Bernie Sanders : vers une révolution stratégique mondiale ?

Le point de vue de Pascal Boniface qui signe un édito sur le site de l’IRIS

La perspective de voir Bernie Sanders être élu président des États-Unis en novembre n’est plus une chimère, même si elle n’est certainement pas une certitude. Avoir à la tête de la première puissance mondiale un président aussi différent de tous ceux qui l’ont précédé ne pourra que provoquer une onde de choc, comme il en existe peu dans l’histoire.

Ce serait une véritable révolution stratégique mondiale. La « Berniemania » serait certainement plus forte encore que l’ « Obamania » de 2008 ou la « Gorbymania » de 1985. Cet électrochoc mondial relancerait la popularité des États-Unis tout en prenant à contrepied les lobbys proaméricains classiques, certainement désarçonnés par une telle élection. Ce serait tout simplement la fin d’une politique extérieure impériale et agressive des États-Unis. C’est-à-dire d’une source majeure de l’antiaméricanisme.

De 1945 à 1990, la politique de force des États-Unis était justifiée par la lutte contre le communisme et s’est accompagnée de soutiens à des dictatures, de renversements de gouvernements progressistes au nom de cet objectif final, etc. Après 1990, c’est au nom de l’hégémonie libérale, de la volonté de lutter contre le terrorisme et de répandre la démocratie que des interventions militaires catastrophiques ont été entreprises. Si Donald Trump a renoncé aux interventions militaires, il n’a en rien renoncé à l’imperium voulant que les États-Unis dirigent le monde de façon unilatérale par la voix des sanctions économiques. Bref, la politique de force a été largement remployée par les États-Unis, le hard power prenant trop souvent le pas sur le soft power américain.

Avec Sanders, les États-Unis deviendraient réellement multilatéralistes, ayant compris que leur intérêt national ne réside pas dans la domination qui épuise et suscite la contestation, mais dans la coopération internationale. Revenant aux idéaux initiaux, ils voudraient plus exercer leur leadership par l’exemple et l’attractivité que par la contrainte.

Ils mettraient en place une politique respectueuse de l’environnement tournant le dos au gaspillage énergétique. Un « new deal vert » américain serait déterminant en soit et par l’exemple pour booster la lutte contre le réchauffement climatique – faut-il le rappeler – la plus grave menace qui pèse sur la sécurité internationale. Par ailleurs, rappelons que le Pentagone est l’entité qui consomme le plus de pétrole au monde.

Il affranchirait les Européens de la tutelle américaine dont ils ne sont pas parvenus à s’émanciper eux-mêmes et ouvrirait la voie à une relation transatlantique fondée sur un véritable partenariat et non pas sur une soumission. Cela déstabiliserait les cercles atlantistes traditionnels – et aussi certains courants antiaméricains – mais permettrait d’établir une relation assainie entre les deux rives de l’Atlantique.

S’il sera certainement critique envers la Chine sur le plan des droits de l’homme et des pratiques commerciales, il ne se lancera pas dans un duel hégémonique avec elle. Par ailleurs, sa nouvelle politique conforterait largement la puissance des États-Unis dont le soft power a été sérieusement mis à mal par ses prédécesseurs, avantage précieux face à Pékin. Xi Jinping peut facilement trouver des arguments pour dénoncer Trump, sa volonté de domination et de ne pas remettre en cause sa propre politique. Ce sera plus compliqué avec Sanders.

Il pourrait également réellement appuyer sur le bouton « reset » avec la Russie. Une grande partie de l’agressivité russe face à l’Occident tient au sentiment, prégnant en Russie, que les États-Unis l’ont traité comme un pays vaincu à la fin de la guerre froide et qu’ils ont voulu l’humilier. Sanders ne sera pas dans ce schéma, même s’il reste attentif à la question des droits de l’homme. Mais au moins, avec Sanders, Moscou ne sera pas considérée comme la survivance d’une menace existentielle qu’il faut combattre si elle ne veut pas se soumettre.

Au Proche-Orient, la fin du soutien inconditionnel à Israël rebattrait toutes les cartes dans la région. Bernie Sanders s’est déclaré fier d’être juif, ce qui ne l’empêche pas de déclarer que Netanyahou est un réactionnaire raciste. Israël restera la superpuissance militaire de la région, dotée de l’arme nucléaire. Sa sécurité militaire restera inchangée. Mais c’est bien la garantie d’un soutien systématique des États-Unis qui a conduit Israël à ne jamais accepter des concessions qu’elle ne voulait pas faire. Cela créera le Big Bang dans la région, qui atteindra également l’Arabie saoudite et l’Égypte.

Il mettrait un point final définitif à la doctrine Monroe à l’égard des pays latino-américains, ce qui mettrait fin à l’antiaméricanisme prégnant dans la région. Il ouvrirait également une nouvelle ère dans les relations avec l’Afrique, que Trump avait qualifié de « shithole countries ». Là aussi, le soft power américain revigoré devrait susciter un fort enthousiasme.

Bref, c’est bien une révolution stratégique globale qui surviendrait, un peu comme lorsque le Gorbatchev avait pris le pouvoir en Union soviétique. Sauf que Gorbatchev a échoué à aller au bout de ses réformes. Il a mis fin à la guerre froide, mais a perdu le pouvoir, et après 1991, le nouvel ordre mondial dont il rêvait n’a pas été mis en place du fait de la conviction américaine de la mise en place d’un monde unipolaire. Mais s’il a échoué, c’est parce qu’il n’avait pas les moyens de sa politique. Bernie Sanders les aura. Il serait à la tête d’un pays riche, qui n’a pas besoin d’aide extérieure pour réussir.

Bien sûr, de nombreux obstacles se dressent devant lui. Tout d’abord l’appareil du parti démocrate qui lui est fondamentalement hostile et qui fera tout pour qu’il ne gagne pas les élections tellement il n’est pas dans le moule traditionnel. On peut également penser que l’État profond et le Pentagone auront du mal à accepter son élection qui impliquerait une sérieuse diminution de son budget et de son rôle majeur dans la détermination de la politique extérieure américaine. Il va sans aucun doute être accusé de vouloir « baisser la garde ». Mais en quoi l’accroissement infini du budget militaire américain débouche-t-il sur une plus grande sécurité ? Il n’est pas certain non plus qu’il puisse avoir en face de lui un Congrès qui le soutienne. Les dangers qui pèsent sur lui sont aussi grands que les espoirs qu’il fait naître.

 

©thenation.com

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