AU CŒUR DU DÉBAT ENTRE BORIS ET BACHIR, LA PENSÉE DE CHEIKH ANTA DIOP (II)

Le laboratoire de radiocarbone  est au coeur du débat entre Boubacar Boris Diop et Souleymane Bachir Diagne.

LE LABORATOIRE DE RADIOCARBONE

Sur le laboratoire de radiocarbone, Cheikh Anta Diop a consacré un opuscule d’une centaine de pages titré justement « Le laboratoire de radiocarbone de l’IFAN. » Il y explique sa création, ses différents éléments constitutifs (salle de chimie, banc à vide, banc de purification, appareil pour la synthèse de CO2, salle d’électronique, ensemble pour gammamétrie monocanal, etc.), les activités qui y sont menées, les tests qui y ont été effectués en vue du démarrage ainsi que les perspectives sur le développement futur du laboratoire.

Théodore Monod, Directeur de l’IFAN de l’époque, a beaucoup œuvré à la création de ce laboratoire. Son successeur à partir de 1’année 1964, Vincent Monteil, y contribua également. Dans l’avant-propos de l’opuscule, Diop salue leurs apports précieux dans ce projet.

Tous les travaux d’installation des équipements furent menés seul par Cheikh Anta Diop. Il nous le dit lui-même : « il s’est écoulé quatre années (1963-1966) entre le moment où fut donné le premier coup de pioche pour la construction des locaux et la mise en service du laboratoire. Bien que nous ayons été seul à mener sur place, à Dakar, tous les travaux d’installation de l’équipement, cette durée eût été réduite encore si une partie indispensable de l’équipement ne nous était parvenue avec beaucoup de retard. »

Corroborant ce fait, le philosophe Djibril Samb, ex-directeur de l’IFAN, qui a eu accès aux lettres de Cheikh Anta Diop adressées à la direction de l’IFAN, écrit dans son ouvrage, Figures du politique et de l’intellectuel : « Dès le début de sa carrière, Cheikh Anta Diop conçut le projet – qui pouvait paraître utopique à plus d’un – de monter au sein de l’IFAN, un laboratoire de datation au radiocarbone.

Dans sa première lettre au recteur (11 avril 1961), il sollicita un stage de quinze (15) jours à partir du 15 juin 1961, au laboratoire de Saclay, « en vue, dit-il, de montrer une installation similaire à l’IFAN. Voilà, assurément, un homme décidé et habité par le feu sacré. Dans sa grande sagesse, le recteur de l’époque, C. Frank, lui accorda le stage demandé ».

Et, c’est Diop lui-même qui conçut les plans du futur laboratoire. Le professeur Samb rajoute : « À son retour, il se consacra tout entier à cette tâche gigantesque. Il dressa lui-même les plans du laboratoire, dont l’exécution fut confiée au Service des travaux publics. Mais il faut mal connaître l’homme pour penser qu’il se fût contenté de déposer une liasse de plans et d’aller pêcher. Ce projet était d’abord le sien, et il s’y engagea tout entier, comme dans tout ce qu’il faisait, déployant toutes les facettes, non pas seulement d’un immense savant, mais d’un homme d’action, pragmatique, attentif, aux moindres détails. […]. Dans une lettre en date du 25 juin 1963 adressée au directeur de l’IFAN, le grand et regretté Théodore Monod, il rappelle qu’il donnait lui-même des indications détaillées aux entreprises maîtres d’œuvres, effectuait deux à quatre visites quotidiennes sur le chantier, précisait les plans d’installation du laboratoire, en fixait les pièces, déterminait leurs dispositions et leurs vocations, redressait les directives ou les applications erronées. »

S’il a tout conçu et a commencé seul les tests, Cheikh Anta Diop était assisté par la suite de deux techniciens de laboratoire.

Mais à quoi devait servir cette officine à laquelle le savant consacra 44 heures par semaine? Cheikh Anta Diop répondit à cette question dans son opuscule : « Le laboratoire est en réalité un centre de datation qui applique l’essentiel des techniques de dosage des faibles radioactivités. Dans les années à venir il intégrera tout naturellement la méthode du Potassium 40 / Argon qui est déjà au point…Avec l’introduction de cette nouvelle méthode les possibilités de datation du laboratoire seront pratiquement illimitées, compte tenu de la longueur de la période du Potassium 40 : 1 milliard 300 millions d’années. »

Quelles étaient les activités du laboratoire? C’est encore Diop qui révèle que le laboratoire peut apporter sa contribution à l’étude des « manifestations culturelles de l’homo sapiens depuis son apparition », à l’étude géologique du quaternaire et du quaternaire africain en particulier, aux études océanographiques, à l’étude des eaux fossiles, de la radioactivité atmosphérique, des traceurs en biologie animale, à suivre l’activité du soleil et à doser le rayonnement cosmique.

Le laboratoire pouvait également servir, nous dit-il, à des mesures de toutes sortes (corrélations angulaires, mesures faibles de radioactivité, mesure de physique nucléaire, étude des météorites, etc.), à tracer le spectre d’énergie d’un échantillon métallique, traitement des os par le dosage du fluor, de l’azote, à l’autoradiographie par émulsion nucléaire, à la semi-micro-analyse chimique et micrographie par observation épiscopique de métaux et alliages constitutifs des objets d’art.

Les méthodes utilisées par Cheikh Anta Diop étaient originales. Il écrit à ce propos : « Contrairement à l’usage en vigueur dans les autres laboratoires, nous ne prenons aucune information sur les échantillons avant datation. Une fois l’intérêt scientifique de l’échantillon reconnu, la fiche permettant d’établir le dossier scientifique de celui-ci n’est rempli qu’à posteriori, après datation. L’échantillon est remis avec un simple numéro de référence, à l’exclusion de toute information sur son âge probable. De même, en ce qui concerne les datations croisées ci-dessous, nous avons dû communiquer nos résultats avant de connaître ceux trouvés antérieurement par les autres laboratoires. » (« Datation par la méthode du radiocarbone », Bulletin de l’IFAN, T. XXXIII, série B, no 3, 1971.)

Ce laboratoire aux normes internationales – une mission du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) attestera en 1966 de la qualité internationale des travaux exécutés dans le laboratoire – a permis de dater des ossements fossilisés, du charbon, des cendres, des œufs d’autruche et beaucoup d’autres échantillons provenant du Sénégal, du Mali, de la Mauritanie, du Cap-Vert, du Niger, de l’Iraq et de beaucoup d’autres pays.

Des fragments provenant de Sine Ngayène, le plus grand site protohistorique de la Sénégambie, y ont été analysés et datés. En 1977, Cheikh Anta Diop effectua dans le laboratoire une analyse microscopique des échantillons de peau prélevés au laboratoire d’Anthropologie physique du musée de l’Homme à Paris sur les momies provenant des fouilles de Mariette en Égypte.

Il demanda en vain, sur une période de deux ans, qu’on lui envoyât des échantillons prélevés sur les momies royales de Thoutmosis III, Sethi Ier, Ramsès II. C’est lui-même qui précise : « Depuis deux ans, j’ai demandé, en vain, de tels échantillons à analyser au conservateur du Musée du Caire. Pourtant il ne faudrait pas plus de quelques millimètres carrés de peau pour monter une préparation ; on réalise ainsi des préparations d’une épaisseur de quelques U, éclaircies au benzoate d’éthyle. On peut les observer en lumière naturelle ou avec un éclairage en ultraviolet qui rend fluorescent les grains de mélanine. » (Histoire générale de l’Afrique, vol. II, Afrique ancienne, p. 50.) À suivre…

 

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