs. Le thème du Congrès était « L’unité des cultures négro-africaines ». Les participants entendaient formuler une renaissance des peuples de couleur et une vraie politique de la culture. Dans la déclaration finale, il a été recommandé de faire du kiswahili la langue d’unification de l’Afrique subsaharienne. Cheikh Anta Diop qui y prononça une conférence sur le thème « L’unité culturelle africaine », fit paraître l’année suivante, son ouvrage Les Fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique Noire, dans lequel il tenait en compte la résolution finale du Congrès. Il y déclare, s’adressant aux Africains, qu’il nous faut « travailler à l’unification linguistique à l’échelle territoriale et continentale, une seule langue africaine de culture et de gouvernement devant coiffer toutes les autres ; les langues européennes, quelles qu’elles soient, restant ou retombant au niveau de langues vivantes de l’enseignement secondaire ».

On peut remarquer qu’ici il prône, à l’instar des congressistes de Rome, une langue d’unification, qui coiffe toutes les autres, lesquelles, y compris les langues européennes, ne devant toutefois pas disparaître. Diop trouvait que parmi toutes les grandes langues africaines, le kiswahili remportait les faveurs, par son étendue et sa morphologie. C’est elle, écrit-il « qui a le plus de chances de devenir demain pour l’Afrique noire unifiée, une langue de gouvernement et de culture » (Antériorité des civilisations nègres, p. 113.). Il rajoute qu’une des « principales chances du swahili est que son extension future à d’autres peuples ne poserait aucun problème d’impérialisme culturel, de la part du petit peuple des Waswahili dont il est la langue maternelle. » (Antériorité des civilisations nègres, p. 114).

Mais à l’époque, Diop insistait sur le fait que la fédération et l’unification devaient se faire rapidement. Si les choses vont en s’ossifiant, les États deviendront de moins en moins aptes à la fédération et donc à l’unification. Il trouvait que l’unité culturelle bien comprise, amoindrissait fortement ce qu’il appelait les « susceptibilités régionales ». Il déclare à cet effet : « Un Africain éduqué dans une langue africaine de culture quelconque, qui n’est pas la sienne, est moins aliéné, culturellement parlant, que s’il l’était dans une langue européenne avec perte définitive de sa langue maternelle. De même, un Français éduqué en italien serait moins aliéné que s’il l’était en zoulou ou en arabe avec perte définitive du français. Telle est la différence d’intérêt culturel qui existe entre langues européennes et africaines et que nous ne devons jamais perdre de vue ». (Antériorité des civilisations nègres, p. 113.)

En clair, pour Diop, chaque africain pouvait parler sa langue mais aussi maîtriser la langue de communication continentale. Un Wolof n’est pas aliéné parce qu’il parle le swahili.

Cheikh Anta Diop était pour une langue véhiculaire d’unification, une lingua franca, non pour la disparition des langues. C’était une façon pour lui de régler le problème de la balkanisation linguistique, de la « mosaïque linguistique » pour reprendre ses propres mots. De nombreux intellectuels, martelait-il, « sont désarmés devant les difficultés que pose la mosaïque linguistique africaine. » (Alerte sous les tropiques, p. 110.).

La langue véhiculaire continentale est une suite logique de la théorie de l’unité culturelle. C’est d’ailleurs, dans le même cadre d’unification recherchée dans la perspective des indépendances, que Diop nous incite à dépasser la division qu’introduit le système des castes qui anéantit l’unité nécessaire à une personnalité collective africaine retrouvée. « En expliquant la genèse des castes, écrivait-il, le caractère révolu des circonstances historiques qui les ont engendrées, leur non-sens dans la nouvelle structure économique, leur danger actuel, j’essaie de contribuer à la solution du problème de la division totale de tous les éléments qui devraient être unis dans une lutte commune. » (Alerte sous les tropiques, p. 52)

C’est encore pour les besoins de l’unification que Cheikh Anta Dio disait que les Africains doivent sortir du premier niveau de l’histoire, celui des « histoires locales » dans lesquelles les peuples africains « se recroquevillent, se trouvent piégés et végètent aujourd’hui », pour aller vers le second niveau, « plus général, plus lointain dans l’espace et le temps et englobant la totalité de nos peuples » et qui « comprend l’histoire générale de l’Afrique Noire, telle que la recherche permet de la restituer aujourd’hui à partir d’une démarche rigoureusement scientifique ». Dans cette sorte de synthèse, précisait-il, « chaque histoire particulière est ainsi repérée et située correctement par rapport à des coordonnées historiques générales. Ainsi toute l’histoire du continent est réévaluée selon un nouvel étalon unitaire propre à revivifier et à cimenter, sur la base du fait établi, tous les éléments de l’ancienne mosaïque historique. » (Civilisation ou Barbarie, p. 175).

Insérer les récits locaux dans une histoire globale unificatrice demeure d’une actualité brulante, surtout au vu des problèmes que pose déjà le projet de réécriture de l’histoire du Sénégal.

Au final, il y a donc chez Diop, une sorte de théorie de l’unité dans la diversité, de l’unicité multiple, ou encore de la multiplicité unique. Dit autrement, son projet est la maison faite de briques (les langues particulières), mais qui a besoin du ciment unificateur (la langue d’unification), pour tenir. Une personnalité collective est solide si elle possède le sentiment d’unité des différents éléments la composant. Sans l’unité linguistique, disait Cheikh Anta Diop, l’unité nationale et culturelle n’est qu’illusoire.

Dans son ouvrage, Sénégal : Les ethnies et la nation, le professeur Makhtar Diouf rappelle l’importance de la langue d’unification dans un contexte comme la Gambie : « C’est le président gambien Daouda Diawara qui déclare que le wolof a fait de sa capitale Banjul une zone de dé-ethnisation (de-tribalising area) » (p. 71).

L’émiettement des États africains et le contexte des indépendances marqué par la quête d’unification expliquaient cette façon de voir les choses chez Diop. Rappelons d’ailleurs que plusieurs années plus tard, en 1977, à Lagos, lors du Deuxième Festival mondial des Arts du monde noir, l’écrivain Wole Soyinka évoqua les résolutions de l’Union des écrivains relatives aux questions linguistiques. Il insista fortement dans sa communication sur la recommandation de faire du kiswahili la langue d’unification de l’Afrique subsaharienne.

Cheikh Anta Diop était cependant pour le développement de toutes les langues africaines. Dans sa conception, je le cite, « On apprend mieux dans sa langue maternelle parce qu’il y a un accord incontestable entre le génie d’une langue et la mentalité du peuple qui la parle. D’autre part, il est évident qu’on évite des années de retard dans l’acquisition de l’enseignement. » (Alertes sous les tropiques, p. 35). La langue maternelle est la langue de l’énergie, aurait dit Édouard Glissant, qui était avec Cheikh Anta Diop au Congrès de Rome où il fut décidé de faire du kiswahili la langue d’unification africaine.

Pourquoi une telle conception chez Diop ? Parce que pour lui, les langues étrangères peuvent constituer des obstacles à l’acquisition de la connaissance. Considérées comme langues exclusives d’enseignement, elles obligent le jeune Africain à fournir un double effort, « pour assimiler le sens des mots, et ensuite, par un second effort intellectuel, pour accéder à la réalité exprimée par lesdits mots ». Il rajoute : « Le jour même où le jeune Africain entre à l’école, il a suffisamment de sens logique pour saisir le brin de réalité contenu dans l’expression : un point qui se déplace engendre une ligne. Cependant, puisqu’on a choisi de lui enseigner cette réalité dans une langue étrangère, il lui faudra attendre un minimum de 4 à 6 ans, au bout desquels il aura appris assez de vocabulaire et de grammaire, reçu en un mot un instrument d’acquisition de la connaissance pour qu’on puisse lui enseigner cette parcelle de vérité. »

Les difficultés en mathématiques éprouvées par les jeunes africains ne s’expliqueraient du reste que par l’adoption d’une langue étrangère mal comprise. L’Africain, pensait-il, « loin d’être dénué de logique, pourrait même se jouer des difficultés abstraites des mathématiques et que, ce qui constitue une entrave pour lui, c’est plutôt le symbolisme des mathématiques enseigné dans une langue étrangère qu’il possède mal » (Nations nègres et culture, pp. 35-36.)

Voilà pourquoi, selon lui, il faut développer les langues africaines. Dans les dernières années de sa vie, Diop n’a eu de cesse de rappeler cette exigence dont l’Unesco, s’appuyant sur les plus récents travaux scientifiques dans le domaine de l’éducation, se fait grandement l’écho aujourd’hui.

Il faut dire que les années 70 sont marquées au Sénégal par l’insistance sur les « langues nationales ». En 1971, le décret présidentiel no 71566 du 21 mai 1971 reconnaissait le statut des « langues nationales ». Dans un article publié en 1977 dans le journal Taxaw et repris dans le même journal en 1980, Diop note : « Partout dans le monde, et dans le Tiers-Monde, en particulier, tous les leaders politiques qui ont compris qu’il y a une contradiction fondamentale à vouloir développer nos pays tout en adoptant officiellement une langue étrangère comme langue de gouvernement et d’administration, ont tranché cette question dans le vif, dans la pratique. Ils savent que l’alphabétisation dans les langues nationales reste un luxe superflu tant que le pays n’est pas administré et gouverné dans celles-ci, tant que le gagne-pain de chaque citoyen ne passe pas par l’utilisation de ces langues nationales. » (Taxaw, février-mars 1981).

La langue étrangère accentuant les clivages entre les élites et les masses, Diop montre les bienfaits de l’alphabétisation dans les langues nationales : « Alors seulement, elles [les langues nationales] seront, comme aujourd’hui les langues étrangères, des langues de promotion sociale, culturelle, technique et même politique et cela vaudra la peine d’apprendre à les écrire. Et du jour au lendemain, les neuf dixièmes de la population deviendront des agents actifs du développement, des producteurs très utiles, au lieu d’être une masse passive à la remorque d’une minorité sans idéal. ». (Taxaw, février-mars 1981).

Dès que les langues nationales sont promues, les citoyens des villes et les citoyens des campagnes participent également à la vie nationale : « Avec l’alphabétisation, écrit Diop, la ménagère du village, hier inculte, écrit maintenant ses propres lettres, remplit ses talons de mandat, sa feuille d’impôt, lit ses télégrammes, cherche le numéro dans l’annuaire, reconnaît les sens interdits, étudie directement la littérature du parti pour sa promotion politique et sociale ; elle assure des suppléances au bureau des PTT du village, reçoit un message urgent et le transmet, elle gagne sa vie. Le génie créateur, verrouillé, s’éveille et remplace le psittacisme. ».

Et, chose importante, l’alphabétisation dans les langues nationales ne signifie pas chez Diop une rupture avec le monde extérieur. Au contraire, avec l’adoption des langues nationales, on se met en situation de mieux apprendre les langues étrangères : « L’apprentissage des langues étrangères est accéléré, c’est le contraire d’une coupure d’avec le monde extérieur. Des députés de souche populaire, de vrais mandataires du peuple peuvent maintenant siéger au Parlement. Même l’idée d’une éventuelle fédération avec la Gambie devrait nous inciter à reconsidérer la question linguistique sous un angle correct. » (Taxaw, février-mars 1981).

Non seulement on ne se coupe pas du monde, mais même les termes étrangers acquis dans nos langues devront être conservés. Cette exigence de ne pas se couper du monde en s’enfermant dans un exclusivisme naïf, Diop le disait déjà dans Nations nègres et culture. Il ne faudrait pas, écrivait-il, « pousser l’exclusivisme jusqu’à éliminer les mots d’origine occidentale qui ont déjà acquis droit de cité dans nos langues. On peut dire qu’il en est ainsi chaque fois qu’un mot occidental passe dans le creuset où il est refondu, dès qu’il est adapté à notre phonétisme » (p. 408).

Deux ans avant sa mort, le samedi 28 avril 1984, lors de la Semaine culturelle de l’École Normale Germaine Le Goff, à Thiès au Sénégal, Cheikh Anta Diop tint une conférence entièrement faite en wolof sur l’importance de faire des langues nationales des langues de science. Sa conférence s’intitulait « Làmmiñu réew mi ak gëstu » (Langues nationales et recherche scientifique). Diop campa le sujet : « Ndax réew yi nga xam ne ñoo nekk tey ci kanam àddina, xam-xam bi nga xam ne moom lañuy jàngale ci seen daara yi tegaloo, ndax mënees na ko jàngale ci làmmiñu réew mi – bu mu ci mën di doon, moo xam wolof la, moo xam weneen làmmiñ lay doon …pël la, walla sereer la, walla làmmiñ wu mag wow réew mi – ndax mënees na cee jàngale xam-xam yooyu, ci koo xam ni kii mësul a jaar ci daaray tubaab. Loolu, jàpp nanu ne mën naa am. »
Traduction : « Peut-on, à l’instar ce qui se fait dans les universités des pays avancés de ce monde, enseigner le savoir scientifique dans nos langues nationales quelles qu’elles soient : wolof, pël, sereer ou dans la grande langue véhiculaire, pour quelqu’un qui n’est pas alphabétisé dans une langue occidentale. Je pense que c’est possible. » (Conférence transcrite dans Le Chercheur, revue scientifique de l’Association des chercheurs sénégalais, no 1, 1990, pp. 16-49.).

Il y a donc chez Cheikh Anta Diop trois niveaux : les langues européennes, les langues nationales et la langue d’unification africaine. Les langues nationales sont les langues de la renaissance scientifique, les langues européennes permettent l’ouverture au monde, la langue d’unification africaine, elle, permettant l’intercompréhension des groupes dans le cadre d’une fédération. Cette langue continentale d’unification incombera, écrivait-il dans Les Fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique Noire, à une « commission interterritoriale compétente » qui sera « inspirée par un très profond sentiment patriotique, à l’exclusion de tout chauvinisme déguisé » (p. 23).

 

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