Birima ou l’histoire du roi qui apporta la joie

—👉🏿 Retour sur la naissance de le chef-d’œuvre de Youssou N’Dour.

La chanson Birima (la version originale) est un tube de Youssou N’Dour. Ainsi il est important de souligner que musicalement, Birima ne ressemble à aucune autre chanson de Youssou N’Dour.

Ce chef-d’œuvre a une conception particulière, une mélodie épatante, un rythme phénoménal. Birima est l’une des chansons de Youssou N’Dour qui prouve que l’enfant de la Médina est un immense chanteur qui appartient à la catégorie des chanteurs exceptionnels qui sont capables de maîtriser leurs voix dans n’importe quelle situation et qui transcendent tout quel que soit le contexte.

👉🏿 L’histoire populaire du roi qui apporta l’allégresse

La chanson Birima fait référence au roi Birima Ngoné Latyr Fall (Biram Ngoone Lattiir en wolof)qui régna de 1855 au 1859 comme Damel du Cayor (roi du Cayor). Le Cayor était un royaume pré-colonial situé à l’ouest de l’actuel Sénégal. Birima a la particularité d’avoir régné sur le trône du Cayor avant son père qui lui succédera après quatre ans de règne. D’après les griots généalogistes, Birima était un souverain qui aimait son peuple à tel point qu’il gagna l’estime des habitants du Cayor qui le surnommèrent « Borom mbaboor mi » (le porteur d’allégresse).

D’une gentillesse proverbiale, il avait en outre le talent de bien traiter même les classes moyennes (les Badolos en wolof) et les couches sociales les plus défavorisées. Il tenait aussi fermement au respect de la parole donnée. D’où certaines chansons populaires wolofs à son endroit : « Birima fu mu yendu, kufa yendu, yendo naan » (partout où il passe la journée, c’est le buffet à volonté).�« Birima ma ca been baat ba, bu waxe ren, ba laa waxaat dewen (celui qui parle qu’une fois par an) ».

Malgré la courte durée du règne de Birima, il resta l’un des rares souverains qui a laissé une empreinte indélébile dans le royaume du Cayor et la société wolof en général. Jusqu’à nos jours, on chante ses louanges au Sénégal.

👉🏿 Youssou N’Dour est séduit par l’histoire du roi Birima

En 1992, le label Saprom de Youssou N’Dour produit la grande cantatrice NDèye MBaye Djinma Djinma qui est une griotte qui maîtrise l’arbre généalogique du roi Birima. Ainsi Youssou va intervenir en featuring sur le morceau « Damel Fall » qui est un hommage que la diva rend au souverain Birima.

Cependant Youssou ne va répéter qu’un seul refrain tout au long de la chanson pour sa partie vocale concernant ce featuring. Et ce refrain fait d’ailleurs partie des louanges de Birima : « …Birima fu mu yendu, ma yendu fa, ma yendo naane…» (partout où Birima passera la journée, j’y serai afin de boire et de manger à volonté).
Mais à partir de ce jour et de cette chanson, le refrain ne quittera plus Youssou. Il lui resta dans la tête pendant presque quatre ans.

👉🏿 L’histoire du roi devient une chanson de Youssou N’Dour

C’est en 1996, que Youssou N’Dour, à partir de ce refrain qui lui est resté dans la tête et avec l’aide de NDeye MBaye Djinma et Jimmy MBaye, trouve l’inspiration et couche sur papier ce qui deviendra le tube Birima. D’ailleurs Jimi et NDèye Mbaye sont crédités comme auteurs-compositeurs de la chanson.

Ainsi Youssou N’Dour et le Super Étoile profiterons de la fin de la tournée « Jololi Review » pour mettre Birima en musique à Bruxelles (Belgique). C’est-à-dire l’enregistrement de l’album « Lii » destiné au marché africain (sénégalais). La tournée « Jololi Review » est une tournée européenne plutôt acoustique de Youssou N’Dour en compagnie de deux autres chanteurs sénégalais en l’occurrence Cheikh Lô (il participera notamment dans tous les chœurs de l’album Lii) et Yandé Codou Sène et de son ami le claviériste-arrangeur Jean-Philippe Rykiel qui sera présent sur tous les titres.

Cependant juste avant la tournée, plus précisément lors des répétitions de préparation, un événement va se produire. Ce sera un événement qui va influer indirectement sur le morceau Birima. Et à propos de cet événement Jean-Philippe Rykiel dira ceci: « Juste avant de partir, pendant les répétitions à Dakar, j’avais appris la terrible nouvelle du décès d’un de mes amis très chers, Mamadou Diallo, conteur sénégalais avec qui je venais de terminer un enregistrement. J’étais tellement bouleversé que j’ai proposé à Youssou de ne pas participer à cette tournée, prétextant que dans mon état, je ne serai plus bon à grand-chose.

Mais la réponse de Youssou m’a surpris ! « C’est hors de question » m’a-t-il dit, avec sa voix de vrai chef, c’est-à-dire sans élever la voix…(les vrais chefs n’élèvent jamais la voix, vous le savez !) « Tu vas sombrer dans ta tristesse si tu restes là à ne rien faire, viens avec nous, on sera tous avec toi, et autour de toi ». Et il n’avait pas menti, car dès qu’il me voyait triste (souvent !), c’est lui-même qui venait à mon côté, me consolant, racontant comment lui aussi avait perdu des amis, faisant preuve d’une empathie à mon égard que je n’aurais pas imaginé. Nous partagions le même autocar, dormions dans les mêmes hôtels, et je ne lui ai jamais connu, du moins à l’époque où je le fréquentais, un comportement de star, ce qui ne pouvait que s’ajouter à l’admiration que je lui portais déjà ».

👉🏿 Le succès phénoménal de Birima

Enfin, Birima va sortir en 1996 sur l’album Lii qui sera destiné en particulier au marché sénégalais et au marché africain en général. Cet album est, à mon sens, l’un des meilleurs albums de Youssou. C’est un album qui allie avec brio douceur et puissance mais aussi simplicité et profondeur. Lii est un disque qui a une très bonne qualité sonore. Tous les instrumentistes donnent le meilleur d’eux-mêmes. Quand on écoute l’album on sent nettement le désir des musiciens de participer à cette œuvre, de lui donner leur âme et leur cœur.

D’ailleurs, tous les titres de l’albums sont des merveilles. On y retrouve un Youssou très en forme vocalement surtout sur les titres « Sunu Yaye » et Birima qui est non seulement le tube de l’album mais aussi l’un des chefs-d’œuvre de ce dernier. Ainsi, comme c’est de la chanson Birima qu’il s’agit ici, il faut noter qu’à sa sortie au Sénégal, elle va se hisser très rapidement en tête du top des chansons les plus diffusées à la radio et les plus écoutées. Le public sénégalais tombera sous le charme de cette chanson atypique de Youssou qui devient un immense succès.
Ainsi comme j’ai eu à le souligner, Birima ne ressemble à aucune autre chanson de Youssou. Il est unique !

👉🏿 Qu’est-ce qui fait de Birima un chef-d’œuvre ?

La musique et les paroles de Birima prennent racine dans le vaste répertoire traditionnel des griots wolof (ethnie sénégalaise). Dans Birima, Youssou se tourne vers sa transmission maternelle et il relie à ses origines la multitude d’influences qui l’ont saisi. Ainsi le chant traditionnel des griots et ses influences s’enchevêtrent et forment un tissage singulier. La plupart de ses chansons sont nées de cette inspiration et Birima ne déroge pas à la règle. Mais la manière dont Youssou et ses musiciens transcendent les frontières de cette tradition place Birima à un tout autre niveau.

Birima a la particularité d’avoir l’une des intros les plus marquantes et célèbres de l’histoire de la musique sénégalaise. L’intro de la chanson, bien sûr, c’est la guitare envoûtante et inoubliable, bien sénégalaise de Jimi MBaye que l’on retient. Elle est accompagnée par la guitare rythmique électro-acoustique de Pape Omar. Et c’est bien rythmiquement que le morceau se distingue par un subtil, incessant et génial groove qui produit une sensation et une dynamique particulières. La contrebasse du phénoménal Habib Faye, les percussions de MBaye Dièye, la batterie de Galass et les chœurs de Ouzin et de Cheikh Lô, sont bien arrangés afin que Birima soit mémorable et marque l’esprit des auditeurs à jamais. L’ensemble est porté par ce sublime timbre, par cette voix exceptionnelle et envoûtante de Youssou qui nous fait voyager à travers le Sénégal des profondeurs. Le sommet du morceau c’est le solo extraordinaire et mélancolique de Jean-Philippe Rykiel suivi du solo vocal envoûtant de Youssou. Un vrai travail d’innovation sur le chant de ce dernier.

Ainsi il est important de savoir aussi qu’au moment où Rykiel faisait son solo qui sonne comme un xalam, il pensait à son ami Mamadou Diallo, conteur sénégalais, décédé quelque temps avant l’enregistrement. C’est pourquoi, si vous prêtez bien attention, vous verrez que ce solo est mélancolique. D’ailleurs Il le dédiera à son feu ami. Ainsi quand écoute cette partie, cela éveille en nous forcément une émotion.

Ainsi à propos de ce solo Jean-Philippe Rykiel dira ceci: « Youssou est infatigable, et Habib l’était tout autant. Je me souviens d’une soirée après un concert, ça devait être en Allemagne, nous étions rentrés à l’hôtel, et Youssou et Habib étaient en train de travailler sur le premier morceau de l’album Lii. Habib programmait la boîte à rythmes, et je me suis faufilé jusqu’à l’appareil en essayant de ne pas me faire remarquer, pour rajouter un petit quelque chose qui me manquait dans la programmation, rien qu’un petit coup, ils ont éclaté de rire tous les deux. Et puis je suis allé me coucher, j’imagine qu’ils ont travaillé toute la nuit.

Nous avons aussi profité de nos jours off (sans concert), pour répéter les nouveaux morceaux, à l’hôtel, dans un petit studio de répétition, et même les jours de concert pendant les balances. Mais c’est bien à Bruxelles que l’enregistrement a eu lieu. Ç’a dû prendre que trois jours tant les morceaux étaient déjà aboutis. J’ai laissé Youssou Habib et les autres à Bruxelles et je suis reparti à Paris un mardi après-midi, et c’est le matin même que j’ai enregistré le solo de la chanson Birima.

Peu de gens le savent, mais ce solo est rempli de la nostalgie de mon ami le conteur Mamadou Diallo que je venais de perdre, c’est à lui que je le dois. Une fois rentré chez moi, je reçois un coup de téléphone, c’était je vous le rappelle en 1997, et les numéros ou les noms des appelants ne s’affichaient pas encore sur nos appareils. Je décroche, et j’entends mon solo, recouvert par des cris d’enthousiasme de tout le groupe. « Jean-Phi, notre chéri, Jean-Phi, notre chéri. » Ça m’a vraiment réchauffé le cœur, et j’imagine que c’est en grande partie ce qui m’a aidé à surmonter la mort de mon ami Mamadou Diallo. À toi, Mamadou Diallo, À toi Habib Faye ».
La chanson Birima n’a pris aucune ride au fil du temps et continue de nous émouvoir. Car il ne faut pas oublier que «la musique est la langue des émotions» comme disait Emmanuel Kant. L’une des choses qui fascine le plus à travers cette chanson, c’est le pouvoir qu’elle a de par son rythme et sa mélodie à rester dans la tête et à traverser les générations. Ainsi depuis 1996, aucune autre chanson de Youssou n’a pu dépasser l’excellence de Birima. La chanson résiste bien au temps et même à la répétition. Birima, un hit indémodable et intemporel. Un chef-d’œuvre !

Pour info, la bande-son de la vidéo a été remasterisée par Le Berger Des Arts afin d’avoir une qualité de son optimale. Le son est excellent !

 

 

© Discogs

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